Imago

Christine Luce · Chapitre 28 sur 44

Pages du PDF

Imago

Chapitre III

Au grand dépit d’Ophidia, jamais l’une de ses questions n’avait provoqué une débandade aussi rapide depuis son arrivée à l’Institut. Rosalind quitta sans un mot la cuisine, avec l’indifférence qu’elle avait témoignée jusque là, le visage inexpressif, les paupières baissées sur un chemin invisible sauf pour elle. Les sœurs inséparables, qui jacassaient à ses oreilles des propos inintelligibles, se volatilisèrent sous ses yeux ahuris, comme deux électrons libérés d’un champ répulsif. Iris prétexta un travail urgent, retardé par sa visite le matin, et sortit à reculons en multipliant les excuses les plus saugrenues. Les craquements de l’osier la prévinrent que la dernière résidente amorçait son départ du fauteuil, avec l’asthénie manifestée plus tôt.

« Marie… Puis-je vous appeler Marie ? » avait commencé Ophidia.

Un hochement de tête donna son accord tandis que les pieds atteignaient enfin le carrelage après une lente glissade. Debout, son caftan de soie à peine rosie enveloppait d’une aura bruissante la très jeune femme, il était ceinturé à sa taille d’une minceur confinant à la fragilité. Elle trébucha au premier pas sur la longueur du vêtement qui traînait au sol et, une moue boudeuse aux lèvres, elle s’étira, les bras levés. Une chatonne n’aurait pas déployé plus de grâce, un peu gauche, pour quitter son coussin. Quand le caftan soulevé par la manœuvre retomba, il découvrait à présent des ballerines brodées de la même teinte. Marie observa un instant le bout des chaussures, l’air inquiet, puis elle rejeta d’un mouvement de cou les mèches frisées de ses cheveux et les aplatit derrière les oreilles.

Ophidia constata avec stupéfaction qu’elle était plus petite qu’elle. Ou de sa stature, modifia-t-elle son estimation alors que la gracieuse apparition s’approchait, car le regard noisette la dévisagea brièvement à hauteur du sien. Sous la tignasse châtain clair, le visage lisse et doux n’offrait aucune aspérité, et si les yeux réfléchissaient l’âme, celle de Marie était incertaine comme les va-et-vient qui les animaient sans jamais se poser. Avec l’intention évidente d’imiter ses compagnes, la résidente chaloupait, dansante et maladroite, vers la sortie. Ophidia lui barra le passage afin d’obtenir coûte que coûte une réponse.

« Avant de partir, soyez assez aimable, s’il vous plaît, pour m’indiquer dans quelle pièce de cette maison se réfugie Alice ? »

Presque figée devant l’obstacle que l’infirmière lui opposait, Marie inclina la tête brusquement, ses cheveux balayèrent ses joues pour dissimuler une grande partie de sa figure, des tremblements agitaient ses épaules. Ophidia crut qu’elle pleurait.

« Je suis navrée, bredouilla-t-elle, tellement navrée. Je ne désirais pas vous effrayer ! »

Elle tendit une main compatissante, mais l’autre recula et de nouveau l’effleura d’un coup d’œil coulissé entre le rideau épais de ses cils. Un fou rire silencieux la secouait, elle hoqueta à demi :

« Alice, se réfugier ? Vous n’y êtes pas, hein, Gardienne ? Vous êtes sensible aux apparences, bien sûr. »

Ophidia, pourtant exercée à la répartie depuis son enfance villageoise, et entraînée quotidiennement par le Gérant, ne sut que répondre, surprise par l’allégresse nerveuse. De près, son interlocutrice évanescente lui sembla plus âgée, le teint hâlé, les traits plus ombrés, même sa chevelure avait foncé, et elle avait quelque chose de familier. Marie profita adroitement de sa stupeur pour la contourner et atteindre la porte. La main sur la poignée, elle se retourna, mais au lieu de regarder l’infirmière, elle fixa un point devant elle. Ophidia, saisie d’appréhension malgré elle, pivota pour découvrir le sujet de l’attention soudaine. Dans le reflet de la fenêtre, Marie s’examinait avec concentration, son visage s’éclaircissait comme ses boucles frisées. L’instant d’après, les ombres déjà floues s’estompèrent encore et lissèrent l’ossature. Seuls les yeux noisette conservèrent leur couleur, puis ils reprirent leur oscillation et la résidente ouvrit la porte. Ophidia virevolta et cria :

« Que s’est-il passé ?

— L’apparence, comme dans les miroirs », rit Marie sans la regarder. Elle reprit son sérieux pour ajouter d’une voix pensive : « Je ne crois pas vous aider, mais je suppose que vous vous obstinerez à la chercher, alors autant vous faciliter la tâche. Alice est au premier étage, la porte jaune poussin, elle prend son thé dans la nursery. J’imagine qu’elle vous en proposera une tasse, elle aime beaucoup faire semblant. »

Et elle sortit.

Un sentiment d’abattement envahit Ophidia dans la cuisine désertée. Comme les sièges repoussés, les reliefs du repas, la vaisselle salie, elle se sentait abandonnée après usage. Pire, rejetée comme un ustensile archaïque, incapable de la plus élémentaire magie dont chaque résident possédait les arcanes. Elle faillit ranger et nettoyer la pièce afin de se prouver son utilité, mais l’idée provoqua heureusement un haut de corps indigné : qu’avait-elle donc accepté en cédant à l’injonction du ministère ? Une mission difficile, des patients pénibles autant que les espèces du Jardin, mais certes pas de passer la serpillière derrière eux, quels que soient leurs pouvoirs extraordinaires.

La fatigue pesait, elle s’assit sur une chaise et croqua une tomate, la saveur juteuse lui rappela Horty, un enfant, lui aussi. Enfin, peut-être, Iris lui avait communiqué plus de doutes que de certitudes, encore une fois. Cependant, à défaut de croire ses perceptions, elle ne devait pas ignorer ce qu’ils lui montraient. Elle avait subi l’influence positive d’Iris sur ses nerfs excédés, elle s’était imprégnée du parfum sensuel de Liane, elle avait perçu les déplacements instantanés des jumelles et si le talent de Rosalind lui échappait, elle avait vu les métamorphoses de Marie. Au-delà des leurres ou des apparences, justement, elle avait aussi compris que ces femmes maîtrisaient mal leurs pouvoirs. Bien qu’elles mésestiment ses compétences de Gardienne avec mépris ou avec une bienveillance condescendante, elles avaient besoin d’aide et l’infirmière leur prodiguerait, car c’est son métier.

« Et pour cela, murmura-t-elle en quittant la pièce, une tasse de thé est indispensable. »

Portée par ses convictions raffermies, Ophidia prit sans hésiter sur la droite et aboutit évidemment à un mur. Elle remonta le couloir aussitôt, dédaignant les battants entrebâillés qui l’intriguaient à son arrivée. À l’autre bout, elle parvint à un escalier qu’elle grimpa en claquant des talons, peu soucieuse de ménager une quelconque discrétion. Aux contraires des boyaux chichement éclairés par les lampyrides de jour comme de nuit, des baies latérales illuminaient largement le corridor à l’étage. La porte jaune était la première, décorée d’une charmante guirlande de poussins bleus qui s’ébattaient autour de grains rouges, derrière retentissait doucement une musique aigrelette, des comptines de Nowel. Elle toqua et la voix d’Alice, claire et précise, s’éleva aussitôt.

« Entre, Gardienne, tu aimes toujours autant me faire attendre. »

La vaste salle éclairée par de grandes baies ouvertes sur une terrasse n’était pas seulement une nursery, elle était un rêve idéal de nursery. Des coffres à jouets disséminés ici et là, des étagères accrochées aux murs jaune pastel et chargées de peluches et de poupées en grande tenue, une rangée de cintres accueillait des panoplies de limiers, de pirates des archipels, et autres costumes folkloriques des Brésilines. Une tour vertigineuse de cubes occupait un coin, une mer factice coloriée en bleu sur le parquet, à l’opposé, offrait un champ de manœuvre pour une troupe de figurines à bord d’un vaporavoile. Chaque endroit exposait une peinture enfantine et l’imposante bibliothèque complétait l’inventaire parfait de sa vitrine alléchante, emplie de livres illustrés et de jeux de société. Sur une table à côté, le phonographe grattait le disque de sa pointe.

Au centre de l’exposition outrageusement ordonnée, car ni livre ouvert ni baigneur abandonné, aucun jouet ne traînait, la petite fille prenait le thé servi sur un guéridon en compagnie d’un nounours et d’un corbeau grandeur nature. L’oiseau se dévissait le cou à intervalle régulier, une fois vers son hôtesse, une fois vers la porte-fenêtre.

D’un geste, l’enfant invita l’arrivante à s’asseoir sur la chaise inoccupée, Ophidia enjamba le train à vapeur qui zigzaguait autour de la table et s’exécuta.

« Je ne l’aime pas », déclara Alice lorsqu’elle fut installée, – sévère, elle désignait du doigt le circuit ferroviaire –, « il pue la bouse quand il roule, comme tous les habitants d’Ysenhaut.

— Je sens la bouse, alors ? » demanda l’infirmière interloquée, décidée cependant à jouer le jeu de l’étrange fillette.

« Absolument pas. Réfléchis un peu, Gardienne, tu n’as pas mis les pieds dehors depuis des mois.

— Ce n’est pas exact, j’ai rencontré à plusieurs reprises les envoyés du Ministère sur le perron.

— Et ce n’est pas une bonne idée de me contrarier en usant d’échappatoires. Ton aura est inexistante, tu empestes le sang d’Endrike, les miasmes de Liane et les relents du Gérant, entre autres, mais la bouse, non. Tu désires une tasse de thé ? »

Elle avait débité son discours d’un ton uni et, le visage impassible, sans attendre de réponse, elle versa le liquide d’un pot miniature dans une tasse minuscule, identique à celles déjà remplies des trois autres convives. Encouragée par un signe impérieux du même index qui avait fustigé la puanteur du train, Ophidia se résigna à obéir pour en apprendre plus sur son défaut d’aura pestilentiel, elle s’empara de la tasse pour y tremper les lèvres, avec méfiance. C’était bien du thé.

« Il est froid, constata-t-elle.

— Nous t’attendions plus tôt, je te l’ai déjà dit. Messieurs nounours et corbeau s’impatientaient. Tu devrais leur demander pardon, leur thé a refroidi à cause de toi.

— J’en suis contrite », dit Ophidia avec un coup d’œil sur la surface des tasses, couverte d’une pellicule terne, « mais je pensais te trouver dans la cuisine avec les résidentes. Iris…

— Toutes sont sans intérêt, tu as perdu ton temps à les écouter. Sans moi, elles auraient erré pendant des mois de pièce en pièce, et la plus fascinante de la partie, tu l’as éliminée.

— Pardon ! Je n’ai éliminé personne, et encore moins X. Mentor si c’est d’elle qu’il est question.

— Tu ne sais rien, ou presque », commenta l’enfant, l’air satisfait. « Bien entendu, tu ne l’as pas tuée, pitoyable Gardienne. Disons que tu as sauvé le jeu in extremis pour le Gérant.

— De quel jeu s’agit-il ? Apprends-moi les règles, s’il te plaît. »

Alice éclata de rire, une cascade cristalline aussi fraîche que le rire d’une fillette de huit ans qui désempara Ophidia. L’éclat de joie bruyante cessa brutalement et la petite articula soigneusement :

« Tu n’as aucun talent, Gardienne, aucun, pour jouer. Mais tu peux bouger, et je désirais t’avertir : le Gérant est un menteur, son existence même est un mensonge. Oh ! regarde, nounours et corbeau ont bu leur thé, nous n’aimerions pas abuser de leur patience, n’est-ce pas ? »

Et comme son invitée secouait la tête devant les tasses vidées de leur contenu, elle continua :

« Il est temps de prendre congé. Au revoir, nounours, au revoir, gros oiseau, tu peux disposer. »

Sous les yeux abasourdis d’Ophidia, le corbeau qu’elle avait cru mécanique s’ébroua et croassa un cri plaintif avant de s’envoler lourdement par la baie. L’infirmière tourna son regard vers l’ours, prête à assister à son départ vers la porte ou une étagère.

« Et lui, balbutia-t-elle, il ne part pas ?

— Ne sois pas sotte, c’est une peluche. »

OceanofPDF.com