Imago

Christine Luce · Chapitre 37 sur 44

Pages du PDF

Imago

Chapitre XII

Ophidia inclut immédiatement l’apparition du factotum de l’Institut dans sa liste de manifestations magiques qui ne l’enchantaient pas du tout.

« Ezekel… j’ai failli vous oublier !

— Bonjour, Ophidia », la salua l’inflexion froide dont elle avait le souvenir.

Niklaus profita de leur immobilité de rigueur pour se faufiler dans l’infirmerie. Il s’écroula dans un fauteuil et haleta avec autant d’application qu’un coureur à la fin d’un marathon.

« Je devais lui ouvrir la porte de l’Institut, Ophidia, c’était plus fort que ma volonté ! » débita l’Oracle, la voix hachée. « Je le devais ! Je l’ai vu, dans une vision glacée et tout le tralala. Même si je ne voulais pas obéir à la suggestion du Gérant, il fallait l’accueillir à l’Institut. Ils l’ont jeté dans le vestibule avec les mains liées dans le dos… je l’ai détaché, mais je n’aurais peut-être pas dû. Et puis ils ont détalé comme des lapins. Des lapins de garenne sans oreille, mais avec des chapeaux, l’un des couards a perdu le sien. »

Il tendit piteusement un bandeau de limier à l’infirmière qui s’écarta de la porte pour le prendre, Ezekel entra et referma derrière lui. Ophidia allait tempêter contre son sans-gêne usuel, mais elle se ravisa quand la lumière révéla des cernes creux et un teint malsain, et surtout des yeux tuméfiés. Son séjour dans les locaux secrets du Service de la Vigilance ne lui avait pas été bénéfique. Il paraissait amaigri dans un jeans usé probablement fourni par l’administration pénitentiaire, plus petit également, sauf qu’il fallait en imputer ses espadrilles dépourvues des vertigineux talons de Mentor. Les rouflaquettes brunes qui barraient ses joues s’étaient rejointes en une barbe drue nouvellement poussée, elles se confondaient avec la chevelure longue jusqu’aux épaules, mais dans cet embroussaillement inhabituel, les prunelles sous les paupières boursouflées n’avaient rien perdu de leur acuité sévère. Le regard se troubla pourtant sous l’examen inquisiteur, la main d’Ezekel fouilla avec nervosité ses cheveux puis retomba. L’homme fixa l’infirmière, un sourire sans joie lui fendit les lèvres tandis que l’impression de déjà vu flottait entre eux.

« Nous nous rencontrons une deuxième fois, dit-il. Je n’aurais pas imaginé que la barrette me manquerait.

— Peut-être, nous avons changé. Ou plutôt, nos perceptions ont changé », répondit lentement la Gardienne. Elle secoua la tête pour chasser les réminiscences qui auraient pu l’émouvoir et reprit avec fermeté : « Pourquoi êtes-vous revenu ? Votre aide n’a jamais réussi à personne, même pas à votre propre frère. Comment va Endrike ? »

Ezekel accusa le coup et blêmit davantage, Ophidia se reprocha la dureté de ses paroles, sans désirer les adoucir cependant. De tous les résidents, le factotum du Gérant avait toujours été le plus sain d’esprit, et il portait une lourde responsabilité dans les événements qui avaient concordé à rendre folle et meurtrière la communauté entière de l’Institut.

« Mon frère se meurt, il veut mourir et la Vigilance ne l’en empêchera pas. Je l’ai vu par la lucarne de sa cellule, nous étions séparés depuis notre extrusion, j’ai obligé Liarsson à me conduire auprès de lui avant d’accepter de réintégrer l’Institut. La fièvre le terrassait, il grelottait et délirait sous un seul drap malpropre, ses plaies saignent encore. Le ministère avait décidé de m’exécuter, cet imbécile de Liarsson me proposait la vie sauve, contre son gré si j’ai bien compris ses menaces, comme si le marché pouvait m’intéresser. J’ai exigé que l’on soigne Endrike. Je ne sais pas s’ils le feront. »

Les visages de Niklaus et Ophidia s’étaient décomposés, atterrés par les informations déversées d’un ton monocorde.

« Mais la peine de mort est abolie depuis plus de trois siècles ! s’exclama l’infirmière horrifiée, c’est… c’est inhumain ! Je n’y crois pas.

— Allons, Ophidia, vous êtes pourtant au courant de ce dont est capable Liarsson ? L’Attention n’existe plus pour canaliser la violence corporative des limiers et le ministre a choisi son alternative, il détruira l’Institut, ce n’est qu’une question de temps, et vous mourrez, vous aussi, toutes et tous. « Dommages collatéraux inévitables », c’est ce qu’il m’a confié en me martelant la poitrine de son index pendant qu’il m’expliquait que la politique d’atermoiements de Müller, un faible, était responsable du futur massacre. C’est au cours de cette discussion que j’ai reçu une leçon destinée à m’ouvrir les yeux sur la réalité, peu efficace », ironisa Ezekel en tâtant fugitivement ses paupières.

Ophidia suffoquait, elle tentait vainement d’assimiler les faits contraires aux principes qu’elle avait appris depuis son enfance, parmi les siens puis à l’école et jusqu’à ses études à l’hôpital de Bonnefin. À aucun moment, s’en rendait-elle compte, elle n’avait perçu le chantage du général à la moustache ridicule comme un véritable danger mortel, persuadée que le Ministère des Précautions ne les appliquerait pas en rompant des siècles de gouvernement éclairé après la Montée des eaux. Liarsson profitait d’une crise, grave, elle en avait conscience, commencée lorsque la première pierre de l’Institut avait été posée.

Quand exactement la dérive avait démarré, elle ne le savait pas. Le secret avait été bien gardé autour de l’existence de la magie, ou d’une évolution incroyable de l’être humain, et il avait donné naissance aux intrigues les plus dangereuses au sein même du Ministère. Son ordre de mission pour l’Institut semblable à une réquisition, la menace qui avait rendu désagréables les marins pourtant joviaux du Joyeux Luron, parce qu’ils craignaient perdre leur vaporavoile, et leur gagne-pain, s’ils échouaient à la conduire à Ysenhaut dans les temps, et surtout, la présence sans cesse plus évidente des limiers dans les rues, à Bonnefin comme ici, tout prenait une sinistre signification qu’elle avait ignorée.

Et même au village, elle se souvint soudain de la mine soucieuse de ses parents lorsqu’une escouade de jeunes malotrus s’était installée dans un bâtiment construit à la hâte, les fenêtres à barreaux et la porte massive. Au début, ils ne faisaient pas grand-mal, l’auberge profitait de leur fréquentation alcoolisée, mais quelques filles et garçons se plaignirent de leur comportement, outrageux d’après eux. L’officier, un homme froid, enferma sa garnison quelques jours, puis une pluie d’amendes pour les motifs les plus véniels dissuada les familles d’autoriser leurs enfants à s’amuser après la tombée de la nuit. Obnubilée par ses études, elle était partie à ce moment les achever à la grande ville, tout excitée par son futur personnel.

Comme le silence s’appesantissait, Ophidia immobilisée par une réflexion douloureuse et Niklaus recroquevillé dans son fauteuil, Ezekel reprit un peu incertain contrairement à son habitude :

« Ophidia, je ne nie rien de ce que j’ai fait ou défait, mes responsabilités sont écrasantes, et je vous avoue que seul le sort d’Endrike a compté quand j’ai accepté la proposition de Liarsson. Vous auriez tort de penser que je suis différent aujourd’hui. Pourtant, je vous aiderai, et il faut que vous vous rappeliez que je ne suis pas un assassin, tout au moins, je n’avais pas prévu de le devenir en assistant le Gérant ou Mentor dans leurs projets. C’est terrible à admettre, mais outre la poursuite de la connaissance pour le pouvoir qu’elle confère, la jalousie ou l’amour m’ont guidé à commettre l’irréparable pour Endrike et Hayat, à tenter de les séparer pour profiter de chacun d’eux. J’ai ignoré tant de choses que je jugeais dénuées d’intelligence afin de conforter mes propres désirs. Mais, Ophidia, je ne suis pas un tueur sans conscience, le seul homme que j’aie jamais tué, Bill, est mort de ma main alors que je défendais Endrike, vous étiez présente. »

Sa voix avait tremblé, il se tut un instant, les sourcils froncés de contrariété, avant de continuer avec la froideur clinique qu’il souhaitait conserver.

« Il est probable que j’aurais agi de même pour Mentor si le sphinx ne s’en était chargé. Si je ne suis pas de votre côté, à cause de votre répugnance pour moi, je ne suis pas non plus du côté des parties adverses, elles me répugnent. Le Gérant s’est trompé en s’imaginant qu’il aurait mon appui, et moins encore après que j’aie vu l’affreux état dans lequel il a permis qu’on laisse Endrike… Mais, qu’est devenu le Gérant ? Je ne l’entends pas me vriller le cerveau de ses bavardages incessants, il semble même avoir disparu !

— Il boude en silence depuis qu’Ophidia lui a clos le bec de vigne pendant la bataille des cling », expliqua à sa manière Niklaus, enfin sorti de sa léthargie.

« Oh non, il avait retrouvé sa voix pneumatique », dit Ophidia en montrant les tubes décachetés sur son bureau, « quand Alice est venue tout à l’heure.

— Alice ! s’écrièrent ensemble les deux hommes.

— Oui, Alice. Mais elle a tapoté le rebord de fenêtre en lui ordonnant de se taire, et c’est vrai que la chute de cling a cessé depuis. »

Si l’infirmière avait déclenché dans la pièce la tempête du siècle avec éclairs et tonnerre, elle n’aurait pas provoqué mieux la sidération catastrophée de ses interlocuteurs.

Pressée par leurs questions aussitôt après, elle leur raconta ce qui s’était produit, sans rien leur dissimuler, même à Ezekel dont les raisons logiques l’avaient convaincue sinon sa bonté naturelle. Quant au Gérant, s’il avait encore détenu le moindre moyen d’intervenir, les commentaires des trois habitants de son espèce de corps en pierre et bois de l’Institut auraient dû suffire à le déchaîner. Curieusement, son manque de réaction inquiétait les deux mages plus que l’infirmière, laquelle peinait à croire qu’un esprit dématérialisé s’incarnait dans une maison.

« Il a bien un corps, quelque part ! » s’exaspéra Ophidia.

Niklaus et Ezekel s’entre-regardèrent en silence puis secouèrent la tête à l’unisson.

« Tu ne comprends pas, nous n’avons jamais vu le Gérant, dit le premier.

— Ou nous ne nous en souvenons pas, précisa le deuxième. Nous savons qu’il est puissant, mais il n’a pas d’apparence dans nos esprits qu’il manipule. Nous n’avons aucune certitude, il est cependant improbable qu’il survive une parcelle de son existence physique.

— Dans mes prédictions, il n’est qu’une voix, même pas une forme éthérée… Et d’ailleurs, je crois que bien avant, quand je suis arrivé à l’internat de l’Institut, il n’y avait pas de Gérant », s’étonna l’Oracle d’un ton aigu, comme s’il avait soudainement voyagé vers son enfance.

« Je suis plus vieux que toi, Niklaus : il était présent, un magicien secret. On le nommait l’Invisible, car il ne se mêlait jamais aux autres résidents, je me le rappelle difficilement, un homme fluet, avec une barbichette blonde. À la surprise générale, il a pris une disciple, Xavièra Mentor, à l’époque, c’était une gamine effacée, un nez minuscule et des lunettes énormes qui glissaient sans arrêt. Ce qu’ils ont trafiqué ensemble, je n’en sais rien, je suppose qu’ils poursuivaient des recherches semblables, la manipulation de la matière et de l’intangible… Il y eut une sale histoire avec Horton, il a perdu un bras. Et puis un jour, cette peste d’Alice est apparue, la dernière enfant qui fit son entrée à l’Institut. Depuis l’école est désaffectée, là-bas, derrière la Villa. Elle n’a jamais grandi, comme le petit manchot. »

Ezekel s’interrompit, l’air perplexe. Les deux autres, fascinés par son récit, ne pipèrent mot jusqu’à ce qu’il reprenne avec une trivialité surprenante :

« Le Gérant a un coup dans l’aile, ma mémoire s’éclaircit encore plus vite que pendant mes vacances à l’hôtel de la Vigilance, et pas besoin que le geôlier m’assomme à moitié. »

Ophidia entraperçut soudain l’adolescence de l’aîné des Etxeochoa, comme elle avait entendu la voix en train de muer du devin. À croire que délivrés de l’emprise du Gérant, les magiciens accomplissaient un retour intérieur avant l’âge adulte. Elle essaya de superposer un jeune Ezekel plus frustre, assez voyou pour connaître la prison, avec celui qui l’avait guidée la première fois dans l’Institut en pérorant d’un ton guindé. Lui n’avait pas intégré l’école comme élève, a priori, elle l’interrogea pour en avoir le cœur net.

« Comment avez-vous rejoint l’Institut, Ezekel ?

— À cause de ce bougre d’Endrike ! »

Les paupières gonflées se plissèrent et une lueur alluma les yeux ternes d’un brusque éclat de gaîté, qui s’éteignit aussitôt soufflée par le présent.

« Endrike a toujours attiré l’attention, malgré mes efforts pour que l’on nous oublie. Qui se serait intéressé à deux gamins des rues, un peu voleurs, mais presque inoffensifs ? Brillant, charmeur, enchanteur, l’Institut l’a repéré. Manque de chance pour lui, il aurait peut-être été plus heureux aujourd’hui, l’effet ricochet m’a dévoilé. J’avais des talents aussi, la compagnie des mages a fait d’une pierre deux coups.

— Et que s’est-il passé après Alice ? » pressa Niklaus en s’agitant dans son fauteuil, insensible à l’histoire des Etxeochoa. Il se contorsionnait, les pommettes écarlates, le front perlé de sueur.

« Mentor nous a embauchés, Arthurius, Bill, Ivan Sov et moi, pour accomplir son grand œuvre, nous modifierions la face du monde. Elle était déjà fâchée avec son tuteur, mais elle n’a pas donné d’explication à propos de leur rupture, elle l’insultait copieusement, et s’il lui répondait, nous n’en avions pas d’écho à ce moment-là. La jeune fille insipide et niaise dissimulait une virago très intelligente. Nous avons créé les rasourires, personne ne s’en est plaint à l’Institut, tous trop content de se débarrasser des corvées ménagères. Mentor n’en était pas satisfaite, ses chimères n’atteignaient pas même le niveau des chachouettes, des chimères “naturelles”, encore moins celui d’Alice, mais cela, nous ne le savions pas, nous pensions encore que la petite était née de ses amours avec le Gérant. Et puis il y a eu l’explosion, tu t’en souviens l’Oracle ?

— Oui », chevrota Niklaus, de plus en plus fébrile. « L’Institut a vacillé, tout le monde a perdu connaissance. On s’est éveillés mourant de faim et de soif… et le Gérant parlait dans nos têtes !

— Je n’ai aucune idée de l’origine de l’explosion, dit Ezekel, ni de ses conséquences, sauf que Mentor enrageait, folle de fureur, elle tapait contre les murs jusqu’à se mettre les poings en sang. C’est après que nous avons dérobé le bout de la queue du sphinx, et elle jubilait, mais une nuit, alors qu’elle avait échoué à amalgamer un fragment poilu à une rasourire, elle hurla : « ton Imago n’a aucune consistance ! Alice n’existerait pas sans moi ! » pendant que la malheureuse créature agonisait. »

Ezekel avala sa salive, une déglutition aussi bruyante qu’une nausée que l’on contient. Le visage blême, il détourna son regard pour fixer une feuille de la vigne.

« La suite, vous la connaissez, j’ai poussé Endrike dans les bras de Mentor, qui s’en est amusée, il la distrayait. Sa véritable personnalité a fasciné mon innocent de frère sans qu’il éprouve le moindre sentiment pour elle. Hayat a démasqué la conjuration, et bien au contraire de mes plans pour la séduire, elle a agi comme toujours pour réparer le mal et rétablir le bien. Elle en est morte, le voile a recouvert l’Institut et l’a scindé en deux. »

Une brise glaciale traversa la pièce, l’Oracle bondit sur ses pieds et tendit son long cou vers Ophidia, elle claqua des dents. Dans les yeux ronds du devin, les pupilles tournoyèrent hypnotiques, et il coassa :

« Les miroirs se brisent. Le Gérant s’est tu. Elles mourront les premières, la Villa est leur tombeau. »

OceanofPDF.com