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Christine Luce · Chapitre 2 sur 44

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Défi à l’Institut (prologue)

« J’ai retreuvé Horty dans le bosquet, Meudeume. »

La professeure sursauta et frotta machinalement son corsage de la craie saupoudrée pendant qu’elle écrivait au tableau. Toute la classe suspendit ses activités pour se tourner vers l’adolescent surgi à la porte. Sans presque remuer des lèvres sous sa fine moustache, il détachait ses syllabes et les prononçait avec un accent languissant, lequel déformait ses voyelles en variantes de l’e.

« Il mangeait encœure des feurmis, meudeme », insista la voix traînante nullement désarçonnée par le silence expectatif qui l’accueillait.

D’une légère bourrade, le garçon poussa dans la pièce un enfant d’une dizaine d’années, dépenaillé des chaussettes en tire-bouchon sur ses espadrilles jusqu’au tee-shirt constellé de taches suspectes. Le gamin baissa la tête pour échapper aux douze paires d’yeux quand elles prirent conscience de sa présence. Ses cheveux emmêlés tombèrent en rideau sur son visage et ses poings agrippés à un polichinelle en chiffon le serrèrent plus étroitement contre sa maigre poitrine. Il renifla dans un hoquet. Derrière lui, le jeune homme tiré à quatre épingles dans son costume clair se frotta les mains comme après une tâche particulièrement salissante, puis il se dirigea nonchalamment vers le bureau inoccupé du premier rang.

Au fond de la classe, sa moue rieuse transformée en grimace par l’indignation, Hayat ouvrait la bouche, prête à fustiger la morgue du dandy, quand le toussotement familier qui précédait chaque intervention de leur indécise enseignante interrompit son élan.

« Euh… merci, Magnus. Euh… Horton, allez vous asseoir et euh… je crois que vous devriez vous moucher. »

Un nouveau reniflement lui répondit, trop tard pour éviter la chute tremblante d’un filet de morve sur le parquet ciré. N’y tenant plus, Hayat bondit de sa place pour rejoindre l’enfant figé sur le seuil et s’accroupit pour lui chuchoter des mots de réconfort. Endrike la suivit, bien entendu. Belly s’agita sur sa chaise, les mécanismes de son cerveau en alerte maximale afin de contrer le coup d’éclat de Magnus dans leur partie d’échecs permanente.

Madame Kamomiye toussota derechef, mais rien ne vint sinon un « euh… » prolongé. Pour se donner contenance, elle tapota son chignon noir de jais de ses paumes pleines de craie, le recouvrant d’un voile assorti à son teint livide. Avec un clin d’œil appuyé, Arthurius la désigna du menton à Bill. L’air faussement effrayé, il roula des billes de loto et murmura la main devant sa bouche, assez distinctement pour être entendu, qu’il y avait un fantôme dans la pièce. Une houle de rires étouffés secoua les épaules de ses voisins, sauf les jumelles qui scrutèrent les murs à la recherche de l’apparition et un échalas recroquevillé sur son siège, l’esprit absent comme d’habitude. Dans son brancard à roulettes, la masse imposante de Montague tressautait, ses multiples replis parcourus d’ondes de joie, il eut un hoquet sonore. Adam, cessant de ricaner, se tourna vers lui prêt à intervenir, mais celui qu’on appelait La Montagne, les larmes aux yeux dans sa figure congestionnée, esquissa mollement un signe rassurant d’une main aussi large qu’un battoir à linge et reprit sa respiration en haletant sans bruit.

« Madame, Hayat devrait emmener Horty se débarbouiller pendant que vous poursuivez votre cours, Petit-x lui prêtera ses notes pour qu’elle puisse le rattraper. »

Belly, vibrante d’énergie positive, s’était levée et intervenait pour rétablir l’ordre et le silence. D’un mouvement de tête, elle avait désigné sa camarade, laquelle glissée derrière son pupitre écrivait courbée sur son cahier. Debout, la grande brune dominait de sa haute stature l’ensemble de la classe, lancée à la rescousse de l’enseignante qui méritait plus que jamais son surnom de Camomille tant elle paraissait au bord de la léthargie. Celle-ci l’approuva d’un geste mou tandis qu’Endrike adressait un sourire mouillé de reconnaissance à la charismatique leader. Soulagé par son intervention efficace, il retourna à sa place près d’Adam qui le couvait de son regard mélancolique de bon chien. Furibonde, Hayat secoua la tête mais ne répliqua pas, elle entraîna doucement Horty dans le couloir et referma la porte en prenant soin de ne pas la claquer malgré sa colère.

Alors qu’il affichait une suprême indifférence à la scène depuis la fin de son rôle, une lueur de malice éclaira la mine impassible de Magnus. Il sortit de son pupitre le manuel des sciences divergentes et, comme envahi d’une pensée profonde, il suspendit son mouvement. Insensiblement, ses doigts se décrispèrent de la reliure pour la libérer de l’apesanteur. Le gros volume flotta, moins d’une seconde, puis Magnus lui rendit ses propriétés et le fit tomber avec violence sur sa table ; tout le monde sursauta. Belly aussi.

« Veuillez me pardonner, Meudeume, vous disiez ? » s’excusa-t-il, impavide.

 

***

 

Malgré les portes-fenêtres alignées le long du couloir, celui-ci parut sombre à Hayat quand elle referma le battant sur la salle baignée par le soleil arasant de la fin d’après-midi ; la vaste pièce profitait de sa position à l’angle de l’école et s’illuminait au sud et à l’ouest au travers de larges baies en ogive. Elle serrait encore les dents de colère pendant qu’elle clignait des yeux pour les acclimater à la pénombre. La mollesse indifférente de l’enseignante l’exaspérait – si c’était cela la maturité responsable, elle ne grandirait jamais ! – et ses camarades étaient insupportables, même Endrike toujours enclin à voir le meilleur dans chacun d’entre eux. Magnus et Belinda détenaient le record, obsédés par leur compétition pour obtenir la place qu’ils estimaient mériter. L’un désirait devenirs hors classe afin d’éviter la promiscuité de ceux qu’il considérait avec mépris, l’autre se prétendait pénétrée par sa vocation à les diriger tous, distribuant les tâches qu’elle jugeait indispensables et les récompenses aux respectueux exécutants. La vérité, c’était que ni l’un ni l’autre ne bougeait le petit doigt pour mettre la main à la pâte.

Un choc étouffé derrière la cloison rompit son ruminement rageur, rappelant à Hayat l’essentiel de ses préoccupations.

« Ne t’en fais pas, Horty, on va arranger cette affaire tous les deux », dit-elle à voix haute et claire.

Elle n’attendait pas de réponse et n’en obtint aucune, l’enfant ne souhaitait pas parler. Il n’avait pas articulé un mot depuis son arrivée quelques mois auparavant, traîné plutôt qu’accompagné dans le réfectoire par la doyenne en personne. Leur intrusion, un soir de semaine pendant qu’ils épluchaient les écorces pelucheuses de leurs chakiwis en s’amusant à les faire ronronner, les avait subjugués. Jamais la doyenne ne les visitait. Après qu’ils l’aient rencontrée à leur admission, lors d’un entretien qui ne devait pas excéder les cinq minutes, il leur aurait fallu s’entretuer pour la revoir. Même la bagarre au sang entre les jumelles, dont le motif demeura énigmatique, n’eut d’autre conséquence qu’un séjour à l’infirmerie pour les sœurs réconciliées.

La présence extraordinaire de la plus haute autorité de l’Institut atténua l’étrangeté de son malingre compagnon. Flottant dans des fripes dégoûtantes, ses bras et ses jambes nus brillaient comme des esquilles d’os, maigres et blancs. Quelqu’un avait tenté de couper le buisson ardent de sa chevelure avant de renoncer, laissant au-dessus de l’oreille gauche de l’enfant une tonsure ensanglantée qui trouait le fourré de ses boucles rousses enchevêtrées.

Madame Evola, renommée Et Voilà pour ses conclusions hâtives, avait expédié les présentations au cours d’un discours froid enjoignant de bien accueillir leur nouveau condisciple, confié à leur protection par les Ministères. Horton, ajouta-t-elle en lisant une note qu’elle extirpa des profondeurs de sa gandourah ; la classe lui avait souhaité en chœur la bienvenue avec des grimaces de dégoût mal réprimées. La directrice satisfaite se débarrassa de son colis avec autant de bonté qu’un gardien de zoo quand il dépose l’agneau dans la cage aux fauves.

« Et voilà, petit, tu vas vite courir t’asseoir parmi tes nouveaux amis pour dîner. »

Le gamin ne se précipita nulle part, il n’y avait d’ailleurs aucune chaise libre et encore moins de couverts pour lui, mais il s’anima soudain quand elle le planta sans cérémonie au centre du réfectoire. Il s’accrocha à sa tunique en poussant un hurlement sauvage à glacer les sangs de tous les habitants du Jardin des espèces pénibles. D’abord interloquée, elle parut comprendre ce qu’il signifiait et tendit un chiffon qu’elle avait roulé en boule au fond de l’une de ses innombrables poches. Le forcené s’en empara avec une vivacité impressionnante et le pressa contre lui, retombant immédiatement dans le silence et l’immobilité. Aussitôt, la doyenne tourna les talons et quitta prestement les lieux.

Dans le brouhaha dominé par les interjections écœurées, Hayat, elle, n’avait ressenti qu’une immense compassion pour l’épouvantail, si puissante qu’elle devait crisper ses paupières sur ses yeux bruns pour résister aux larmes qui menaçaient de déborder chaque fois qu’elle repensait à son arrivée. Elle secoua la tête afin de la débarrasser du souvenir de cette première nuit qu’Horty avait passée avec elle, dans sa chambre, dans son lit, aussi sale fut-il. Elle l’avait veillé, assise sur une chaise à son chevet, car elle avait compris qu’il craignait n’importe quel contact, mais manquait cruellement d’attention. Sans le toucher, elle avait créé le premier lien et s’était retrouvée, dès le lendemain, chargée par consentement tacite de prendre soin de lui. Cette nuit-là, pendant qu’épuisé, il dormait en se débattant sporadiquement, elle avait découvert pourquoi il ne voulait pas parler. Elle seule le savait, nul ne l’approchait à part elle, et personne ne devait apprendre la vérité. Quant à Magnus, il n’avait aucun droit d’exercer son pouvoir sur l’enfant, aucun.

Hayat s’étonna soudain que l’épouvantable garçon ait réussi à outrepasser la surveillance d’Ezekel. Le gardien de l’école aurait dû l’empêcher de se rendre seul au bosquet et la prévenir de la nouvelle escapade d’Horton. Le fugueur déjouait les contraintes du règlement sans qu’on sût par quelle issue à sa taille il se faufilait.

Pour l’instant, Horty ne montrait aucune intention de s’évanouir dans la nature, il lui donnait la main qu’il avait libérée de l’étreinte de sa poupée en chiffon. Hayat renonça à traverser la cour, enclavée dans le fer à cheval formé par les bâtiments de l’école et close par le grand mur, il n’y avait pas d’urgence, l’enfant marchait calme à ses côtés. Ignorant les portes-fenêtres qui bordaient le couloir, elle l’emprunta jusqu’au coude et continua vers le bureau vitré d’Ezekel, près de l’unique escalier qui montait à l’étage. Comme elle l’avait deviné, la pièce était vide, elle s’en assura en jetant un coup d’œil dans le fond pour vérifier que son occupant ne farfouillait pas dans l’armoire, un meuble massif qu’il verrouillait soigneusement après chaque incursion dans ses renflements mafflus. Elle se demanda pour quelle raison leur sévère gardien avait quitté son poste, puis refoula l’interrogation dans la case mémorielle des faits qui demeurent généralement inexpliqués, mais elle savait à présent que Magnus avait profité de l’occasion.

Sans pouvoir s’en empêcher, l’adolescente se mit à sourire : l’élégant passerait un sale quart d’heure quand Ezekel apprendrait son tour de petit malin, et il l’apprendrait, il apprenait toujours tout de ce qui se produisait dans l’école… presque tout, rectifia-t-elle en pensant à son propre secret.

Cette fois, elle ouvrit une porte latérale pour rejoindre plus vite la salle d’eau, à l’extrémité opposée du fer à cheval, exactement en face de la classe. Dans la cour intérieure, la température lourde du début de l’été se rafraîchissait à l’annonce de la vesprée. Horty leva la tête, son visage presque heureux à la contemplation des grands nuages paresseux qui chevauchaient au pas dans le ciel azur. Charmée par l’intermède apaisant, Hayat ralentit et suivit le regard enfantin d’une forme vagabonde à l’autre. Elle soupira d’aise sous la brise chargée d’effluves ravis aux cimes en fleurs du bosquet ; la caresse parfumée soulevait les mèches échappées de ses tresses et lui chatouillait le cou.

 

***

 

Hayat avait convaincu le petit garçon d’abandonner un instant son pantin pour se laver les mains. Sa précieuse poupée installée à l’abri des éclaboussures, Horty se savonnait avec application, jouant timidement avec les bulles irisées qu’il soufflait entre ses doigts arrondis. D’un linge humide, sa protectrice lui effleurait les joues, veloutées et parsemées de taches de son, aussi douces que la peau d’une pêche, dont elle ôtait avec délicatesse les sillons gris de poussière déposés par les larmes. Soudain, une porte-fenêtre claqua dans le couloir et une cavalcade retentit bruyamment sur le parquet. Avec des hoquets de rire, les jumelles firent irruption dans le vestiaire, en proie à une excitation plus expansive encore qu’à l’ordinaire. Identiques au cheveu près, les deux cyclones rebondis, blanc et rose, jacassaient dans leur langue gutturale et tournoyaient au centre de la pièce, déchaînant une cascade à chaque lavabo et des cataractes dans les cabinets. Un jet subit d’eau glacée jaillit du robinet qu’Horty et Hayat utilisaient et les aspergea. La respiration suspendue, Hayat essaya de le couper sans y parvenir puis s’écarta pendant que le gamin paniqué se dissimulait derrière elle.

« Ça suffit ! »

Une voix autoritaire cingla, couvrant la cacophonie liquide. Tous les robinets et chasses d’eau se tarirent instantanément. Les fillettes derviches s’étaient figées, collées l’une à l’autre comme des sœurs siamoises, leurs iris bleu pâle dévorés par les pupilles dilatées. Hayat leur lança un regard noir puis reporta son attention guère plus amène sur l’arrivante qui enjambait les flaques épandues sur le carrelage, le nez plissé par la contrariété. Les épaules voûtées, son ombre lui emboîtait le pas. Belly et sa Petit-x.

« Merci », dit d’un ton sec Hayat en pressant ses nattes à deux mains. Les perles colorées de sa coiffure s’entrechoquèrent en même temps que tombait une pluie de gouttelettes.

Belly écarta le remerciement d’un geste dédaigneux de la main.

« Ma chère, tu as raté l’annonce officielle, lui déclara-t-elle, notre intransigeant gardien a interrompu le cours pour nous transmettre le défi choisi cette année par les instances supérieures. L’avantage, c’est que le Cas Momie n’a pas achevé sa barbante leçon d’éthique et étiquette aux Ministères, médiocre resucée des directives gouvernementales. Tu n’auras pas à déchiffrer les pattes de mouche de mon Petit-x. »

Derrière elle, la susnommée remonta ses lunettes avec un sourire vague.

Hayat songea un instant à demander à Belly comment elle s’était procuré les papiers ministériels qu’elle se vantait avoir lus, mais y renonça, persuadée que la brune athlétique lui prouverait avec condescendance qu’elle les avaient bien obtenues par son oncle ou la cousine d’un beau-frère, tous employés à des postes de responsabilité quand ils n’étaient pas champions sportifs ou artistes cotés dans les salons. À la place, elle se tourna vers Horty, recroquevillé dans un coin entre le mur et le dernier lavabo. Privés du rempart embroussaillé de sa chevelure qui dégouttait, plaquée contre son crâne, ses immenses yeux verts paraissaient absents.

« Quel est le défi, Belly ? » questionna d’un ton égal Hayat en s’approchant du misérable chat mouillé, munie d’une serviette miraculeusement épargnée par les trombes. Mais la double porte fut à nouveau poussée et l’accent traînant de Magnus coupa l’herbe sous le pied de son adversaire.

« L’art, ma cheure ! Nos talents au service de la Beauté : la CRÉ-A-TION, articula-t-il avec componction. Pour lutter contre l’instinct destructeur de nos petits atouts en société.

— Ezekel n’a pas dit tout à fait cela, s’indigna Belly, le défi nous engage à dépasser nos préoccupations particulières pour les métamorphoser en une œuvre d’art, objet d’admiration et de compréhension partagée.

— Oh Belinda, bêleu bêleu Belinda, bêleu bêleu, Belly brebis du grand troupeau ! » nargua Magnus en fredonnant une variante de l’air à la mode. « Si la version de la doyenne te chante, n’écoute pas la mienne discordante. »

Sa victime réprima un haut-le-corps et pinça les lèvres avant de marmonner entre ses dents :

« Ça, tu ne l’emporteras pas au paradis, Magnus McCircle. Partons, Petit-x, le loup galeux empeste. »

Le menton en avant, elle quitta la pièce à la manière d’un vaporavoile de longue distance, quand il envoie valser les barques dans les tourbillons derrière lui, son étrave massive frôlant la digue du chenal trop étroit. De flaque en flaque, Petit-x tangua discrètement dans son sillage. Les ricanements d’Arthurius et Bill gâchèrent un peu leur sortie quand, à grand renfort de courbettes grotesques, ils leur ouvrirent cérémonieusement la porte. Les jumelles profitèrent de l’issue pour s’enfuir à toutes jambes, soulagées d’échapper à la corvée de serpillière que Belly leur aurait imposée. Les deux courtisans d’opérette, éclaboussés au passage, échangèrent un regard entendu et se lancèrent à leur poursuite en braillant de féroces invectives empruntées aux pirates.

Magnus alla stopper le balancement des battants puis s’approcha d’Hayat qui, le dos tourné, essayait vainement d’essuyer la tête trempée d’Horty.

« Enfin seuls, ma jeune amie, susurra le garçon.

— Tu ne peux jamais cesser de faire l’imbécile, Magnus ? Et je te rappelle que nous avons le même âge, idiot !

— Quel vilain vocabulaire, ma mignonneu… »

Hayat détestait qu’il la courtise, avec la prétention d’un paon imbu de ses plumes. Elle virevolta brusquement, rouge de colère, et se retrouva nez à nez avec l’importun mielleux.

« Oh ces yeux noirs et brûlants, je meurs consumé par la passion de la belle Hayat ! » chevrota Magnus en reculant cependant avec prudence. « Endrike ne mérite pas tes faveurs, belleu enfant.

— Tais-toi, Magnus, ton petit jeu se terminera mal si tu insistes.

— Quoi, quoi ? Le chevalier freluquet serait entré et sur le point de m’assaillir dans le dos ? »

Il accompagnait son persiflage de coups d’œil faussement inquiets derrière lui.

« Endrike a plus de qualités que tu ne seras jamais capable d’en avoir. Et je n’ai pas besoin de lui pour me défendre !

— Il vaut mieux, c’est vrai, que tu aies de la force pour deux, c’est un minable, un détestable minable », railla Magnus vexé au point d’écorcher son accent prétentieux.

Furieuse, Hayat serrait les poings et s’apprêtait à bondir quand Horty la dépassa, rapide comme une flèche. Elle crut une seconde qu’il allait affronter le malfaisant, mais il louvoya pour l’éviter et tâta leur lavabo, enfourna ses doigts dans la bonde, jeta des regards éperdus tout autour de la pièce sans les voir. Soudain, il traversa la salle les bras tendus devant lui, à demi fou, et franchit la porte pour disparaître dans le couloir. D’abord hébétée par la diversion imprévue, Hayat piqua un sprint pour le rattraper.

 

***

 

« Ce gamin est impossible ! Il finira par réapparaître, comme d’habitude, et nous aurons perdu notre temps pour rien. »

La voix tranchante de Belly avait rompu le silence morne du réfectoire où s’étaient rassemblés les élèves. Ils avaient déclaré forfait à la tombée de la nuit, renonçant à fouiller chaque recoin de l’école malgré les exhortations d’Hayat. Celle-ci releva lentement la tête, jusqu’alors baissée vers son assiette de soupe, comme si les légumes qu’elle poussait de la cuillère sans les manger pouvaient lui indiquer la direction prise par Horton dans sa fuite. Bien qu’elle fixât la grande brune, ses yeux glissèrent au travers du visage péremptoire pour se perdre dans la contemplation de la fenêtre aux rideaux clos. La baie ouvrait sur le parc dans lequel le petit s’était sûrement terré, effrayé par un motif qu’elle ne devinait pas. Personne n’avait vu quel chemin il avait emprunté lors de sa course folle, et pourtant chacun se trouvait en groupe ou seul à peu près partout dans les bâtiments et la cour intérieure. Il restait le parc.

Ezekel avait refusé qu’elle l’accompagne dans la zone qui leur était interdite, le Jardin des espèces pénibles regorgeait, d’après lui, de dangers pour les enfants. Le frère d’Endrike l’exaspérait quand il s’imposait en adulte : malgré sa stature trapue et les épais favoris qui encadraient son visage mat, il n’était leur aîné que de quatre ou cinq ans. Elle reconnaissait qu’il veillait sur eux tous à chaque instant, mais avec une intégrité si féroce qu’elle rendait leurs rapports difficiles. Dans son rôle de gardien et juge, Ezekel n’était jamais leur avocat ni une assistance miséricordieuse. Elle espérait qu’il découvrirait le petit avant l’une ou l’autre des créatures qui peuplaient le parc et qu’il disait imprévisibles. Horton n’en avait pourtant pas peur puisqu’il les rejoignait par un passage inconnu.

Avec un soupir inaudible, Hayat se détourna des panneaux en lourd damas rouge et or pendus devant la fenêtre, son regard s’attarda un instant sur le siège vide à côté d’elle, puis se replongea dans la contemplation de ses légumes.

Raffermie dans ses positions par l’apathie de la plus coriace de ses adversaires, Belly reprit la parole avec assurance.

« Inutile de poursuivre les recherches alors que nous devrions nous consacrer au défi, mes petits. L’heure file et la morte ligne s’achève dans moins de trois jours. »

Tout le monde, sauf Hayat, leva le nez vers l’horloge murale clouée au-dessus de la porte ; il était dix heures. Sous l’éclairage bourdonnant du lampyride le plus proche, l’aiguille indiquait seulement les heures, dans cet établissement où certains pouvaient influer sur le temps, mais depuis le bord gauche du cadran une ligne noire avait commencé à la parcourir en son milieu. Un brouhaha se propagea, autour de la longue table étroite, un brouillard de commentaires indistincts sur le sujet choisi cette année et d’exclamations plaintives à propos du délai ridicule. La conversation devint bientôt générale, reléguant la disparition de l’enfant à l’arrière-plan de leurs préoccupations personnelles ; l’efficiente Belinda maîtrisait l’art d’alléger les consciences quand elle décidait qu’il fallait aller de l’avant.

« Il me semble que peut-être j’ai une idée, commença Petit-x, grâce au cours d’anatomie…

— Bravo ! la coupa sa compagne. Une idée, c’est mieux que rien. Garde-la pour toi si tu tiens à ta petite chance de remporter le défi, voyons.

— Mais je n’allais pas dire laquelle », protesta faiblement l’autre en remontant ses lunettes encore glissées au bout de son nez minuscule. L’étincelle qui avait brillé dans ses grands yeux brouillés s’était éteinte et de nouveau le regard placide sous les verres épais, elle se remit à laper en silence son potage, les épaules basses. Ses cheveux très noirs, qu’elle avait serrés en queue de cheval comme son amie, dégageaient des oreilles délicates et lui balayaient la nuque de leurs pointes à chaque déglutition. Sa coiffure tirait sur ses tempes et contrastait avec son teint blafard qui ne rougissait jamais, contrairement à la peau mate de Belly dont le sang fleurissait le visage et l’animait autant que les mouvements de sa bouche mobile. Voûtée sur sa chaise et la mine inexpressive, Petit-x ressemblait à une statuette vaguement orientale abandonnée sur un piédestal trop grand.

« Mais nous avons tous des idées, on nous a recrutés pour ça », intervint La Montagne en gloussant de tout son corps. « Mes diablesses préférées doivent même en avoir des dizaines ! »

Dès qu’elles étaient entrées à l’Institut, deux ans auparavant, une connivence narquoise avait étonnamment uni les jumelles et Montague, les unes vives et imprévisibles, l’autre immuable et chevillé à son espèce de sofa roulant. Elles lui faisaient des tours pendables, comme lorsqu’elles l’avaient coincé dans l’encadrure d’une fenêtre dont le rebord se situait à un mètre au-dessus du sol : il fallut extirper la masse colossale du malheureux garçon puis démonter son fauteuil pour l’extraire de ce piège en hauteur. Quand rétabli sur son trône les gamines l’avaient approché, peut-être pour lui demander pardon, il avait tendu brutalement ses bras aussi épais que des troncs de séquoia pour les saisir par le collet. Une dans chaque main, il souleva les deux fétus de paille entre les boudins rugueux de ses doigts et les secoua dans les airs comme deux souris blanches piaillant de terreur épinglées par les griffes d’un énorme matou. Chacun avait cessé de respirer, certain d’assister à un massacre, mais La Montagne s’était mis à rire et avait niché les petites idiotes dans les replis de sa vaste poitrine. Quelques minutes plus tard, elles lui babillaient des mots doux tandis qu’il ronronnait.

Postées de chaque côté de la table près de lui, les fillettes interrompirent la becquée qu’elles lui donnaient à tour de rôle tandis qu’elles se nourrissaient elles-mêmes en piochant vivement dans leurs assiettes.

« Oh oui !

— Ah oui ! »

Un sourire de sphinx étira les visages identiques penchés vers leur nourrisson gargantuesque. Depuis longtemps, on avait renoncé à les différencier et même à comprendre leur langage intime mêlé de fous rires. À part Montague, qui semblait capable d’entretenir un dialogue avec elles. Tous les résidents de l’Institut les appelaient Owi ou Awi, sans jamais savoir à laquelle ils s’adressaient exactement.

À l’autre extrémité de la tablée, Bill s’esclaffa bruyamment.

« Oh oui, moi aussi je sais déjà comment éblouir le jury, surtout les dames ! Ah oui, ça oui !

— Il me tardeu d’admirer cet exploit », siffla Magnus en tordant d’un pli suffisant ses lèvres minces. Et contemplant les mèches grasses et l’acné galopante du maigrichon peu soigné, il ajouta, les yeux fixés sur les quelques poils fièrement hérissés sur le bas de sa figure : « Tu te tailleras la moustache en direct ?

— C’est la concurrence déloyale qui t’effraie, Magnus ? intervint Adam.

— Oh, oh, le débonnaire chien-chien à son Endrike montreu les dents. Mais tu as raison, je crains plus les talents de l’ingénu Bill que les tiens et ceux de ton idole aux pieds d’argile.

— Tu vas trop loin, Magnus ! »

Endrike avait posé une main apaisante sur le poing d’Adam à demi debout et le forçait à se rasseoir. D’une voix douce, il continua :

« Tu devrais maîtriser cette colère perpétuelle, elle te guide si mal.

— Au royaume des aveugles, les borgnes sont rois, ricana Magnus. Tu peux te laisser promener dans tes rêves, Endrike, mais moi, je me débrouille sans toutous comme Adam ni ange gardien comme Hayat, ta garde du corps… très rapprochée. »

Endrike soupira pendant qu’Adam se tassait sur son siège. Quant à Hayat, que Magnus surveillait du coin de l’œil avec une sorte de convoitise hargneuse, elle ne souleva pas même un sourcil, soulignant ainsi son absence du débat.

« Tout est mesquin chez notre figure de mode, tout petit, petit. Son manuel d’élégance virile lui a enseigné ce que l’on doit savoir et il l’étale : un besogneux tiré à quatre épingles. Magnus ne grandira jamais.

— Son énormité a parlé ! Du sommet du gouffre sans fond de son estomac, le trou de sa bouche a vomi la sagesse de La Montagneuh !

— Ta vie serait meilleure si tu pouvais grandir, ou prendre un peu de poids comme moi, tu saurais aussi ce que les mots pèsent », répondit Montague avec le même calme olympien qu’il avait déployé pour éreinter son condisciple.

Au centre de la tablée, Belly s’exaspérait, les pommettes de plus en plus enflammées. L’affrontement menaçait de s’éterniser, ou pire de déchaîner un échange de mauvais sorts ou des horions, et le repas retomberait dans l’abattement, ruinant sa stratégie. À gauche d’Awi ou Owi, un reniflement sonore acheva la débâcle de ses manœuvres, l’apathique échalas pleurait.

La plupart du temps invisible tant il se réfugiait dans son univers intérieur, Niklaus avait choisi la fin de leur dîner pour subir l’une de ses étranges crises qui le faisait appeler L’Oracle, ou plus souvent Bredouillis. Les paroles incompréhensibles qu’il bafouilla pendant qu’un flot de larmes inondait ses joues creuses firent honneur à son deuxième surnom, mais personne ne railla ce chagrin démesuré qui submergeait l’ambiance déjà calamiteuse. Ses bras autour de sa poitrine, les jambes enroulées aux montants de sa chaise, il hoquetait, bavait, les yeux noyés et le nez dégoulinant, sans songer à essuyer son visage déformé par une douleur si profonde qu’elle débordait en raz-de-marée.

Endrike, son voisin, posa un mouchoir chiffonné devant lui.

« Désolé, vieux, il n’est pas présentable, mais il est propre, dit-il, gêné.

— Articule, s’il-te-plaît, demanda d’une voix sèche Petit-x, je ne comprends pas ce que tu dis. »

Tournée vers Niklaus, elle le dévisageait au-dessus de ses lunettes. Elle reprit :

« Calme-toi et parle plus distinctement, ce n’est pas la peine de te mettre dans des états pareils si personne ne peut te comprendre. »

Belinda lança un coup d’œil surpris à son amie, mais si l’intervention l’étonna comme la plupart des élèves, elle eut un effet immédiat. Ses larmes taries, l’adolescent pathétique se redressa, électrisé, et se leva, droit comme une planche. Soudain, ses lèvres, qu’il ouvrait et fermait comme une mécanique grinçante, déversèrent un monologue atone brisé d’accents discordants

« Le défi est rompu, certains disparaissent, d’autres perdent un peu d’eux-mêmes, personne n’en sortira intègre et le temps coulera pour ensevelir les mémoires. Personne ne gagnera, Hayat perdra. La mort a parlé, elle rôde parmi nous sans bruit, l’esprit gèle à son contact. Si froide, elle est si froide, elle s’est rapprochée pour glacer ma poitrine… »

Il porta sa paume au cœur pour la convulser sur sa peau et arracher l’organe, puis détendit son poing et s’écroula, désarticulé, sur le carrelage du réfectoire.

 

***

 

Sur la table de travail, dans une chambre du premier étage, le pantin d’Horton gisait sectionné de la tête à l’entrejambe. Ses entrailles d’étoupe jaillissaient en désordre de l’enveloppe et s’étalaient sur le plan en marbre d’un nécessaire d’anatomie portatif. Les billes brillantes des yeux ronds avaient été énucléées et posées avec soin dans une boîte garnie de coton à côté du microscope. Au-dessus de la poupée lacérée, une main armée d’un bistouri s’apprêtait à en inciser les membres.

Les rideaux méticuleusement tirés occultaient la lumière vacillante du lampyride à la fin de la nuit. Depuis des heures qu’il avait commencé, l’examen n’avait rien donné. De la filasse grossière, des boules de verre de mauvaise qualité, de la cotonnade que vendent les merceries dans les quartiers populaires, rien, il n’y avait rien qui sorte de l’ordinaire. Un vulgaire polichinelle pour les enfants pauvres.

Penchée sur les résidus qu’elle venait d’extraire, l’ombre tremblante dans l’éclairage instable scruta chaque brin. Ses narines frémissantes les humèrent en inspirant profondément leurs effluves poussiéreux. Elle étouffa un énième éternuement que chaque analyse olfactive avait provoqué sans lui apporter aucune information scientifique à part la composition banale : du chanvre et du lin. Pour la dernière fois, les doigts sensibles explorèrent les fibres puis les portèrent à la bouche pour les mâcher, la langue palpant les nodosités les plus imperceptibles qu’avait décelées le microscope.

Le lampyride grésillait, de plus en plus sombre, il fallait l’éteindre, car le chargé d’entretien de l’éclairage aurait des soupçons s’il découvrait l’extinction complète du lustre. D’ailleurs, le temps manquait afin de poursuivre sérieusement l’examen, il ferait jour bientôt.

Sans cesser de mastiquer, la silhouette rangea ses accessoires de dissection dans la mallette. Les débris de la poupée jetés en vrac dans un sachet rejoignirent la boîte à yeux dans le compartiment secret du nécessaire. Après le déclic du mécanisme qui signalait la fermeture complexe de son attirail, l’ombre se souvint de la bouchée qu’elle mâchonnait et avait oublié de cracher dans le sachet. Renonçant à rouvrir le coffret, sa détermination implacable de découvrir comment fonctionnait le talent si spécial du gamin l’encouragea à parachever son expérimentation : elle ingéra la pâte imprégnée de salive.

Un léger « chut ! » éteignit le globe et dans le noir, la forme à présent indistincte se dévêtit hâtivement pour se glisser dans son lit. Presque aussitôt, le rythme régulier d’un souffle paisible souleva la couverture.

***

 

Les journées du défi s’écoulèrent singulièrement placides sous l’ardeur torride du soleil, engourdies malgré les épisodes dramatiques qui les ponctuaient depuis la disparition du benjamin de la classe. La chaleur étouffante écrasait les corps et les esprits.

Alors que la prestation spectaculaire de l’Oracle avait figé l’ensemble des élèves, Ezekel entré aussi furtivement qu’à son habitude s’était littéralement matérialisé à côté du garçon inerte sur le carrelage. Il l’avait ramassé sans effort apparent et, son maigre fardeau chargé dans ses bras comme un ballot, il avait fait demi-tour en silence pour quitter le réfectoire. Seul le regard implorant d’Hayat avait retenu son attention, il lui avait répondu d’un bref signe de dénégation, Horty demeurait introuvable.

Quand la porte claqua après son départ, tous s’ébrouèrent pour chasser leur hébétude et, muets, débarrassèrent leurs couverts pour les laver, en oubliant leur traditionnel chahut aux éviers du minuscule office. Même Belinda n’essaya pas de rappeler la compétition. Au dernier cliquetis de la vaisselle essuyée et rangée sur les étagères, chacun s’enfuit dans ses quartiers personnels.

Le lendemain, Niklaus ne reparut pas. Le nez frémissant d’inquiétude de Camomille les accueillit à l’heure du premier cours. Leur incertaine enseignante répéta visiblement un discours appris par cœur, qu’elle bégaya pourtant. Elle aurait pu faire montre de plus de fermeté, car pour une fois ni Magnus ni Arthurius ne l’interrompirent afin d’amuser la galerie. Avec des coups d’œil méfiants aux murs de la classe, elle les informa que Bredouillis se remettait de ses émotions au dispensaire de l’Institut. Le renseignement les ébahit, ils ne savaient pas que cet endroit existait, n’ayant jamais connu que la chambre spartiate – un lit et une chaise – près du bureau d’Ezekel, baptisée pompeusement infirmerie, mais qu’ils appelaient la prison préventive.

Enfin, malgré la logique chaotique de ses allers-retours verbaux, Camomille finit par conclure en leur donnant quartier libre et les flanqua à la porte.

« Travaillez bien, euh… le défi est important, vous comprenez », dit-elle en verrouillant la classe à double tour. « Profitez de ces heures préliminaires pour créer le meilleur de vous-même, euh… Ne perdez pas votre temps à vous amuser, la distraction… »

Elle se tut soudain, la figure cramoisie de confusion, se souvenant que les derniers divertissements avaient tourné à la farce tragique. Bien que personne n’ait réagi, elle arracha la clef de la serrure et l’enfouit dans sa poche puis s’éloigna aussi vite qu’un lapin échappé à l’hypnose des lanternes dans une battue. Ils s’égaillèrent à sa suite en direction de leurs chambres ou des salles d’études près du réfectoire. À part Hayat et Endrike.

Les yeux tendres du garçon cherchaient ceux noirs et brûlants de feu intérieur qui l’avait envoûté dès sa première rencontre avec cette fille vêtue de couleurs vives. Sa voix douce qui pouvait s’enfler de fureur ou de joie, la vigueur de sa démarche de danseuse qu’accompagnait le balancement de ses tresses musicales, avaient achevé de lui ravir le cœur. Plus tard, il avait appris à aimer ses réflexions surprenantes et, quand elle les avait soigneusement étudiées, la fermeté de ses prises de position. Il n’avait jamais connu de personne aussi différente de lui, il n’avait d’ailleurs jamais connu quelqu’un comme elle. Chez lui, son tempérament de poète avait souffert de la froideur des siens, ils étaient austères, peu enclins à la fantaisie qu’ils estimaient être une faiblesse, comme Ezekel. Avec Hayat, il avait le courage d’être faible et différent.

Pour l’instant, le sujet de sa passion l’ignorait. Elle lui tourna le dos et sortit dans la cour intérieure. Toute la matinée, il la suivit, malgré ses rebuffades silencieuses, aux quatre coins des bâtiments pendant qu’elle explorait chaque pièce ouverte, chaque mur, chaque interstice dans les murs qui aurait pu servir de passage à un enfant fluet. Lors d’une contemplation qui s’éternisait devant une évacuation d’eaux usées, il lui proposa de tenter d’y pénétrer, car ses hanches étroites et son torse plat lui faciliteraient l’accès. À sa consternation, elle éclata d’un rire triste en le regardant enfin en face.

« Endrike, tu es un amour, mais rejoins Adam, il doit se mordre toutes les phalanges en s’inquiétant de ton absence. Je réfléchissais. Tu ne t’imaginais tout de même pas que je songeais à pénétrer dans cette bouche d’égout juste assez large pour qu’y passe un rat de belle taille ?

— Eh bien, si j’étais un rat, je serais plutôt baraqué, voulut plaisanter Endrike, un peu vexé.

— Tu n’es pas un rat, lui répondit-elle avec gentillesse, je le sais et j’en suis plus convaincue encore depuis que tu me suis au lieu de travailler à ton projet, alors que le thème du défi paraît choisi pour tes talents.

— Mais sans toi, je ne veux pas…

— N’en dis pas plus, je n’ai pas disparu, c’est Horton qui s’est évaporé dans les airs. Ce défi ne m’intéresse pas, et je connais mieux Horty que vous tous. Je le retrouverai seule ou non, mais tu ne peux m’aider. Agis comme il te plaira, c’est ton droit, je ne t’empêcherai pas de m’accompagner. »

Endrike protesta pour la forme, car il savait qu’elle avait raison. Son cerveau entraîné à l’étude prospective avait déjà réfléchi à toutes les possibilités et appliquait la meilleure : il n’en faisait pas partie. Quand ils passèrent pour la dixième fois devant le bureau vide de son frère, il monta l’escalier presque avec résignation, pour rejoindre sa chambre.

Dès qu’il l’eut quittée, Hayat sentit la chape d’angoisse alourdir son esprit. La présence réconfortante d’Endrike l’avait tenue en respect, après son départ, elle ne pouvait plus se mentir, l’anxiété affaiblissait son talent. La clarté de ses pensées comptait autant que la connaissance des faits, des sujets, des émotions, de toutes les informations vraies ou véritables qu’elle pouvait analyser. Les larmes menaçaient de déborder, elle serra les poings pour les retenir. Quand elle les détendit, la pression avait disparu, elle reprit sa quête d’indices en fulminant contre le règlement qui lui interdisait d’explorer le parc, tout comme cette maudite porte infranchissable, dans le grand mur, qu’elle n’avait jamais réussi à déverrouiller. Elle aurait donné beaucoup afin de connaître les astuces d’Horton pour s’y rendre.

Au début de l’après-midi, Montague poussé par les jumelles la vit s’engouffrer dans les vestiaires. Ils revenaient après leur déjeuner, rapide pour La Montagne, interminable pour ses accompagnatrices, dans la salle d’étude qu’ils s’étaient réservée exclusivement. Nul ne comprenait ce que le trio y fabriquait à part que leur projet commun explosait parfois de rires, parfois d’imprécations inintelligibles. Belinda leur avait susurré qu’un collectif divisait par trois leurs atouts pour remporter le défi. À l’unisson, complices, ils l’avaient envoyée promener en lui souhaitant bonne chance.

Plus tard, Arthurius affirma qu’ayant décidé de se rafraîchir aux lavabos du rez-de-chaussée, il avait trouvé Hayat en train de sonder chacun d’eux, ainsi que toutes les lunettes des cabinets. Il avait renoncé à utiliser les commodités et s’était attardé dans la cour intérieure pour prendre l’air même s’il brûlait. La jeune fille avait alors jailli des vestiaires comme une bombe, pour se précipiter dans le bureau d’Ezekel ; elle répétait « le pantin, le pantin, on lui a volé son pantin », en tapant vainement sur la vitre puisque leur gardien était absent.

Personne ne contesta son témoignage, sauf que tout le monde connaissait la véritable raison de son crochet par les vestiaires. Il s’était aménagé dans la cour intérieure une guérite invisible en creusant, en greffant et surtout, en torturant le tronc d’un des châtaigniers centenaires. Dans son abri à demi botanique, à demi alchimique, Arthurius fumait à la pipe une substance de sa composition censée lui offrir énergie et sérénité – interdite par un ajout spécial dans le règlement après qu’il ait tenté de la commercialiser dans l’enceinte de l’école.

Au dîner, il ne se passa rien de notable. Belinda essaya bien de vanter à mots couverts l’exploit qu’elle concoctait grâce à ses connaissances occultes des machineries gouvernementales. Cependant, la réalisation esthétique, qui révolutionnerait l’hygiène citadine tout en alimentant les caisses des Ministères, ne souleva pas même l’intérêt de Petit-x. Magnus qu’on n’avait pas vu de la journée commenta avec indolence :

« Une pissotièreuh ? »

L’œil torve, Belly ne releva pas et préféra s’occuper de sa purée.

Le jour suivant fut encore plus torpide. Hayat avait obtenu l’autorisation de seconder Ezekel dans ses recherches, on ne la vit pas du tout. Ses camarades éprouvèrent un certain dépit lorsqu’ils surent par l’indiscrétion d’Adam, lequel l’avait appris par une confidence d’Endrike, qu’elle irait dans le Jardin des espèces pénibles avant eux. Cependant, ils s’entendirent pour juger la faveur moindre que son échec, désormais inéluctable, au défi. Dans le réfectoire, la ligne morte courait le dernier tiers, elle avait perdu ainsi que l’Oracle, lui aussi hors concours, l’avait prédit. Aucun d’entre eux ne la croisa quand elle rentra au milieu de la nuit.

 

***

 

Hayat émergea soudain de sa somnolence intermittente, éveillée par un fracas lointain. Si raidie que ses muscles envoyaient des signaux de douleur, elle tendit l’oreille, à l’affût du moindre bruit, mais tous ses sens en alerte lui délivrèrent un seul message : Horton avait disparu depuis trois jours.

Pour la troisième fois, elle avait passé la nuit assise dans le fauteuil près du lit d’Horty, le même qu’elle avait occupé à l’arrivée de l’enfant et pendant de nombreuses veilles quand il l’appelait parce que ses cauchemars l’épouvantaient. La porte de communication entre leurs deux chambres n’était jamais verrouillée, elle l’avait ouverte en grand avant de s’asseoir. Elle jeta un coup d’œil dans l’autre pièce, au cas où il s’y serait glissé comme il l’avait déjà fait, cherchant sa protection. Et son odeur, pensa-t-elle, lorsqu’il pressait sa figure anguleuse contre la sienne en haletant comme un chiot apeuré. Malgré son âge approximatif, pas plus de dix ans, il avait le comportement craintif d’un petit d’animal.

À la fenêtre, le jour naissait, la rosée scintillait aux couleurs d’or pâle de l’aube et le parc vibrait à travers le prisme de milliers de gouttelettes, recouvrant de pastel les gris nocturnes. L’humidité s’évaporerait dès que le soleil chaud de l’été s’étirerait sur l’horizon, mais pour l’instant, la fraîcheur délicieuse fit frissonner la jeune fille épuisée. En prenant le guet, elle n’avait pas tiré les rideaux et laissé les carreaux entrebâillés. Elle soupçonnait Horton de s’évader par ce passage pourtant à près de cinq mètres au-dessus du sol, car il ignorait ses remontrances et l’ouvrait quand elle dormait. S’il s’ensauvait par là, pourquoi n’emprunterait-il pas le même chemin pour réintégrer sa chambre ?

Les couleurs innocentes de l’aurore allégèrent le poids de son anxiété, elle s’extirpa du fauteuil pour aller se poster à la croisée après en avoir écarté doucement les battants. Les coudes appuyés sur le rebord et la tête dans les paumes, elle observa le bosquet tout proche qu’ils visitaient parfois sous la houlette d’un professeur. À côté s’étendait le parc dont l’orée policée se transformait rapidement en épais buissons et taillis, puis en étrange forêt d’essences inconnues, d’arbres rares, de fleurs extraordinaires, le Jardin des espèces pénibles. Horton n’en avait aucunement peur, lui que terrifiait un geste ou un mot des enseignants ou des élèves.

Il devait être là-bas.

Un bruissement étouffé se fit entendre à l’angle du bâtiment et attira son attention. Trop loin pour qu’elle en discerne les détails, elle ne distingua que l’envergure impressionnante d’un volatile que ses ailes puissantes propulsaient avec lourdeur en battant l’air vers le parc. Hayat recula d’un bond, les chachouettes l’effrayaient malgré l’assurance des professeurs qui les disaient inoffensifs. Aucun élève ne les croyait, et tous fermaient hermétiquement leur fenêtre. Elle en avait d’ailleurs rarement aperçu depuis qu’elle vivait à l’Institut, cette espèce nocturne d’oiseau aux babines triangulaires et moustachues évitait l’école. Quand elle se rapprocha de la fenêtre, la créature attardée jusqu’au matin s’était fondu dans les profondeurs du bosquet, mais l’événement exceptionnel lui donna soudain la conviction que le petit garçon était rentré.

Hayat s’habilla approximativement et sortit pieds nus de la chambre pour courir le long du couloir jusqu’à son extrémité, dépassant toutes les portes et fenêtres obstinément closes. Elle s’arrêta pour regarder le nouveau tronçon avant de reprendre sa course folle, au bout brillait le verre d’un carreau grand ouvert. Le souffle court, elle s’agenouilla sur le parquet et s’empara avec répulsion d’une plume drue, noire, aussi longue que son avant-bras, gluante à l’attache où, près du corps, elle est duveteuse. Elle la lâcha, écœurée, pour se frotter les mains étalant une substance rougeâtre sur ses paumes. Du sang… et il y en avait partout sur les lames du plancher ciré. Hayat perdit conscience.

 

Une minute, peut-être deux, le silence total régna sur le couloir, puis la faible friction d’un gond le rompit. À quelques mètres d’Hayat évanouie, une porte s’entrouvrit puis, l’inspection ayant satisfait la personne qui l’avait poussée, elle se referma. Derrière le battant, le corps nu termina sa toilette et rinça plusieurs fois le gant imbibé de sang. Ce n’était pas le sien et il n’avait pas couvert sa peau à part sur les mains, son pyjama n’était pas taché non plus, tout le sang provenait du bras.

Au début de la nuit, son esprit scientifique se rebellait contre l’infortune, les analyses répétées du pantin s’étaient révélées infructueuses. Bien sûr, son projet créatif avait ses chances, une sculpture animée capable de transmettre les émotions animales sur le visage humain. L’œuvre artistique était conçue pour séduire l’Institut et en particulier le Gérant, son obscur tuteur, qui après avoir encouragé son étude sur le gamin, lui avait interdit de continuer. Comme si son interdiction comptait réellement ! Cependant, les résultats désastreux, ou plutôt, l’absence de résultat l’obligeraient à se contenter de quelques victoires mineures et à garder encore le profil bas. Quand le bruit dans le couloir avait brisé son sommeil, la chance avait tourné en sa faveur.

Fidèle à son rôle dans l’ombre, sa silhouette avait surgi dans l’encadrure, une écharpe jetée sur ses cheveux pour dissimuler ses traits, prête à jouer l’affolement si la situation l’exigeait, mais la vision de la scène avait changé radicalement ses plans : Horton avait choisi parmi toutes cette fenêtre proche de sa chambre pour réintégrer le bâtiment. Après l’avoir rejoint sans perdre une précieuse seconde, sa main droite crocha le gamin au collet tandis que l’autre le bâillonnait. Une résistance imprévue s’opposa au rapt silencieux et lui fit lâcher prise. De l’extérieur, une voix croassante grailla sourdement :

« Tu ne tueras pas. »

En battant des ailes, l’oiseau noir à tête de chat fixait le visage masqué de ses immenses yeux tristes. Il avait saisi le garçon dans ses pattes griffues et tentait de l’emporter de la même manière qu’il avait dû l’amener jusqu’au rebord. Horty s’arc-bouta pour s’éloigner de la menace, pas assez loin pour qu’à nouveau, la poigne d’acier s’empare de son bras. Sur le moment, la réaction du gamin fut incompréhensible, ses muscles s’amollirent sous les doigts crispés et il chuchota tendrement au chachouette un ordre invraisemblable.

« Tire, ça m’fera pas trop mal ! »

Obéissante, la créature tira d’un coup sec et puissant, et s’envola avec l’enfant.

Dans le poing serré de l’adversaire, il restait son bras.

Le bras à présent nettoyé et rangé dans la mallette, à côté du pantin, de la boîte à yeux et d’une fiole emplie d’un peu du précieux sang.

Bien qu’elle ait réussi à stupéfier l’esprit d’ordinaire pragmatique, la mutilation inattendue vérifiait toutes les hypothèses qu’il avait élaborées. Il suffisait désormais de poursuivre ses recherches pour identifier le don de régénération d’Horty.

Sans prendre la peine de se vêtir, l’ombre se dirigea vers le siège de son bureau. En passant devant le miroir mural, elle inspecta sa plastique et hocha la tête, satisfaite du corps impeccable que la nature lui avait octroyé. Le regard fixé sur la mallette, elle se plongea dans des projets d’avenir en attendant qu’il soit l’heure de découvrir Hayat inanimée dans le couloir.

 

***

 

L’influence bienfaisante des fraîcheurs nocturnes fut terrassée le jour du défi, la chaleur harassante pesa dès le petit-déjeuner. L’atmosphère accablait aussi le réfectoire depuis qu’Endrike, pâle et défait, avait franchi la double porte. Il entra d’un pas flageolant et, désorienté, s’arrêta sur le seuil comme s’il hésitait sur la direction à prendre dans un endroit inconnu. L’air malheureux, Adam qui le précédait ressembla plus que jamais à un chien d’aveugle lorsque d’un geste affectueux, il entoura les épaules de son ami pour le guider à sa place.

Dans l’expectative inquiète d’une explication, les conversations ensommeillées s’étaient éteintes à leur arrivée. Le raclement d’une cuillère contre un bol retentit du bout de la table où se tenaient étrangement silencieuses Owi ou Awi, impossible d’être sûr malgré le nœud de couleur différente qu’elles avaient choisi en l’honneur du concours, pour égayer leur carré blond. Endrike tressaillit.

« Hayat gisait dans une mare de sang, annonça-t-il platement.

— Endrike ! »

Adam s’exclama avec indignation. De retour de l’office avec deux tasses pleines et une coupelle de chakiwis, il avait sursauté si fort que le liquide déborda tandis qu’un fruit s’échappait pour rouler dans un recoin. Reprenant son calme, il posa son chargement sur la table et récupéra l’évadé pelucheux.

« Ezekel a découvert Hayat inconsciente pendant sa ronde à l’étage et l’a confiée au dispensaire. Il n’y avait pas de mare, mais des traces de sang à côté d’elle, pas le sien. »

Un murmure soulagé s’éleva de la tablée jusque là rendue muette par l’appréhension. La réalité moins dramatique, quoiqu’encore effrayante, adoucissait la scène atroce qu’avait évoquée Endrike d’une voix monocorde. Adam s’assit, hésita, puis après un rapide coup d’œil sur les épaules tassées de son ami, il ajouta :

« Près d’Hayat, il y avait une longue plume noire, je l’ai vue. »

Il frissonna de dégoût.

Tous se mirent à parler en même temps, les uns d’anecdotes transmises par d’anciens élèves – depuis longtemps morts et enterrés d’après les sources confuses qu’ils attribuaient à leurs ouï-dire –, les autres spéculant sur les indices pour résoudre l’énigme de façon rationnelle. Personne ne s’accordait sur l’interprétation sauf une : un chachouette avait commis le crime.

Lassée de la cacophonie qui l’irritait visiblement, en haussant la voix d’un ton au-dessus de la mêlée, Belly désigna d’un index impatient l’horloge pour exprimer la pensée sous-jacente que les convives éludaient trop à son goût.

« Mes petits, la ligne morte approche de son terme, contrairement à Hayat… »

Elle s’interrompit afin de donner l’occasion de sourire à son trait d’humour, mais la réprobation qu’elle lut dans les visages la fit reprendre précipitamment.

« … qui sera bien soignée, j’en suis sûre. Tout comme je suis persuadée que cette affaire repose entre les meilleures mains, notre doyenne veillera à sa résolution. Il nous reste à peine quelques heures pour présenter nos créations au jury. »

Elle agita encore le doigt vers l’heure jusqu’à ce que tous les regards le suivent. Le trait de plus en plus épais traversait le cercle, une nappe sombre avait grisé le fond blanc qui virerait au noir profond à l’échéance.

« Notre rôle à nous est de faire honneur à l’Institut avec nos réalisations. Et nous sommes de moins en moins nombreux pour y parvenir. »

Le fait est qu’ils offraient à la vue une assemblée clairsemée, les places vides d’Horton, Niklaus et Hayat et le désespoir d’Endrike la rendaient plus misérable encore. Ignorant la tristesse du garçon, Belinda observa les présents pour estimer la portée de son discours. Petit-x esquissa un sourire en coin qui lui parut vaguement ironique et Adam détourna les yeux. Athurius et Bill tentèrent d’afficher un air de mâle assurance, gâchée par les grimaces outrancières du premier et la mine obtuse du deuxième. Les jumelles se rapprochèrent en pépiant plaintivement de La Montagne, lequel étendit ses bras massifs pour les protéger dans le nid profond de sa poitrine. Seul Magnus, étrangement silencieux depuis la déclaration bouleversante d’Endrike, la toisa de bas en haut et cracha, venimeux :

« Tu m’écœures ! »

La chaise tomba avec violence sur le carrelage quand il se leva, les tempes gonflées d’une veine bleue qui palpitait sur la peau tendue, blafarde. Il exsudait la férocité, le front en sueur, la mâchoire contractée à s’en briser les dents. Belinda s’aplatit dans son siège en attente du coup, mais le poing rageur qu’il brandissait s’abattit sur la table.

« Personne n’arrive à la cheville d’Hayat ! » hurla-t-il, et il décampa comme un forcené du réfectoire.

Tremblante, Belly avait perdu sa superbe. C’est Petit-x qui désamorça le dernier acte de leur tragi-comédie avec un commentaire indigné :

« Tout ça pour ne pas débarrasser ses couverts. »

Et les prenant avec les siens, elle se leva pour les laver à l’office sous les regards ahuris.

 

L’azur impitoyable du ciel se troubla pendant la matinée sous un voile humide et bouillant. Les feuillages des châtaigniers séculaires se recroquevillaient, flétris par la chaleur excessive de la vaporisation, et les arbres ployaient autour de la cour intérieure comme une procession de pénitents pétrifiée dans l’air immobile. Le silence monastique qui planait sur la touffeur ne fut rompu qu’à deux reprises, quand Montague et les jumelles s’aventurèrent dans la fournaise.

La première fois, les unes véhiculant l’autre, ils s’étaient engagés vers l’extérieur pour reculer aussitôt sur un cri de l’obèse, paraissant repoussés par une force invisible. S’ensuivit dans le couloir un long conciliabule agité de tressautements montagneux et de cabrioles de chevrettes roses. Lorsqu’ils eurent palabré une bonne dizaine de minutes, la porte se rouvrit lentement et La Montagne, avec une tête de martyr qu’on mène au chaudron, scruta le ciel. Absorbé par son examen, il oublia la température, insensible aux cascades de transpiration qui dévalaient ses replis. Les petites, inquiètes, l’obligèrent à se replier dans le bâtiment malgré ses dénégations tonitruantes.

La deuxième fois, peu avant midi, ils sortirent couverts de gigantesques sombreros ceints de ruban rose et vert qu’ils avaient dénichés on ne sait où. Avec pessimisme, Montague hochait vertigineusement du chapeau de droite à gauche quand Ezekel encadra sa large carrure dans la porte restée ouverte. Le signe impérieux qu’il adressa aux trois couvre-chefs ne nécessitait pas d’explication, ils s’engouffrèrent dans le couloir. Après un échange rapide, le gardien s’éloigna vers sa loge tandis que le trio partait vers sa salle d’étude jalousement réservée, il la quitta peu après pour rejoindre le réfectoire.

Dans la pièce pourtant protégée de la chaleur par les murs épais, ceux qui l’avaient ralliée transpiraient à grandes eaux. Ils étaient encore moins nombreux que le matin, Magnus, Endrike et Adam brillaient par leur absence. Disséminés autour de la table, les convives picoraient sans entrain la marinière frappée des profondeurs, une spécialité des îles septentrionales, et les cubes de melon glacé que le service invisible avait disposé sur la desserte de l’office. Le violent coup de tonnerre immédiatement suivi d’un éclair les électrisa, ils se propulsèrent aux fenêtres comme s’ils avaient été touchés par la charge. En quelques instants, un grain s’étendit sur l’Institut et l’assombrit.

Malgré les protestations, Arthurius ouvrit un carreau. Une rafale tourbillonna dans la salle, apportant une forte odeur d’ozone mêlée au parfum des embruns, rappelant aux pensionnaires cloîtrés de l’Institut que l’océan des terres submergées était tout proche. Bill dut l’aider pour rabattre le battant avant que les recouvre le rideau de pluie diluvienne qu’ils virent tomber, dru et opaque, sur le bosquet.

« L’orage ne durera pas, affirma Montague avec flegme.

— Et comment le sais-tu ? Tu remplaces l’Oracle ? aboya Belly.

— Ezekel me l’a assuré. Je cite : “Ne vous occupez pas de l’organisation du défi, gamins, l’Institut contrôle la situation”. Ce type m’agace, mais sa Raideur est souvent fiable. »

La porte fut tout à coup poussée et Adam entra, la mine sinistre, saisissant au vol la dernière réplique.

« Ezekel a le crâne bien planté sur les épaules, c’est tout. Son frère devrait visser le sien un peu mieux, il refuse de participer au défi. »

Il leva la tête pour consulter l’heure, elle était indistincte dans le cadran presque noirci par l’expansion du trait. La pièce aussi baignait dans la pénombre, aucun lampyride ne s’étant allumé. Dehors la tempête faisait rage, déchirant l’encre du ciel après chacune de ses explosions caverneuses.

« Quelle ambiance funèbre ! » reprit-il devant leurs figures décomposées. « Je suis chargé de vous avertir de l’ultime réunion dans la classe avant l’exposition… »

Les jumelles se mirent à hurler.

Sur le seuil, comme une reconstitution morbide de son entrée trois jours plus tôt, Magnus titubait, trempé et couvert de boue. En sanglots, il gémissait et hoquetait, le corps livide d’Horty serré contre lui. Les cheveux roux pendus dans le vide, l’enfant ballottait, ses yeux verts ternis, ses membres déjetés, semblable à son pantin, mais il lui manquait le bras gauche.

 

***

La confusion qui régna ne permit jamais aux témoins de comprendre l’enchaînement des événements. Des années plus tard, ils doutaient toujours de la réalité de ce qu’ils avaient vécu. Ils étaient par contre convaincus que l’Institut la contrôlait et qu’Ezekel en était l’extension vigilante. Les fillettes assourdissaient encore les tympans de leurs cris aigus qu’il apparaissait derrière Magnus. Il ordonna à Adam de véhiculer Montague dans la salle de classe, aux quatre autres de les suivre en conduisant de gré ou de force les petites. Celles-ci refusèrent que Belly et Petit-x les touchent, mais se laissèrent emporter par les deux garçons qui n’en menaient pas large. Pendant que la troupe misérable contournait Magnus et son fardeau, Ezekel ajouta qu’on les attendait.

C’est la dernière fois qu’ils virent Magnus. La version officielle de l’Institut attribua sa disparition à une maladie grave contractée pendant le grain.

Quand les rescapés du défi parvinrent à destination, l’orage s’était apaisé. La doyenne et son aréopage de distingués professeurs, y compris Camomille terrée dans le coin le plus sombre, les accueillirent assez froidement. Curieusement, leur attitude olympienne les calma avec plus d’efficacité que des phrases chaleureuses qu’ils n’auraient pas crues : les dieux sont cruels et insensibles, surtout ceux de l’Institut.

Le discours officiel s’éternisa insipide, les qualités oratoires de madame Evola ne dépassaient guère celle de Madame Kamomiye. Au cours de circonvolutions interminables, les élèves apprirent avec soulagement qu’Horton était vivant malgré sa terrible amputation, surpris cependant que la doyenne puisse l’affirmer aussi catégoriquement alors qu’ils avaient quitté l’enfant dans un état pitoyable. Petit-x intervint, sceptique :

« Mais, Madame, il semblait mort tout à l’heure. C’est Magnus qui l’a tué ? »

Madame Evola eut un haut-le-cœur et la fusilla du regard.

« Absolument pas, l’Institut n’abrite aucun criminel ! Tous vos camarades se reposent après leurs émotions. Quant à Horton, il se porte le mieux possible étant donné son triste accident dans le Jardin des espèces pénibles. Ce qui me permet de vous rappeler combien il est important de respecter le règlement.

— Veuillez pardonner mon amie, crut bon intercéder Belinda, elle ne comprend pas aussi bien que moi la nécessité de s’en remettre à vous et à l’observation stricte des règles.

— Le sujet est clos. »

Le ton de la doyenne sonna sévère et chacun se le tint pour dit, les élèves comme les professeurs, qui s’étaient de toute façon bien gardés d’intervenir. Son visage brun se concentra et parut écouter un message intérieur qui la satisfaisait, car elle reprit d’une voix radoucie :

« Je vous invite à achever vos préparatifs, le kiosque des démonstrations est prêt, et voilà. Il n’est pas arrivé le jour qu’un défi sera supprimé. Vos créations recevront la bienveillance du jury, sensible aux péripéties de ces dernières heures. Allez ! »

Les ouailles ainsi congédiées s’empressèrent d’obéir.

Au passage, éblouis par le soleil revenu miraculeusement, ils constatèrent qu’un podium avait été dressé au milieu de la cour déserte. L’herbe tondue court luisait à peine sous la rosée légère, les châtaigniers avaient redressé fièrement leurs frondaisons. Après tel spectacle, aucun d’entre eux ne fut capable de déclarer forfait, les adolescents accélèrent le pas et les jumelles se remirent à batifoler en jacassant. La Montagne seul demeurait pensif, mais les sourires qui éclairaient les figures de ses petites complices firent renaître le sien et il s’exclama avec un certain fatalisme :

« Allons ! »

 

Le tirage au sort désigna Bill pour commencer le défi.

Naturellement, il se rendit ridicule, en opérant une transformation dont il était le sujet. Conquérant, il avait gravi les marches pour prendre une pose avantageuse au centre de la scène. Dans la posture du lanceur de disque, ses vêtements avaient laborieusement craqué sous la lente pression des muscles alors que ceux-ci décuplaient de taille. Bien que lente, la métamorphose n’en était pas moins spectaculaire, même si la tête ne suivît pas l’expansion du corps colossal et demeurât minuscule à son sommet. Hélas, Bill avait oublié un détail crucial en s’exerçant nu devant son miroir. Quand son slip explosa, l’auguste jury ne résista pas au fou rire qui tordait déjà ses camarades. Avant que personne n’ait pu se montrer plus charitable, le malheureux dévala le podium et s’enfuit à l’abri des murs.

En égard pour son poids, Montague obtint la permission de présenter leur création collective en bas du podium. L’assistance juchée dans la tribune baissa les yeux et contempla l’énorme garçon étalé dans son sofa roulant. Il l’avait agrémenté d’une soierie bicolore, rouge et jaune, assortie aux nœuds qui ornaient les cheveux blonds d’Owi et Awi. Les deux miniatures identiques l’encadrèrent et il ne se passa rien.

À première vue.

Mais alors qu’un mouvement d’impatience bruissait parmi les spectateurs, le tableau étrange qu’ils composaient vibra. Les jumelles semblaient apparaître et disparaître à une telle vitesse que l’œil parvenait difficilement à saisir leur présence, comme les deux ailes d’un colibri qui tournerait autour d’un arbre monumental.

Au-dessus de La Montagne se formait un nuage de plus en plus rebondi de particules multicolores, le délectable parfum de sucreries qui s’en exhalait chatouilla les narines et on entendit des claquements de lèvres gourmandes. Quand l’étonnante nuée déborda la circonférence du brancard, les fillettes se figèrent, deux idoles aux iris bleus indéchiffrables. Puis le nuage perça et une averse brutale de milliers de bonbons submergea Montague, il disparut sous l’amas de papillotes dont aucune ne frémissait.

L’entêtante odeur sucrée embrumait les esprits.

Insensiblement, du tertre coloré s’étira une tige, puis une autre s’allongea, et encore une, et chacune s’épanouissait en une corolle délicate, l’éclosion de centaines de fleurs offertes à l’or du soleil, une explosion chatoyante de pastels acidulés, un bouquet extraordinaire prenait de l’altitude, emporté par une montagne devenue aérienne.

Non, La Montagne gravissait les marches sans les effleurer, il planait, son bouquet brandi comme un flambeau miroitant aux feux du ciel. Une exclamation de pure admiration souffla de la tribune.

Les jumelles frémirent et le fauteuil s’escamota pour surgir au centre de la scène. Au moment que son habituel occupant s’y asseyait, le bouquet de bonbons s’évapora – les confiseurs de dix kilomètres à la ronde se transmirent un siècle durant la légende des sucreries volatilisées et restituées.

Réuni sur l’estrade, le trio irradiait de bonheur.

Les applaudissements retentirent, leur joie obtenait l’unanimité. Montague, ému, expliqua combien les petites l’avaient torturé durant des mois pour qu’il se remue au lieu de s’apitoyer sur lui-même.

« Deux souris insaisissables pèsent plus lourd qu’un gros chat », conclut-il en riant, les larmes aux yeux.

« Bravo ! »

Dans l’euphorie de l’incroyable révélation, l’arrivée d’Ezekel accompagné par deux hommes en costume sévère était passée inaperçue. Sur l’insistance de leur guide, ils avaient patienté en retrait pendant la prestation, le plus âgé avait jugé qu’elle était terminée.

« Nous regrettons d’interrompre votre réunion, mais les Ministères requièrent la priorité. Nos noms n’ont pas à être divulgués, les informations indispensables seront transmises à l’Institut. Belinda Schiapple est priée de nous suivre dans l’instant. »

Les visages affichèrent un effarement total, à part celui d’Ezekel, impassible. Quant à Belly, son regard affolé sautait d’un agent à l’autre, bouche ouverte. La doyenne réagit avec retard et apostropha les intrus.

« Que veut dire cela ? Les Ministères n’ont aucun droit sur l’Institut.

— Pardon, ma petite dame, répliqua cavalièrement le plus jeune, affaire d’État. L’urgence gouvernementale lui donne tous les droits. Cette personne a utilisé des informations confidentielles, elle est attendue pour interrogatoire. »

Pendant que Madame Evola s’étranglait de colère, les agents encadrèrent Belly qui suffoquait, à demi évanouie, et l’engagèrent à se rendre dans sa chambre afin d’y prendre quelques effets, la garde à vue pouvant durer plus d’une nuit. Leur politesse glaciale interdisait tout refus. Petit-x qui soutenait son amie demanda l’autorisation de l’accompagner et de l’aider, car il était improbable qu’elle réussisse à préparer un nécessaire de voyage. Ils acceptèrent. Leur groupe abandonna derrière lui la ruine du jour du défi, faisant mentir la doyenne, laquelle avait assuré quelques heures auparavant que jamais il ne serait supprimé.

***

 

Affalée sur son lit, Belly contemplait d’un regard vide Petit-x qui tirait de l’armoire, en papotant sur ses choix, les vêtements utiles pour un court séjour. Le bavardage ennuyeux avait lassé les agents comme un peu plus tôt le parcours erratique de l’adolescente à lunettes les avait agacés. Après qu’elle les ait bousculés plusieurs fois, et qu’elle ait même écrasé les pieds du plus jeune, en balbutiant des excuses incompréhensibles, ils étaient sortis de la pièce. Ils la surveillaient à peine et à présent, ils ne l’écoutaient plus.

Petit-x s’approcha du lit avec une pile de culottes qu’elle jeta dans la valise ouverte près de Belinda. Dos à la porte, elle ôta ses lunettes et souffla sur les carreaux pour les embuer, puis commença à les essuyer avec le bas de son chemisier. Un sourire narquois dansait sur son visage et son expression devint tout à fait moqueuse.

« Tu m’entends, Belly ? J’aimerais que tu saches maintenant que jamais tu ne reviendras à l’Institut. Ta carrière est morte dans l’œuf, tes relations ne te serviront à rien, elles sont toutes inculpées. Tu n’aurais jamais dû te vanter des documents que tu consultais. Si ta famille perd sa fortune et sa liberté, tu en es l’unique responsable. Tu m’entends, Belleuh Belly ? »

Un toussotement interrompit son monologue, elle rechaussa ses lunettes et farfouilla dans la valise en continuant plus bas :

« Après l’éviction d’Hayat, je n’espérais pas celle de cet imbécile de Magnus, mais tant mieux, Belly, les soupçons se porteront sur lui, inutile que je te charge davantage. Qui penserait à moi dans cette affaire de mutilation. Personne, non, personne ne pensera à la Petit-x. Je ne t’aime pas Belly, tu m’entends ? Et mon nom n’est pas Petit-x, souviens-t’en désormais, et dans tes cauchemars, tu m’appelleras la grande, la très grande X. Mentor. »

D’un coup sec, elle ferma la valise.

À la porte, elle salua distraitement les agents.

Au tournant du couloir, sa silhouette athlétique se détendit. Allègre, elle regagna sa chambre où l’attendait la mallette.

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