Imago
La Nuit de Nowel
À Ysenhaut, cité portuaire de la Fracture, la nuit scintille d’étoiles lointaines. En velours ébène rehaussé de paillettes d’or, la voûte luit à la phosphorescence lunaire que réverbère le tapis de neige déployé sur un quartier désert.
À l’intérieur des immeubles abandonnés, les observateurs du Ministère des Précautions s’affolent dans leurs casemates. Points noirs sur les trottoirs, tremblants de peur et de froid, ils déguerpissent avec leur rapport en poche vers leur chef, comme les éclaireuses devant la menace fuient vers la reine de la fourmilière.
Boule de Nowel accrochée aux ténèbres de l’immensité, l’Institut s’apprête à s’animer.
Ezekel disposa le dernier des cadeaux au pied de l’étoile verte. Au moment même, le gong retentit pour signaler le commencement des festivités. Il jeta un coup d’œil critique à son œuvre pour en vérifier la bonne ordonnance puis, satisfait, fila à petites foulées sur ses mules à talons compensés vers son appartement.
Dans le grand salon vide de toute présence, une ombre d’encre s’abattit, un bloc de noirceur qui occulta la pièce entière aussi soudainement qu’une porte close. Juste à côté, calfeutré dans son refuge, s’élevèrent les sanglots étouffés de La Montagne. Le pensionnaire le plus imposant en taille et en poids de l’Institut se tordait les mains et pleurait. Recroquevillé entre les coussins de son sofa comme un chaton orphelin, l’obèse répétait une litanie de « ah oui, oh oui » qui le désolait de toute son âme sans en connaître la raison, mais il savait qu’il jeûnerait jusqu’au départ de baba et mama Nowel, malgré la faim qui le torturait.
Les trois comptines tournaient en boucle, mais leur niveau sonore avait l’intensité du ressac dans le port et Ezekel, guilleret, descendit par l’escalier de service en sifflotant pour les accompagner. Il avait troqué sa tenue confortable contre un ensemble de soirée seyant, lequel lui plaisait particulièrement pour l’aisance qu’elle lui accordait. Fendu jusqu’à la cuisse, le fourreau en lamé argenté libérait ses mouvements, à l’instar du débardeur en dentelle arachnéenne. Seuls les talons aiguilles démesurément hauts lui posaient un problème à chaque pas, il s’était résolu à les chausser parce que les escarpins étaient rangés avec les rutilants vêtements dans la housse numérotée « Spéciale soirée n° 5 ». Il ne se souvenait pas avoir effectué ce tri dans sa vaste penderie, ni d’aucun choix vestimentaire, d’ailleurs. Cependant, il ne doutait pas de leur bien-fondé, car, quoique pensionnaire, ses fonctions de responsable de la sécurité exigeaient qu’il se fasse confiance, d’autant plus qu’il se défiait du reste du monde.
À la dernière marche, il trébucha et n’esquiva la chute que par un saut chassé qui le propulsa dans le couloir. Un peu plus loin, Ophidia allait à reculons vers le séjour, ce qui n’était pas une vue de l’esprit puisque le Gardien venait de faire un pas en arrière. Ezekel soupçonna une fuite discrète pour éviter la fête, il tapota son chignon puis, la boule décorative toujours bien en place, il s’élança avec prudence.
« Votre costume est très réussi, dépêchons-nous, on nous attend », lui dit-il avec fermeté en se postant derrière elle. Il ne mentait pas, les ballerines plates ôtaient à l’infirmière les centimètres de ses bottines habituelles et dans ses culottes courtes, on aurait cru un enfant d’une douzaine d’années, la tête couverte d’un désordre de boucles sombres.
Ophidia se retourna, ses yeux las fixaient l’homme sans le voir. Comme il amorçait un geste pour l’encourager à avancer, une lueur alluma son regard.
« Quel curieux tatouage, là, sur votre épaule ! Que représente-t-il ? » Elle rougit soudain, gênée, et ajouta rapidement : « Je ne l’avais jamais vu, bien sûr, c’est le débardeur… il vous sied à ravir… pardonnez-moi cette question indiscrète.
— J’y répondrai peut-être si vous prenez la direction du séjour, allons-y ensemble. »
Un brouhaha joyeux accueillit les retardataires et chacun, le verre à la main, s’extasia sur leur aspect vestimentaire. La grande table servait de buffet, elle débordait de mets alléchants préparés par les rasourires, de vins sombres de la Fracture et d’alcools des îles. Sur les autres tables, à côté des assiettes pleines, les bouteilles ouvertes témoignaient de libations déjà bien entamées.
Pendant qu’Ophidia, affamée, lorgnait sur la tourte aux tomates qui fumait encore tiède, Endrike proposa un toast en l’honneur des fabuleuses culottes jaunes qu’elle portait à la perfection. Il lui glissa dans les mains une coupe pétillante d’un liquide incarnat et leva la sienne.
« À notre enfant de ce soir ! »
Tous burent d’une lampée en répétant le toast puis se ruèrent sur les flacons pour emplir leurs verres. La bousculade empêchait l’infirmière d’atteindre la tourte espérée, désarçonnée par l’allégresse peu commune dans la salle à manger. Elle avait l’impression que les pensionnaires étaient plus nombreux tant ils s’agitaient en parlant tous à la fois, vêtus de manière plus excentrique aussi, et pourtant les uns et les autres l’avaient souvent surprise de leur choix éclectique parmi toutes la gamme des vêtements qu’elle connaissait, et à la réflexion, dont elle avait ignoré l’existence jusqu’à son arrivée à l’Institut.
Si le boa de Pedro fit sensation, c’est l’ensemble argenté d’Ezekel qui déchaîna une ovation admirative. Cependant, les acteurs emportaient la palme du costume étrange, Endrike avait complété le sien en enfilant sur son pantalon à queue de lapin une paire de bottes qui moulait étroitement ses jambes jusqu’aux genoux. Une chemise s’y ajoutait, le jabot roucoulant de plis et de rondeurs s’échappant par l’échancrure du gilet de broderie fine, lequel le serrait si près du corps qu’il lui donnait des allures cambrées de matamore.
Un étourdissement interrompit les pensées d’Ophidia. L’absence de nourriture et le vin cramoisi lui avaient tourné la tête… aussitôt, ses réflexes professionnels l’encouragèrent à rompre la gaîté excessive qui régnait dans la salle pour morigéner ses pensionnaires. Le lendemain, un défilé de gueules de bois ferait la queue à sa porte si elle n’intervenait pas.
Son sens du devoir s’émoussa quand Niklaus, le teint étonnamment plus pâle sous les effets de la boisson, s’arracha à la presse autour du buffet, porteur d’une belle part de tourte. Il se dirigea vers elle, une sorte de rictus aimable à la bouche qui ne l’avantageait pas. L’affamée l’aurait pourtant embrassé de reconnaissance si la main d’un convive anonyme n’avait pas surgi des dos tournés pour subtiliser l’assiette. Bien qu’il n’ait plus de nourriture à lui offrir, l’Oracle continua d’avancer dans sa direction sans cesser de sourire. Au passage, ses yeux hypnotiques plongés dans les siens, il lui chuchota en exhalant une bouffée de vapeur glaciale :
« N’égarez pas vos souliers. »
Aussitôt sa prédiction transmise, il s’éloigna pour réintégrer l’embouteillage. Endrike le remplaça immédiatement, avec deux coupes pleines de vin jaune pour un nouveau toast, cette fois en l’honneur de baba Nowel qui descend du ciel vers la terre, et au-dessous, ajouta-t-il d’un ton féroce en regardant Niklaus. Le suivant fut adressé à mama Nowel, Bill exécuta une danse pour remercier et l’on dut l’arrêter pour éviter qu’il endommage les tables en tournant comme un derviche. Pedro réitéra le toast en l’honneur de l’enfant de la fête, et lui apporta une flûte qui contenait des bulles dorées.
« L’or en verre, souvenez-vous, dans la bibliothèque… »
Il toussota nerveusement et Ophidia comprit qu’il riait aux éclats au souvenir de sa cache secrète quand elle l’avait découverte derrière les respectables volumes anciens.
« Et puis, tenez, quelques champignons farcis, les rasourires les cuisinent merveilleusement, ajouta-t-il. Vous devriez manger, je vous vois bouder le buffet depuis votre arrivée. Il faut se nourrir pour vivre, sinon la faim dévorante vous avalera. Joyeux Nowel ! »
Les trois champignons ne présentaient pas un aspect merveilleux, la farce verte n’était guère engageante, mais leur saveur ineffable apaisa sa faim quand elle les avala, et lorsqu’elle but les bulles, elle reconnut leur parfum avec ravissement : du nectar de fleur d’or !
Elle éclata de rire en déclarant : « Ambroisie et Nectar, nourriture divine ! »
Et toute l’assemblée s’esclaffa, les larmes aux yeux, comme s’ils avaient entendu la meilleure histoire drôle de la soirée.
Le déroulement de ce fantastique cocktail perdit de sa clarté dans l’esprit de l’enfant-Ophidia. Les chants passaient en boucle, les fours de la cuisine chauffés au rouge envoyaient en ronflant des bouffées de chaleur, les pensionnaires parlaient plus fort et trinquaient, les murs tournaient, le plafond ondoyait.
Tout à coup, la musique s’arrêta, les magiciens se turent aussitôt.
Dans le silence soudain, les hoquets de rire de l’infirmière résonnèrent comme les CLING ! des tubes du Gérant.
L’Oracle déclara : « Nowel est là ! » et déclencha la cavalcade vers le grand salon.
Sa cape rouge comme un étendard, Ophidia radieuse les distança, son rire en cascade et la course légère de ses ballerines les menaient sur les marches vers la galaxie des lampyrides. L’enfant pouffa en les semant entre les statues de la Cour féline et, tandis qu’ils heurtaient encore les chats bariolés, elle arriva bonne première devant l’étoile verte.
Au milieu des cadeaux multicolores trônait un énorme paquet enrubanné d’or, un paquet noir d’encre, profond comme la nuit, la dimension d’une immensité pailletée d’or et l’infini.
Ophidia s’évanouit.
La conscience se fraya un chemin escarpé vers la lumière, ralenti par le vertige au-dessus de gouffres incompréhensibles et par l’effort pour surmonter les barrières invisibles. Au bout du sentier, Ophidia reprit connaissance, mais quand elle ouvrit les yeux, la lumière diffuse autour d’elle n’émettait qu’une faible lueur. Elle sentait le parquet rugueux sous son corps et au plafond les globes luisaient à peine sans bourdonner, elle était allongée dans le grand salon et la nuit n’était pas finie. Avec prudence, elle tâtonna ses membres, sa poitrine, son visage et son crâne, elle ne souffrait pas et portait toujours son déguisement ridicule, elle s’assit.
Peu à peu, sa vue s’acclimata à la pénombre épaisse, elle distingua les masses des fauteuils et sofas, la table du jeu d’échecs provoqua une sourde angoisse sans qu’elle sache pourquoi, car personne ne jouait, la pièce était déserte et le silence régnait. Il fut brisé par un appel au secours étouffé. Ophidia bondit sur ses pieds, elle aurait juré que le faible cri venait d’un point situé juste devant elle, mais il n’y avait rien à cet endroit. Les bras tendus, elle approcha de la source approximative d’où provenait le son. Ses doigts touchèrent une surface étrange, du papier malléable, lisse et doux, qui s’étendait depuis le sol, constata-t-elle en s’accroupissant, et montait bien plus haut que sa tête ; elle se souvint alors du paquet et voulut fuir. Des paroles indistinctes ou, plutôt, une plainte inarticulée la retint, comme celle que gémissait Horty.
Malgré sa répulsion, ses paumes frôlèrent l’emballage de ce qu’elle savait être le carton anormal du cadeau de Nowel. En serrant les dents, elle plongea les doigts dans la noirceur, ils s’enfoncèrent dans la texture légèrement visqueuse, elle agrippa les pans qu’elle avait déchirés et les écarta. Dans la fente, elle aperçut Horty acculé dans un angle du paquet, à demi masqué par le dos massif de Bill, celui du malingre balayeur quand il se transformait en colosse gigantesque. Les lambeaux de son pyjama vert tenaient encore par la ficelle du tablier fleuri de mama Nowel. Penché sur le garçon, il brandissait une broche de rôtissoire prête à le trouer de part en part.
« Bill, non ! » hurla Ophidia en avançant d’un pas. Elle pénétra à l’intérieur de la matière pâteuse et tomba derrière le fou furieux, dans une cuisine meublée seulement d’un billot et d’un grand four brûlant.
Son regard affolé chercha immédiatement une issue dans la pièce surchauffée. Aucune fenêtre ne perçait les murs de briques, elle était enfermée avec un géant monstrueux en proie à la folie homicide.
Devant elle, Horty esquiva d’une roulade un coup fatal, se rétablit en position défensive dans l’autre coin, il grogna en montrant des yeux et du menton un point derrière Ophidia. Elle se retourna et découvrit une porte basse et étroite, elle se jeta sur la poignée pour la déverrouiller. Par miracle, le battant s’ouvrit aussitôt, mais lorsqu’elle se pencha vers l’extérieur, son regard s’abîma dans l’abysse d’un puits sans fond, elle perdit l’équilibre et ne dut son salut qu’au sursaut provoqué par le vertige. Son recul la projeta contre Bill qu’elle heurta de plein fouet, lui révélant sa présence. Le surhomme ahanant amorça un demi-tour afin de frapper sa minuscule adversaire, mais les dimensions exiguës gênèrent son mouvement et l’obligèrent à baisser son arme à embrocher. Horty profita de l’occasion pour filer en crabe le long du mur opposé et rejoignit Ophidia qu’il poussa avec violence par l’ouverture de la porte, il plongea juste derrière elle.
Avant même que son cerveau appréhende la chute, une serre puissante s’empara du poignet de l’infirmière, la terreur de tomber ne la fit pas hurler, mais la secousse de son corps stoppé brutalement dans la descente. Un instant plus tard, la douleur refluait, ses paupières crispées dessillèrent. Son visage niché dans le cou du garçon, elle respirait l’odeur d’humus et sentait les cheveux longs contre sa joue, le bras unique autour de sa taille, et vit deux ailes qui battaient derrière le dos d’Horty. Des ailes de chachouette, lourdes et robustes, qui les descendaient lentement vers le bas.
Ophidia n’eut pas le loisir de s’interroger plus, la tête enragée de Bill apparaissait en braillant des imprécations quelques mètres plus haut. Il assénait des coups de boutoir sur les briques, des éclats s’en détachaient et pleuvaient sur les fuyards. Il hurlait :
« Bill a faim ! Une faim dévorante ! »
L’embrasure étroite coinçait sa carrure anormale, son échec à la détruire le porta au paroxysme de la fureur, il réussit à extirper son bras gauche pour arracher un bloc effrité et leur jeta. La brique rata heureusement ses cibles, Bill recommença à vociférer, les échos de sa rage rebondirent sur les parois du profond boyau puis s’évanouirent.
La cape rouge voletait au grès des courants d’air battus par les ailes puissantes, les chevelures brune et rousse s’emmêlaient au-dessus des visages pressés l’un contre l’autre, le sol apparut sous les pointes de pied des deux corps. À deux mètres d’altitude, les ailes parurent s’éloigner et la serre lâcha prise sur le bras d’Ophidia enlacée à Horty, ils s’écroulèrent ensemble et roulèrent sans douceur sur la terre durcie par le gel. Une chachouette les surplombait.
Dans la face duveteuse, les larges yeux qui cillaient rarement les fixaient avec la compassion sereine des créatures de la nature, ses babines se retroussèrent et elle feula un sifflement caressant et prolongé. Bien qu’aucun mot ne fut prononcé, le chant inarticulé exprimait la sollicitude interrogative à laquelle Horty, déjà relevé, répondit après avoir jeté un coup d’œil à l’autre passagère par un son flûté qui, malgré sa délicatesse, parut maladroit aux oreilles de sa compagne.
Celle-ci, encore allongée sous le vol de la chimère à demi-chat, à demi-chouette, comprit que l’étrange oiseau les avait sauvés de la mort, plaqué dans le dos du garçon. Face à l’envergure de ténèbres des ailes, elle contemplait les quatre pattes dont les griffes sortaient puis se rétractaient, le museau triangulaire et surtout, son regard magnifique de chachouette qu’elle n’avait entrevu qu’à travers une baie quand ses semblables dansaient dans la nuit d’été.
« MiHaHou », modula l’être en l’expirant de son gosier. Entrecoupée de souffles, la voix aérienne flotta l’espace d’une note blanche avant de se fondre dans le couloir où ils avaient atterri.
Horty attira l’attention d’Ophidia stupéfaite et lui expliqua en quelques signes que tel était le nom de leur sauveuse. L’infirmière se rappela le placard à quelques mètres de son bureau, celui dont elle avait déchiffré le panneau griffé avec consternation, le soir de son arrivée. L’occupante réticente de la soupente sous l’escalier de service existait donc !
« Merci, Mihahou, c’est ton nom ?
— Houi. »
Ophidia s’éclaircit la gorge en se relevant, sa voix lui écorchait les oreilles, si rocailleuses après la mélodie du simple oui émis par Mihahou.
« La nuih de Nowhel est terhhible, fuyezhh…
— Que se passe-t-il, Mihahou ? Où sommes-nous ? Je ne comprends rien à la situation ni à l’endroit où j’ai chuté depuis le grand salon… et la température est affreusement froide, ici », ajouta l’infirmière en se frottant les bras nus sous sa cape. « Nous risquons une pneumonie, si Bill ne trouve pas le moyen de nous rejoindre avant avec sa broche.
— Mamah Nowhel a perhdu, il faut courhir, courhir et héchapper à babah, mainhtenanh. »
Horty intervint en gesticulant et sifflant énergiquement. Vêtu de ses oripeaux habituels, trop grands et retenus par des ficelles, il piétinait le sol de ses bottes avec impatience, sa peau tachetée de rousseurs rougissait sous le froid mordant et se couvrait de chair de poule. La chachouette lui répondit un long roucoulement à la fois rassurant et ponctué d’urgence puis elle se tourna vers Ophidia et lui ordonna :
« Parh, henfant, et suis les caillouhh havec Horhty, faites leurh confiancehh. »
Les fuyards comprirent la recommandation de la chimère quand le tunnel se divisa en quatre tronçons à un carrefour. Ils stoppèrent leur course à la recherche de l’indice promis et s’aperçurent, échevelés et humides de sueur malgré la température, dans le reflet des murs gelés, métamorphosés en miroir. Jusque là, les halètements de leur souffle et les tambourinements légers de leurs pieds couvraient les sons, leur silence les alerta d’un bruit sourd : avec régularité, un autre coureur martelait de ses bottes les boyaux du souterrain. Baba Nowel s’était lancé à leurs trousses.
La panique étreignait leur poitrine déjà mise à rude épreuve par leur fuite insensée. Ophidia récupéra son sang-froid la première et se félicita intérieurement d’avoir enseigné au jardinier intermittent quelques signes du langage des muets, son incapacité de parler assurait la discrétion totale de leurs échanges gesticulés. Elle réconforta Horty dont l’anxiété tirait le visage en lui indiquant ses oreilles et sa bouche muette elle aussi. Un sourire malicieux étira les lèvres du garçon, il approuva et, presque joyeux, il se mit à inspecter les alentours.
Si les murs les reflétaient, le plafond produisait une luminescence intense accrue par la réverbération. La terre sous leurs pieds avait laissé place à une couche de glace transparente à travers laquelle ils distinguaient un cours d’eau cristalline, parcourue de mouvements vagues. Au fond reposaient des cailloux lumineux qui leur indiquaient la direction à prendre.
À peine ils avaient noté le signal attendu que sous leurs yeux ébahis, les galets se contorsionnèrent et s’agglomérèrent pour composer un banc de lampyres. Leur formation vif-argent s’éloigna comme une flèche dans le couloir gauche, ils s’empressèrent de les suivre sur le sol en patinant à demi sans bruit. Jamais Ophidia n’aurait imaginé que les insectes bourdonnants dans les lampyrides s’adaptaient autant sous les eaux que dans les airs. Émerveillée par leurs évolutions gracieuses, elle ne les quittait pas des yeux et regretta de s’être plainte de leurs gémissements affamés aux plafonds de l’Institut.
Après plusieurs croisements à la suite des cailloux vivants, le labyrinthe lui rappela un souvenir d’enfance, quand une troupe de bateleurs avait installé sur le rivage des attractions qui avaient sidéré la petite villageoise. Parmi elles, le palais des glaces l’avait effrayée et réjouie des mystères de ses miroirs trompe-l’œil. Les sensations éprouvées à l’époque la réconfortèrent, Ophidia récupéra dans la similitude avec son passé un semblant de normalité pour le présent : elle savait qu’il existait une sortie.
Le martèlement de la course de leur poursuivant n’avait jamais cessé, l’Oracle, car elle ne doutait pas qu’il s’agissait de lui, les talonnait par des voies parallèles. Une sourde appréhension lui serra la gorge, Niklaus profitait de ses dons de devin pour anticiper leurs choix, comme il l’avait fait pendant sa bagarre avec Bill afin de prendre le dessus en trichant. Elle tâcha de n’en rien laisser transparaître à son jeune compagnon ; son insouciance retrouvée, il avait pris goût au parcours fléché et agitait l’index en riant sans bruit pour montrer les couloirs successifs.
À un carrefour, la silhouette aux détails précis de baba Nowel, chaussés de ses grandes bottes et un coutelas courbe de belle taille dans son ceinturon, surgit au loin en face d’eux.
« Enfants, je vous ai vus ! » glapit-il de sa voix de crécelle. « Je vous vois à chaque seconde ! Donnez-moi vos souliers, rien ne sert de courir, vous serez cuits à point ! »
Et il éclata d’un rire abominable, un concert de grincements qui se répercutèrent sur les parois gelées du tunnel de glace. Son coutelas dégainé, baba Nowel fonça vers eux en exécutant des bonds prodigieux.
Les fuyards, figés de terreur, cédaient au désespoir, car les lampyres leur avaient indiqué cette direction et, loin de rebrousser chemin, leur banc argenté brillait de mille feux comme pour les inciter avec insistance à les suivre. Les enfants n’avaient d’autre choix que de leur obéir ou se perdre. Ophidia que la frayeur paraissait avoir rapetissée se secoua et, abandonnant la mutité désormais inutile, harangua Horty, tassé contre un mur, son reflet aussi misérable que lui.
« Mihahou a dit qu’il fallait leur faire confiance, courons ! »
Elle l’attrapa par sa main valide et entraîna le garçon dans une course folle. Leur tortionnaire les invectiva avec bonhomie.
« Bien, enfants, jetez-vous dans mes bras ! Je vous promets des sucreries, de la guimauve et de la barbe à baba à satiété et plus encore. »
Sans lui répondre, les fugitifs redoublèrent de vitesse avec l’espoir de bifurquer avant la rencontre, mais tout semblait perdu, l’Oracle emplissait l’espace à quelques mètres. Les lampyres en feu attisaient leur brasier sur le seuil du tronçon à leur droite, ils s’y engouffrèrent en se heurtant, prêts à sentir la poigne de l’ogre de Nowel sur leurs épaules. Au lieu de cela, un choc violent ébranla les parois de glace bien loin de leur position, suivi d’un hurlement de douleur étouffé par la distance. Tandis que Niklaus geignait un chapelet de jurons, Ophidia essoufflée se souvint des angles complexes du palais des miroirs que les dons de double-vue de l’Oracle n’avaient pu analyser ; une cloison l’avait trompé.
Les lampyres flamboyèrent au prochain carrefour, puis de nouveau sous la forme de cailloux, ils restèrent inertes. Horty arrivé d’abord buta et s’arrêta net, il palpait les trois côtés avec une concentration intense quand Ophidia le rejoignit. Deux des issues les reflétaient : des miroirs, peut-être sans tain pensa immédiatement l’infirmière. La troisième ne reproduisait pas leur image, mais montrait au contraire un autre couloir au bout duquel ils distinguaient leurs formes un peu floues.
Derrière eux, baba Nowel renouvelait son répertoire d’imprécations pendant que le martèlement de ses bottes augmentait en puissance.
« Des bonbons et une farce, mangé et être mangé ! Enfants, vous serez gavés, mama Nowel allume le four ! »
Horty jeta un coup d’œil nerveux par-dessus son épaule, l’ogre arrivait. Les cailloux se désagrégèrent, se dispersèrent en étoile qui se divisa en deux, avant de se réunir en un astre plus brillant. Ils reproduisirent leur manège, puis se volatilisèrent de l’autre côté du miroir.
« Nous devons passer ensemble, notre sort est lié », dit Ophidia en prenant la main du garçon. « Un, deux, trois, traversons ! »
« Nous sommes sauvés ! » s’exclama Ophidia. « C’est la bibliothèque de l’Institut, Horty. »
Les rayonnages, les fauteuils, les milliers de volumes, tout était identique, à part le bazar esthétique qui, quelques heures auparavant, jonchait la salle de lecture ; il avait dû être rangé, la répétition achevée. Ophidia se précipita d’abord sur la grande porte à doubles battants, puis sur celle qui donnait sur le bureau d’études, elles étaient verrouillées. Le jardinier intermittent inspectait, la figure renfrognée d’une moue méfiante, ce lieu inconnu pour lui et se rapprocha d’une fenêtre. Subjugué par ce qu’il voyait des étages supérieurs d’un immeuble décrépit, un décor parfaitement banal pour n’importe quel citadin, il tressaillit quand l’infirmière tambourina contre les cloisons de bois épais en appelant à l’aide.
« Ezekel, nous sommes enfermés ! Venez nous ouvrir ! »
Comme elle ne recevait pas de réponse, elle tenta de contacter un autre pensionnaire qu’elle savait tout proche.
« Montague, par pitié, ouvrez-nous ! Je sais que vous détestez sortir de votre refuge, mais aidez-nous, La Montagne, aidez-nous ! Ou prévenez Pedro, il le fera !
— Je suis là, dit la voix grondeuse de l’intéressé, et je vous rappelle que la discrétion est exigée dans les bibliothèques, en tout cas, dans la mienne.
— Pedro ! Vous auriez pu vous manifester au lieu de me faire sursauter. »
Sans se laisser démonter, Ophidia tordait le cou en plissant les paupières pour distinguer, perché sur une échelle dans la pénombre des rayonnages, le bibliothécaire. Un ouvrage volumineux à la main, Pedro toujours en robe de chambre lui adressa un clin d’œil appuyé en replaçant le livre sur l’étagère.
« La cache aux plaisirs… Et vous voilà donc pour profiter de mes libations, Enfants.
— Le souffleur ! »
La silhouette de l’infirmière en costume puéril se raidit d’appréhension, loin de les libérer, une nouvelle épreuve commençait dans la pièce.
« La vie n’est pas si facile, reprit l’homme d’un ton sentencieux, qu’on peut sortir d’une bibliothèque sans les connaissances qu’elle contient. Savez-vous qui marche à quatre pattes à l’aube, sur deux à midi et trois à la nuit tombée ?
— L’humain », répondit effarée Ophidia, car la charade était classique, « Mais certains ne marchent pas et sont humains aussi.
— Raisonneur ! L’élève Gardien toujours soucieux de détails superfétatoires sans respect pour la parole des anciens. Mais voyons ce que le jardinier planté comme dans un pot à la fenêtre sait du savoir. Ta vie ne tient qu’à tes cinq doigts accrochés au bord du précipice, manchot, les deux poignes secourables se tendent pour te hisser. L’un des sauveteurs ment toujours et te laissera choir sitôt entre ses mains. Quelle question leur poseras-tu pour abandonner ton sort au véritable ami ? »
Horty, contre toute attente, éclata de rire, un son grinçant et rocailleux mais plein de gaîté. En gesticulant vers Ophidia pour pallier l’absence de son bras mutilé, il signa de sa seule main valide.
« Que dit-il ? » s’enquit le bibliothécaire décontenancé par la joie de sa victime.
« Que vous êtes un idiot pour poser cette énigme à un muet. Il précise aussi que si vous étiez, vous le puits de savoir, suspendu à la margelle, et lui, le jardinier, tendant la paume, votre question n’aurait aucun sens. »
Ophidia ne put réprimer un sourire devant la mine exaspérée de Pedro qui supportait la discussion seulement lorsqu’il la menait de son unique soliloque, qu’un énergumène muet lui coupe ses effets l’offensait gravement. L’outragé se replia dans un silence renfrogné, puis l’air satisfait du chat emprisonnant la queue d’une souris sous sa patte, descendit quelques échelons pour minauder d’une mine aguicheuse une autre énigme.
« Dans l’espace, il reflète l’infini, mais quand j’arrive à sa surface, je ne vois que moi. Répondez, vauriens ! »
Les visages d’Horty et Ophidia se plissèrent sous l’effet d’une intense réflexion. Pedro les observait sans dire un mot, réjoui de leur perplexité et la savourant pendant plusieurs minutes. À mi-parcours de son échelle, il changeait de pose pour admirer son sourire de supériorité dans le miroir qui lui faisait face. Il finit cependant par céder au plaisir de l’autosatisfaction et avec une moue gourmande, il déclara d’un ton professoral en roulant les r :
« Voulez-vous que je vous souffle la rrréponse, vous pourrrrez la rrrépéter exactement, Enfants ! Souffler n’est pas jouer, vous aurrrez perdu, et nous nous rrrégalerons de deux beaux soufflés juste sortis du fourrr de mama Nowel !
— Oh, il n’y avait pas de temps imparti pour répondre, vous trichez, cria Ophidia, et arrêtez de vous contorsionner devant ce miroir, vous m’agacez ! »
Pedro gloussa avec méchanceté, la colère de l’infirmière se transforma en détresse pour leur avenir.
Horty ne parut pas sensible à l’imminence de la défaite, concentré, il examinait tour à tour l’homme et son reflet dans le miroir, à la recherche d’une réponse qu’il pressentait au bord de ses doigts faute de l’avoir au bout de la langue. Son regard s’éclaira soudain en apercevant derrière le bibliothécaire un tableau de dimensions modestes, mais qui représentait les constellations. Comme un éclair, il traversa la pièce pour tirer la manche de sa compagne d’infortune et lui désigna d’un index péremptoire la peinture. Aussitôt qu’elle eut compris l’astuce de Pedro lorsqu’il avait remplacé les étoiles par son visage dans le reflet, persuadée que le garçon voyait juste, Ophidia s’écria :
« Le miroir ! »
Les déclics des serrures résonnèrent nettement dans la bibliothèque silencieuse.
« Filez, vous êtes libres », leur annonça Pedro.
Quoique son évident dépit transparaisse dans sa voix, l’homme affichait pourtant un sourire en coin semblable à une sourde menace. Ophidia ignora l’intimidation et s’empressa d’aller ouvrir la porte principale : celle-ci s’écarta docilement pour dévoiler devant ses yeux incrédules une nouvelle porte, obstinément close malgré ses efforts pour actionner la poignée.
Le bibliothécaire ricana de plus belle et chantonna : « Ils courent, ils courent, les furets… »
Sans écouter ses sarcasmes, elle courut à la porte par laquelle on accédait au bureau d’études, le phénomène identique lui barra le passage, même lorsqu’Horty joignit sa main à ses efforts. Tandis qu’ils s’escrimaient sur le nouveau battant, leur panique grandissait. Abandonnant le garçon qui abaissait la poignée avec frénésie sans aucun résultat, l’infirmière repartit vers l’autre porte qui lui avait résisté et en secoua la clenche comme un diable. Et soudain, aussitôt qu’ils eurent appuyé ensemble, les deux portes s’entrebâillèrent.
Si sa compagne hésita à la vision du rai ténébreux que l’ouverture dévoilait, Horty, de son côté, s’engouffra dans l’embrasure avec un grognement victorieux, et disparut. Saisie d’appréhension à l’idée d’être séparée du garçon, Ophidia fit volte-face pour le suivre, mais, alors qu’elle allait franchir la porte, l’issue se referma avec un claquement sinistre devant son nez. À son grand désarroi, elle n’avait d’autre choix que d’emprunter la sortie vers l’escalier monumental. Revenue sur ses pas, elle s’engagea dans l’obscurité qu’elle suspectait pourtant de dissimuler de nouveaux pièges, inquiète pour le jeune jardinier désormais seul.
Tandis qu’elle franchissait le seuil avec détermination, le bibliothécaire, railleur, s’esclaffa dans son dos : « Dépêche-toi, ignorant, ils t’attendent depuis longtemps ! »
Au lieu d’aboutir, comme elle le prévoyait, sous le lustre en lampyrides dans la mezzanine, Ophidia se tenait debout à l’entrée d’une chambre exiguë. Une lampe l’éclairait faiblement, posée loin du lit sur un guéridon et recouverte d’un linge pour en atténuer l’intensité. Assise dans l’unique fauteuil, une silhouette immobile se penchait au chevet d’un enfant endormi et, sur le mur clair derrière eux, la lumière chiche esquissait son ombre, à peine bistrée, dont le tremblotement était le seul mouvement perceptible dans la pièce. Aucun son, aucune respiration, la scène semblait un tableau figé dans le temps.
Son corps engourdi par l’inertie de l’image peinte en gris, l’infirmière tourna la tête avec difficulté pour regarder par-dessus son épaule, la porte derrière elle était close. Quand elle posa de nouveau les yeux sur la chambre, son geste l’avait modifiée. La longue chevelure de l’enfant alité s’était teinte en roux et dans la masse emmêlée des boucles, les courbes douces du visage apparaissaient ; Ophidia reconnut Horty, plus jeune et plus vulnérable encore.
Peu à peu, les couleurs s’étalaient sur les meubles, restituant le châtain clair du guéridon et du lit en bois, le cuivre des boules au sommet des montants, le chintz bleu fatigué du fauteuil, et dans celui-ci, les formes juvéniles d’une adolescente dont les tresses brunes, terminées par de grosses perles multicolores, masquaient sa figure inclinée sur le petit qu’elle veillait. Le bruit des respirations rompit le silence et le parfum de draps propres se mêla aux senteurs nocturnes entrées par la fenêtre entrouverte.
Ophidia fit un pas en avant, sur ses gardes, mais rassurée par la quiétude du tableau qui s’animait dans la chaleur d’une nuit d’été. L’enfant s’agita dans son sommeil. Une grimace d’effroi lui déforma les traits et il sanglota sans s’éveiller, la jeune fille à ses côtés se courba davantage vers lui en lui chuchotant des onomatopées apaisantes, elle lui pressa la main en épongeant son front ruisselant de sueur. Un soubresaut involontaire déjeta l’autre main du gamin dans les airs, comme pour se défendre d’un ennemi invisible. L’arrivante sursauta, Horty n’était plus manchot.
« Je peux vous aider ? » demanda-t-elle en avançant d’un pas supplémentaire tandis que son cœur battait la chamade, à la fois émerveillée de voir l’enfant indemne de sa mutilation et effrayée par ce miracle invraisemblable. Sa voix résonna comme un écho dans la chambre, les personnages ne parurent pas l’avoir ni remarquée ni entendue, par contre, un frottement sur les lames du parquet bruissa, inquiétant comme celui d’un corps qui se traîne et râpe le sol en l’écorchant. Un bras hérissé de quelques poils drus, luisants, précédé à son extrémité par une griffe noire, aiguisée comme un poignard, surgit de sous le sommier. Le muscle qui tambourinait dans la poitrine d’Ophidia cessa de battre et sa bouche s’arrondit d’horreur sans pouvoir en sortir un son, elle recula pour échapper à la vision, son dos heurta la porte verrouillée.
Sous ses yeux exorbités de terreur, un deuxième bras s’extirpa à son tour, identique, puis un troisième et, lentement, un corps velu pourvu de six membres se redressa entre elle et les protagonistes du tableau animé, il se pencha vers eux.
« Attention ! » hurla Ophidia en recouvrant sa voix.
Ni l’enfant ni l’adolescente ne réagirent, ils semblaient indifférents au monstre surgi de sous le lit. Celui-ci l’avait, à l’inverse, entendue, il se retourna et commença à glousser, son rire redoubla lorsque le visage de l’infirmière vira de l’épouvante à la stupéfaction. Dans un costume de théâtre en carton imitant approximativement l’aspect chitineux d’une araignée, parsemé de poils courts sur le corps et plantés plus épais sur les pattes, c’était un homme qui lui faisait face sur ses deux jambes gainées dans des collants noirs, la tête couverte d’un masque aux gros yeux globuleux. Seule la bouche de l’acteur n’était pas dissimulée, ses lèvres douces et pleines ouvertes sur les dents éclatantes de blancheur. Le rire moqueur emplissait à présent la chambre avec l’allégresse tragique du poète de l’Institut.
« Allons, gentil Gardien, tu n’es pas de taille à régler tous les problèmes. Dans les combles du théâtre, le marionnettiste invisible tire les fils, sa pièce est déjà jouée. Sauve-toi vite d’ici, Enfant ! »
Endrike cessa de rire, sa bouche s’évanouit dans la pénombre, et sans plus prêter attention à l’infirmière, rendossa son rôle pour jouer le dernier acte de la saynète de Nowel. Sa voix enjôleuse s’éleva, il chantait et dansait d’abord avec lourdeur, un balancement maladroit du buste chitineux que suivaient les bras articulés, mais les paroles et les gestes s’accordèrent comme les instruments se mettent au diapason.
Oh l’Araignée !
la croche au rire ébréché de pantomime
triste vision
Oh l’Araignée !
saoule balbutie et sanglote en scène
l’ivre oraison
Oh l’Araignée !
des confettis de rêveries sans rime
sa déraison
Oh l’Araignée !
Sous les yeux de l’infirmière hypnotisée par l’évocation magique, Endrike se métamorphosait en arachnide humain, comme quelques jours plutôt – ou un siècle auparavant, elle doutait du temps lui-même –, il avait modifié l’ordre des choses pour créer une rose d’hiver.
La réalité impossible avait déjà heurté les principes de toute son éducation pragmatique vouée à la médecine, l’expérience de l’extraordinaire entorse aux fondements de son existence l’aida à dissiper sa fascination. La frayeur de l’enfant-Ophidia reflua en même temps qu’elle se rappela sa vie d’adulte et les responsabilités qu’elle avait choisi d’assumer dans le monde. Horty et l’inconnue couraient un grand danger. Son rôle dans la réalité comme dans la farce cosmique ne s’interprétait pas, il demeurait identique, il s’appliquait à soigner, à sauver les vies, aucun marionnettiste ne l’en empêcherait.
Tandis que l’adulte reprenait son aplomb, Endrike avait achevé sa transformation en chimère, mi-homme debout sur ses deux jambes, mi-araignée véloce à six pattes, la tête formée d’un composite des deux règnes entre la rotondité anormale des yeux bleu pâle à fleur de peau et les lèvres noires qui chantonnaient. La créature entreprenait à présent de tisser un cocon autour du fauteuil et du lit pour se confiner avec ses victimes.
« Endrike, appela Ophidia, je sais que tu es là sous le costume. Endrike, écoute-moi, souviens-toi que nous sommes amis. »
L’araignée l’ignora, ses pattes supérieures filaient la toile et, déjà, une trame aérienne voilait les deux tiers de la chambre.
« L’art du théâtre ne nécessite pas le réalisme… magique, Endrike. Tu es un créateur, souviens-toi, tu chantes les roses, tu ne peux pas détruire, tu ne peux pas dévorer les enfants ! »
Pendant qu’elle réfléchissait désespérément aux arguments qui perceraient la carapace chitineuse du monstre, l’idée lui vint d’attirer son attention en gênant sa progression. Une idée téméraire si l’on jugeait de sa différence de taille avec l’adversaire, et surtout, si l’on considérait les armes redoutables de ses griffes au bout des pattes antérieures. Ophidia n’en lança pas moins une salve de coups de pieds dans les jambes, lesquelles lui paraissaient plus fragiles que le reste du corps, ponctuant chaque ruade d’un appel. Dès le début de son attaque, elle regretta ses bottines aux talons plus efficaces que les semelles plates et légères des ballerines chaussées pour la fête de Nowel, ce qui ne la découragea pas de marteler les membres gainés de collant sombre.
Au bout d’un moment, trop long pour l’infirmière essoufflée, le croque-mitaine velu s’aperçut de ses efforts, il les repoussa d’un seul balayage de ses pattes inoccupées. Quatre griffes plantèrent leur pointe acérée dans les chairs de son assaillante, lui perforant les bras et les cuisses, puis se retirèrent sans jamais interrompre son tissage.
Le sang jaillit, Ophidia cria de douleur et s’écroula sur le sol, recroquevillée sur les plaies cruelles. Les échos de sa plainte aiguë réverbérèrent sur les murs de la chambre, le fil de la toile plus sombre vibra, et derrière elle, la silhouette du fauteuil s’anima, éveillée peut-être par l’onde sonore. Les yeux embués de larmes de souffrance, l’infirmière distingua cependant le visage de l’adolescente, ses traits tirés par la fatigue, son teint naturellement hâlé pâli par l’angoisse. Pourtant, au lieu de s’inquiéter de l’enfant, la jeune fille posa un regard plein de chagrin sur l’araignée monstrueuse.
« Endrike, Endrike, mon aimé Endrike, la supplia-t-elle, ouvre ta conscience sur le passé. Tu te réfugies dans un monde d’illusions cruelles, mon chéri. »
La bête n’eut pas même l’air de la voir, encore moins de l’écouter.
« Il ne m’entend pas, je suis morte pour lui. »
En pleurs, l’adolescente virevolta vers Ophidia et ajouta avec désespoir : « Il ne t’entend pas non plus, il est perdu. Fais confiance à tes devoirs, tu dois réveiller Horty ! » puis elle disparut.
Dans une mare de sang, celle à qui le fantôme, à moins que ce fût une illusion de ses perceptions, avait confié l’issue de la scène décida d’ordonner ce chaos en commençant par arrêter l’hémorragie qui l’affaiblissait. Avec la maîtrise des gestes professionnels maintes fois répétés, elle ligatura les plaies à l’aide de la cape réduite en lambeaux. Une fois le dernier lien serré avec les dents sur son bras, Ophidia inspecta l’ouvrage monstrueux. Il s’était densifié, mais Horty toujours en proie à un ignoble cauchemar restait visible à travers le cocon dont la texture lui rappela celle du carton opaque, le cadeau dans le grand salon.
Un seul coup d’œil lui permit de vérifier l’absence de n’importe quel outil assez tranchant pour lui servir d’arme ou d’utilité afin de sectionner la toile de plus en plus épaisse. Dans sa jeunesse, elle avait lu un roman d’enquête dont l’investigateur répugnait à tout fait illogique, et pourtant, il déclarait que lorsque l’impossible est éliminé, le reste, aussi improbable semblât-il, était nécessairement la vérité. Se remémorant cette phrase qui l’avait impressionnée, Ophidia se traîna jusqu’au cocon, oubliant la présence de l’horreur chimérique à ses côtés, elle reproduisit son geste.
Avec une sensation de déjà vu malgré la réalité du souvenir vécu à la fin du banquet trop arrosé, elle enfouit ses doigts dans la matière visqueuse, la déchira, en écarta les pans, et elle traversa.
L’impression de pénétrer dans la noirceur pâteuse de l’univers accéléra subitement le rythme de son cœur, les repères s’évanouissaient au cours d’une chute interminable, et puis elle fut de l’autre côté, agrippée aux montants du lit.
Horty sanglotait, ses larmes coulaient des paupières closes, il combattait des deux mains une terreur intérieure qu’il ne parvenait pas à vaincre. L’infirmière se hissa sur le matelas avec une lenteur désespérante, elle craignait que le monstre Endrike intercepte ses mouvements laborieux malgré son obsession, mais elle n’osait pas vérifier l’avancement de son tissage ni s’assurer que, perdue dans le délire lunatique, rien n’importait à l’araignée à part sa tâche.
Dès qu’elle se trouva à portée du garçon, elle le prit dans ses bras et le serra contre elle, indifférente à ses mains qui lui fouaillaient de terreur sa peau. Ses plaies malmenées saignèrent et le sang coula sur le corps malingre, elle remarqua que l’enfant dans un état d’incroyable saleté tordait dans son poing une poupée de chiffon aussi pitoyable que lui. Il ouvrit les yeux enfin, des yeux verts remplis d’espoir et chuchota : « Hayat ? »
L’araignée se décomposa, ses membres en carton se ratatinèrent, sa carapace plantée de poils factices se brisa, son masque tomba. Endrike répéta le prénom avec la même note d’espoir dans la voix, puis il fut dissout dans les ténèbres de sa toile.
Ophidia s’évanouit.
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