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Christine Luce · Chapitre 18 sur 44

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Chapitre XV

Un accident !

Le Gérant avait eu le culot de lui prétendre que la vaporisation d’Ivan était un accident !

Ophidia ramassa le billet qu’elle avait froissé, roulé en boule et jeté avec rage contre la vigne. Elle le déplia et le relut pour en vérifier la teneur invraisemblable.

Ce pauvre Ivan a poussé démesurément ses recherches de plans dans l’espace et le temps, il était très ambitieux. Il s’est déphasé par accident. Sa mort terrible vous a troublée, c’est compréhensible. Vous devriez peut-être vous prescrire un calmant ? Le Gérant

Troublée, un calmant… un accident !

L’infirmière remâchait les mots avec amertume. Depuis deux jours, tous les pensionnaires lui serinaient la même histoire, Ivan avait succombé malencontreusement, et dans beaucoup de souffrance, à un accident. La malchance du magicien.

Elle s’attabla à son bureau et, les coudes sur le plateau, se prit la tête entre les mains. Pour un peu, elle aurait pleuré d’exaspération. Au bout d’un moment, plus calme, elle sortit d’un tiroir le registre d’entrées en espérant que le travail la distrairait de ses idées noires. Des pages arrachées et des informations incomplètes prouvaient à quel point l’Institut était géré en dépit du bon sens, elle s’était attelée à la tâche de les réordonner et de les préciser. Une section recensait plus ou moins les résidents, Ivan y figurait avec son nom, Sov, et l’emplacement de sa chambre : au deuxième tout au bout du couloir. Le type même d’inscription fantaisiste qui l’agaçait, un numéro aurait mieux convenu pour s’y retrouver dans le dédale mal éclairé du bâtiment.

Entré par la fenêtre ouverte sur le potager, le soleil jouait avec la fleur d’or épanouie, il faisait grand jour. La luminosité blonde encouragea son dessein naissant d’aller explorer le deuxième étage juste entrevu depuis qu’elle résidait à l’Institut, et plus particulièrement le logement d’Ivan Sov. Puisque les vivants visibles ou invisibles lui refusaient des réponses explicites, elle irait les chercher chez les morts.

Munie de sa lampe à manivelle, elle quitta en catimini l’infirmerie. Avant de partir en quête d’indices, elle avait hésité à s’équiper d’une arme de défense, un scalpel, par exemple. Devant l’armoire des fournitures dangereuses, sur le point de décrocher la clef pendue à un cordon autour de son cou pour la décadenasser, elle avait renoncé. Utiliser un outil pour sauver les vies à des fins mortelles lui faisait horreur, le malheureux Arthurius avait assez souffert de cette perversion humaine.

L’issue de l’escalier au deuxième ressemblait à celle située à l’étage du dessous, à part l’absence d’écriteau sur le réduit coincé sous les marches, pas de mystérieux MiHaHou ici. À pas mesuré, elle s’engagea dans le couloir finalement bien desservi par les lampyrides et déchiffra les panneaux. Trois d’entre eux ne portaient aucune inscription, le quatrième indiquait Endrike Etxeochoa, artiste en sons calligraphié par l’homme à tout faire. Ophidia faillit frapper à sa porte pour prendre de ses nouvelles, la disparition de son partenaire aux échecs semblait l’avoir plus ému que ses camarades et il n’apparaissait plus que sporadiquement dans le grand salon, l’air épuisé. Mais l’enquête ne nécessitait aucun retard tant qu’elle avait le courage de la mener, elle continua son exploration.

À la jonction avec le couloir transversal, elle obliqua d’abord à gauche et ne vit qu’une porte au nom de Chandra Kumar astrologue, l’une des ombres grises avec lesquelles le contact n’avait pas été établi. De l’autre côté, elle distingua au bout une coursive dépourvue de statues félines, deux portes flanquaient ce segment, l’une vers l’appartement de La Montagne absente qui exprimait la stricte réalité puisque Montague résidait en permanence dans le petit salon au premier. La suivante s’intitulait avec autant d’absurdité que les précédents espaces de rangement Un autre placard.

Ce fut à l’extrémité du premier couloir, comme l’avait prédit le registre, qu’Ophidia déchiffra le nom d’Ivan Sov, manipulateur des ordres et désordres. Elle appuya sur la poignée, l’appartement n’était pas fermé. Très semblable au sien dans l’agencement et l’ameublement standard, à part qu’aucune vigne ne poussait sur un mur, il disposait en supplément d’une bibliothèque emplie à craquer. Les battants grincèrent lorsqu’Ophidia les écarta, elle dut forcer pour que les gonds consentent à glisser. La couche de poussière qui s’était accumulée dans les interstices et sur les reliures maussades en toile grise, seulement numérotées au dos, la dissuada d’entreprendre la fouille du meuble, visiblement inutilisé depuis des lustres. Le bureau disparaissait sous des piles de croquis, dont la plupart demeuraient abscons pour l’infirmière, des plans géométriques annotés de chiffres et de hiéroglyphes, les tiroirs en débordaient aussi.

Refroidie par l’insuccès de ses débuts, l’apprentie détective était sur le point de se retirer quand elle avisa le chevet du lit. Dans son casier coulissant, elle découvrit enfin un indice, un journal intime écrit en langage compréhensible. Elle déchanta en le parcourant, l’auteur avait barré de nombreux passages, elle décida alors de l’emporter et, peut-être, avec une loupe, déchiffrer sous les traits noircis ce qu’avait bien pu désirer cacher Ivan Sov.

Sur le chemin du retour, l’amie inquiète s’arrêta devant la porte d’Endrike. Elle s’apprêtait à frapper mais avorta son geste, mue par un sentiment diffus d’anxiété, pour dissimuler d’abord le journal sous sa veste. Endrike tarda à répondre, après qu’elle eut toqué, elle cogna le bois avec insistance en l’appelant doucement.

« Endrike ? Ouvre-moi, s’il te plaît. Tu vas bien ? Endrike… »

Il entrebâilla enfin pour apparaître les cheveux hirsutes et presque nu, un linge noué lâchement autour de sa taille. Son sourire qui se voulait engageant se tordit malgré lui en une grimace.

« Je ne suis pas présentable, Gardien, tu m’excuseras de ne pas t’inviter à entrer. Je vais bien, nous nous verrons plus tard, n’est-ce pas. » Et il lui referma la porte au nez.

Un peu vexée, Ophidia tourna des talons et s’engouffra dans l’escalier, se demandant pourquoi Endrike avait semblé masquer l’intérieur de sa chambre avec son corps. Un pâle rayon échappé d’un coin de rideau éclairait une portion du mur attenant. Elle avait eu le temps de discerner des mots peints ou grossièrement écrits en rouge à même la paroi, trop indistincts pour les lire. Distraite par sa découverte troublante et également, devait-elle s’avouer, par la plastique séduisante du poète, elle dévalait les marches sans regarder devant elle et faillit percuter la sourirare à l’oreille pendante.

La créature sursauta, aussi surprise du carambolage tout juste évité. Cette fois, elle ne se montra pas agressive, au contraire, elle détala. Par réflexe plus que par réflexion, l’infirmière se lança à sa poursuite, descendant l’escalier quatre à quatre avec l’entraînement acquis aux urgences médicales. Sur le palier du premier étage, elle suivit le bout de la queue grise qui disparaissait dans les profondeurs vers l’office et arriva tout juste pour voir la sourirare se faufiler derrière Bill, campé devant le gong, toujours armé de son balai. La chimère lui adressa son rictus le plus aimable, deux dents dehors et les moustaches vibrantes, puis s’évanouit dans la volée qui menait à la cave.

« C’est interdit, déclara le balayeur.

— Mais enfin, Bill, me direz-vous ce qu’il y a là-dessous d’interdit !

— Non », maugréa-t-il en plissant le front. Il se balançait de droite à gauche, la moue butée. Soudain, il toussa grassement, Ophidia comprit plus tard qu’il s’était éclairci la voix pour lui faire un discours.

« Monsieur le Nouveau Gardien, pauvre Bill n’est pas toujours le pauvre Bill, avant il était fort et gardait tout l’Institut, je crois. » Il se gratta la joue, pensif. « Maintenant, je balaye, et je vois tout. Vous, vous ne voyez rien. »

Son interlocutrice attendit la suite, mais elle ne se présenta pas. Les bras croisés sur son balai et la lippe maussade, Bill patienterait jusqu’à son départ, ferme comme un roc.

« Euh… merci, Bill, je tiendrai compte de votre avertissement. »

Pendant qu’elle remontait, elle tâta sa veste pour vérifier que le journal d’Ivan n’avait pas chuté pendant sa course folle. Le rectangle épais n’avait pas glissé et, rassurée, elle se hâta vers l’infirmerie et en claquemura les issues pour l’examiner sans interruption. Avant de l’ouvrir, elle jeta un coup d’œil torve à la vigne, mais aucun tube n’en secoua la canalisation pour lui livrer un conseil irritant.

La loupe à la main, elle commença à lire la vie peu passionnante d’Ivan. Tout au moins, les passages de son quotidien qu’il n’avait pas jugés bon de noircir, car les autres restaient désespérément obscurs. À la fin de la journée, les problèmes des flatulences digestives du manipulateur de dimensions n’avaient plus de secret pour la lectrice, il avait noté précisément chaque désagrément et leurs variantes infinitésimales, ainsi que l’heure à laquelle il se soulageait. En bonne professionnelle de la santé, elle aurait complimenté son compte-rendu exact, mais pour l’heure, se souvenant de sa mort horrible, elle se retenait de le maudire.

À part les embarras gastriques, et une dose concentrée de réflexions hermétiques sur ses recherches magiques, elle apprit toutefois qu’il entretenait des rapports amicaux avec Ezekel et éprouvait une condescendance affectueuse pour Endrike. Les yeux larmoyants, penchée sur le verre grossissant, elle désespérait de distinguer un indice dans les parties barrées quand enfin, un paragraphe se laissa partiellement deviner. Le stylo employé manquait d’encre et les barres plus transparentes lui permirent de noter deux morceaux de phrases :

« … au cours de l’expérience interdite… »

« … elle m’a montré la queue du sphinx. »

D’abord, elle exulta : ainsi donc, des femmes avaient vécu ici ! Et les hommes – ou, pour demeurer fidèle à l’analyse, un homme, Ivan – avaient eu conscience de leur existence. Elle récupéra son calme rapidement, car si les mentions de l’expérience et du sphinx prouvaient une coalition peut-être criminelle, elle devait reconnaître que les informations ne l’avançaient guère dans la résolution des meurtres.

En se tapotant le nez avec la loupe, elle élabora sa future stratégie, applicable dès le lendemain. Un regard aux fenêtres lui avait rappelé l’heure, la fleur s’était recroquevillée en poing, la nuit tombait. Une visite nocturne au Jardin des espèces pénibles ne la tentait pas du tout et puis, captivée par son déchiffrage, elle en avait omis le repas, elle mourait de faim.

Ophidia venait de dissimuler le journal au fond du tiroir le plus bas, derrière un volumineux manuel d’anatomie, quand on frappa à la porte. Elle alla ouvrir en grognant contre le pensionnaire qui sollicitait tardivement ses services, alors qu’elle salivait à l’idée d’un plateau bien garni.

« Niklaus ?

— Monsieur Ophidia, je veux vous parler.

— Eh bien, vous avez de la chance de me trouver, une minute plus tard, j’étais partie dîner. »

Peu décidée à entamer une conversation vespérale avec l’Oracle, l’infirmière occupait le seuil, une main sur la poignée. Le visiteur comprit qu’il n’était pas le bienvenu.

« Je vous dérange, et pourtant, vous regretterez de ne pas m’avoir reçu », commença-t-il. Tournant la tête sur son cou de héron, il parut vérifier dans le couloir désert qu’aucun intrus ne les espionnait et chuchota sans la regarder : « Vous vous leurrez sur tant de sujets.

— Niklaus, vous devenez désagréablement mystérieux, je…

— Chut ! » siffla l’homme en virevoltant.

Les yeux inquisiteurs fouillèrent ceux d’Ophidia, la plongeant dans cette langueur glaciale qu’elle avait déjà expérimentée. L’Oracle colla son visage au sien et sa bouche exhala le souffle gelé de ses prémonitions.

« Bientôt, le…

— Ophidia ! »

Surgi comme un diable hors de sa boîte, Ezekel la hélait depuis l’escalier de service. Niklaus perdit aussitôt sa stature de grand oiseau pour redevenir l’échalas grincheux. Pourtant, il ne céda pas aussi passivement que d’ordinaire à l’autorité de l’importun. Lui jetant un regard haineux, sa voix de crécelle susurra à la Gardienne :

« La pénombre vous aveugle, vous devriez ouvrir la fenêtre. »

 

Le lendemain, l’Oracle disparut.

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