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Christine Luce · Chapitre 38 sur 44

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Chapitre XIII

Ophidia courait à perdre haleine. Les branches craquaient sous ses pas, des pièges de boue aspiraient ses talons et elle glissait sur les feuilles spongieuses, une colonie pétaradante d’oreilles du poète salua son passage, et elle courait sans ralentir l’allure. Elle espérait seulement qu’aucun pisseur ne surgirait sur sa trajectoire, car le temps lui avait manqué pour se munir de son parapluie. Derrière elle, la foulée souple de son compagnon évitait mieux les obstacles, mais sa respiration irrégulière l’inquiéta, il était mal-en-point.

« Rentrez, Ezekel, vous haletez comme une femme en couches.

— Gardez votre souffle et vos comparaisons d’infirmière ! » répondit le susdit après un hoquet de surprise.

La Gardienne leva les yeux aux cieux, elle aurait soupiré de lassitude si la course à travers le Jardin des espèces pénibles n’avait pas mobilisé toutes ses ressources en oxygène. Mal lui en prit, un branchage lui fouetta le front et son calot tangua. Elle jura entre ses dents en le renfonçant du plat de la paume et redoubla de vitesse.

Après la prédiction, la vague de froid s’était évanouie aussi soudainement qu’elle les avait glacés, mais l’angoisse s’attarda et les étreignit de son emprise polaire. Pendant qu’il se tordait les mains, la voix de Niklaus grelotta qu’Iris était en danger.

« Il faut que tu sauves Joy, Ophidia, supplia-t-il. Tu dois aller à la Villa, maintenant ! J’ai vu que tu pouvais infléchir ma vision, l’issue se brouille quand tu apparais dans le futur.

— Je vous accompagne », déclara Ezekel aussitôt, et il n’avait pas voulu en démordre durant la courte discussion qui s’ensuivit.

Dans la précipitation, Ophidia avait renoncé à vaincre son obstination, mais elle dissuada l’Oracle de leur emboîter le pas. Partagé entre la frayeur et le besoin d’agir, Niklaus faisait peine à regarder, incapable de maîtriser les tremblements de son long corps osseux, son visage tressaillait de tics. Il fut chargé d’apprendre aux habitants de la vieille bâtisse les rebondissements passés, présents, et même futurs. L’urgence nécessitait toutes les têtes pensantes pour organiser autant de plans qui contrecarreraient ceux que l’avenir leur réservait, les résidents possédaient ce seul avantage d’entrevoir les possibilités grâce à leur devin, lequel se rasséréna soudain conscient de son utilité. Il était parti le premier de l’infirmerie, un instant plus tard, les deux autres s’étaient mis à courir vers la Villa, ils couraient encore.

La forêt du Jardin des espèces pénibles semblait s’éclaircir. Pendant que ses poumons ahanaient sous l’effort, Ophidia avait entraperçu les sentes à peine dessinées qui menaient vers la clairière du Ganguier et, plus loin, la demeure de la méduse. Elle s’était interrogée fugitivement sur le sort de Kalèkagath et Théophile qui amusait tant Alice, mais elle avait renoncé aussi vite à entreprendre le détour ; elle traiterait un problème après l’autre. Ezekel grogna indistinctement qu’ils s’approchaient de la trouée et, sans se concerter, ils ralentirent. Tandis qu’ils soulageaient leurs muscles endoloris comme s’ils se préparaient à un assaut, ils guettaient les mouvements subreptices dans les fourrés, leurs oreilles soudain attentives aux bruissements des feuilles. Ils passèrent presque au pas sous l’arrondi du chêne campé à l’orée, son tronc massif dressé comme un rempart entre la Villa et le Jardin.

De l’autre côté, le parc était désert, paisible, baigné par le soleil libéré du long convoi nuageux qui avait encombré le ciel depuis le matin. L’humidité ne s’était pas encore dissipée et la maison basse et blanche, ses colonnades et la mosaïque bleu camaïeu de la terrasse luisaient doucement sous la lumière blonde, comme le pastel délicat d’un paysage enchanteur. Les yeux d’Ophidia, acclimatés à la pénombre, papillotèrent pour fixer la porte d’entrée close, elle s’attendait à voir Alice et son panier de fraises et secoua la tête pour chasser ce déjà vu. S’étant convaincue de la fausseté de ses appréhensions, elle sursauta d’autant plus violemment quand le battant s’ouvrit à la volée, poussé par Liane empêtrée d’un gros paquet bigarré.

« Bon sang ! » s’écria Ezekel qui se détendit avec une souplesse que l’infirmière n’aurait pas cru possible dans son piètre état. « C’est Iris ! »

Avec un temps de retard, Ophidia lui emboîta le pas, interloquée. Quelques mètres plus loin, elle comprit ce qu’il avait distingué avant elle, le colis volumineux n’était autre qu’Iris. Sa jupe à fleurs l’emberlificotait et la transformait en ballot que tirait à la diable sa compagne plus petite, laquelle atteignit le portail en ferronnerie au bout de la terrasse et l’écarta d’un coup de pied. Le couple vacilla sur le sol inégal de la pelouse et faillit s’écrouler.

« Ah vous voilà enfin ! » apostropha Liane avec un soulagement mêlé de reproche. « Charmante, ta nouvelle coupe longue, Ezekel. »

Un trémolo intempestif gâcha la maigre tentative de badinage qui semblait coutumier à la pulpeuse brune, elle était prête à éclater en sanglots. Sans lui répondre, Ezekel voulut s’emparer du corps inerte, mais elle refusa de le lâcher, il se contenta de l’aider à le soutenir pendant qu’Ophidia l’examinait.

L’infirmière fut rapidement rassurée, quoique partiellement inconsciente, Iris ne présentait aucun signe alarmant. Dans d’autres circonstances, elle aurait diagnostiqué une fatigue excessive après un effort trop long, car les réactions montraient un organisme au ralenti sans qu’elle y décèle d’anomalies dangereuses. La situation était cependant anormale, et bien qu’elle n’en ressente aucune, elle ne pouvait plus nier les interférences et les influences qui échappaient à ses compétences ordinaires. Si la pathologie restait obscure, la méthode s’appliquait toujours, la soignante adopta le ton calme de son métier pour questionner Liane, sans hâte et en articulant précisément.

« Avez-vous essayé de la ranimer ? »

Contre toute attente, la simple interrogation bouleversa la brune, elle béa et ferma la bouche avant de rougir de la racine des cheveux jusqu’au creux de son décolleté, puis elle bafouilla piteusement :

« Je l’ai secouée… et je l’ai insultée.

— Et Iris n’a pas réagi ? continua Ophidia, imperturbable.

— Nooon… Elle était allongée dans son lit, les yeux à moitié ouverts fixés sur le plafond… à la fin, je l’ai traînée dehors.

— Vous voulez bien m’expliquer ce qui s’est passé quand vous l’avez vue en forme la dernière fois jusqu’à maintenant ? C’est important. »

Liane relâcha soudain son étreinte autour du corps qu’Ezekel rattrapa in extremis. Les paupières mi-closes, elle se frotta vigoureusement les tempes comme pour en extraire ses pensées engourdies.

« Nous avons dîné ensemble, hier soir, et nous nous sommes disputées, comme toujours depuis des mois. Elle a tenté de m’apaiser, à sa façon, je l’ai repoussée, je lui ai dit n’importe quoi. Je ne me souviens pas vraiment de notre dispute, elle m’a quittée avant la fin du repas… elle avait l’air si triste. Mais elle allait bien ! Moi, j’étais furieuse, mais je l’attendais, plus tard, elle me rejoint toujours dans ma chambre, après. Comme elle ne venait pas, j’ai fini par m’endormir et je me suis réveillée ce matin dans une colère folle. Elle m’avait abandonnée toute la nuit, j’enrageais, j’avais l’impression de ne plus pouvoir juguler cette rage. J’ai passé la matinée à broyer du noir sans même penser qu’elle puisse avoir besoin de moi, ma Joy… »

Les larmes coulèrent sur les joues de Liane, elle les essuya du dos de la main pour regarder Iris toujours plongée dans l’hébétude.

« J’étais épuisée, le cerveau en déroute, quand j’ai enfin décidé d’aller la voir, elle était comme ça. Et il fallait que je la sorte de là, je n’avais que cette idée en tête… Je ne lui ai pas fait plus de mal encore, Gardienne ? demanda-t-elle en blêmissant.

— Non, c’était une bonne idée. »

Ophidia avait secoué vigoureusement du chef pour appuyer sa dénégation. Pendant que Liane relatait sa dispute et ses conséquences, elle avait observé ses compagnons avec attention. L’un et l’autre dodelinaient de la tête par intermittence, ils portaient alors les doigts à leur visage, ils le palpaient, se grattaient les tempes ou se pinçaient le nez à la racine, comme s’ils devaient ôter une gêne invisible. Le voile avait été rompu, mais quelque chose ici l’avait remplacé qui plongeait de nouveau les résidents dans une torpeur étrange. Peut-être la même qui avait tué Müller ! pensa-t-elle avec effroi. Et elle n’y était pas sensible, cela, elle en était sûre. La course l’avait fatiguée, ses muscles lui rappelaient leur existence dans ses mollets – elle admit en son for intérieur que les talons de ses bottines ne se montraient pas efficaces pour les incursions en terrain sauvage –, par contre, son esprit restait aussi clair qu’il pouvait l’être au sein de l’Institut.

« Ezekel, chargez-vous d’Iris, Liane n’est pas en état de la porter, ordonna la Gardienne avec toute l’autorité de l’infirmière. Vous retournez tous les trois auprès des autres, vous installerez Iris à l’infirmerie.

— Il est hors de question que je vous… s’opposa le résident.

— Vous n’êtes pas non plus en état, le coupa Ophidia. Ne me chantez pas votre couplet stoïque, et ne mentez pas : vos idées ne sont plus très claires, vous résistez à l’envie de dormir. En moins violent, cela ne vous rappelle pas une certaine explosion ? Celle dont vous parliez tout à l’heure.

— Vous ne pouvez pas entrer dans la Villa seule, rentrez avec nous, nous reviendrons plus tard, tenta de transiger Ezekel.

— Je suis presque assurée qu’Awi et Owi échappent à l’emprise grâce à leur étrange don, et Montague les a sûrement prévenues aussitôt que Niklaus l’a mis au courant de la situation, mais Marie ? » dit l’infirmière, qui ajouta après une courte hésitation : « Et Alice ?

— Alice ne craint rien », s’esclaffa Liane, l’air dégoûté, avant que le factotum de l’Institut ait le temps d’intervenir. « Marie… je ne l’ai pas vue depuis un bon moment. En réalité, elle ne me manquait pas, c’est dérangeant de croiser son propre reflet mouvant dans les couloirs.

— Je dois aller la chercher, Niklaus a bien prédit qu’elles mourraient toutes et il n’y avait que moi dans sa vision. Même si je ne sais pas exactement si l’Oracle incluait Alice ou non, Marie a besoin d’aide. Soyez logique et froid, Ezekel, vous l’avez été pendant des années, et ne me faites pas perdre de temps, partez ! »

Un peu hagard, l’homme hocha la tête, vaincu par la fermeté de la Gardienne, et cala Iris contre sa poitrine. Il fit demi-tour et s’éloigna au petit trot vers le Jardin des espèces pénibles, suivi avec plus de lenteur par Liane. Ophidia les regarda traverser le parc, le corps raide d’appréhension, et alors qu’ils atteignaient la voûte naturelle du grand chêne, couronné d’un feuillage déjà roux et flamboyant sous le soleil, elle cria :

« Ezekel, si vous en avez le courage plus tard, allez à la clairière de Kalèkagath, elle a peut-être besoin d’assistance… avec Montague, pas seul ! »

Sous l’ombre de l’arbre, il tourna un visage aussi livide qu’un daguerréotype surexposé, puis il haussa les épaules avant de s’enfoncer au creux des sous-bois. L’infirmière supposa qu’il avait compris et fit lentement face à la Villa. Dans le silence à peine rompu par les bruissements de la forêt proche, la grille en ferronnerie grinça sinistrement quand elle l’écarta. Ses talons claquèrent sur les carreaux de la mosaïque lavée par les pluies d’automne et elle avança sur le qui-vive jusqu’à la porte d’entrée.

Le sentiment de présager de ses forces l’étreignit brutalement, que ferait-elle si Alice se révélait bien plus qu’une petite fille comme en étaient persuadés les résidents ? Mais elle songeait surtout à l’intrus et à sa menace plus physique, son bras en écharpe ne lui serait pas du moindre secours s’il l’attaquait encore. Elle aussi haussa les épaules, les dés étaient jetés, et l’agresseur nocturne ne l’attaquerait plus par surprise. Il serait sûrement surpris lui-même par ses capacités à se défendre en plein jour, son enfance au village l’avait entraînée à toutes sortes de jeux parfois musclés et à exploiter les avantages de sa taille réduite. Un seul assaillant ne l’effrayait pas tant que cela, elle poussa la porte.

Le désordre chaleureux du salon n’avait pas changé, sofas et coussins s’étalaient avec l’égale bohème qui invitait à se délasser dans la moelleuse douceur de leurs tissus colorés. Il était aussi vide de toute occupante. Ophidia le traversa pour s’engouffrer dans le couloir qu’elle parcourut en ouvrant toutes les portes. Les pièces désertes n’affichaient aucun signe de vie récent, les objets dans le bureau qu’elle avait visité subrepticement quelques jours plus tôt n’avaient pas bougé. À l’office, seuls les ustensiles de cuisine utilisés, un paquet de thé renversé, et quelques bols et couverts prouvaient la présence des habitantes de la Villa, un léger parfum de café et de pain grillé flottait encore dans l’air. L’infirmière se résigna à affronter l’étage. Au pied de l’escalier, elle leva la tête et appela Marie d’une voix faible, puis avec plus de vigueur, l’écho la fit sursauter sans provoquer d’autres mouvements. Elle estima qu’il était inutile de tergiverser plus longuement, ses talons claquèrent tandis qu’elle grimpait en renonçant à une prudence désormais parfaitement superflue.

En haut des marches, aucune musique aigrelette ne perçait la porte jaune à poussins facétieux, ni aucun bruit. Ophidia la dépassa la nuque roide, persuadée qu’Alice l’ouvrirait si elle jugeait bon lui donner l’une de ses leçons faussement enfantines. En appelant Marie, elle poussait chaque battant qui se succédait dans le long corridor face aux baies latérales avec vue sur le parc. Déverrouillés, sans noms inscrits sur des pancartes, ils étaient peints en bleu clair et vierges de la moindre décoration, comme un ciel uniforme après le soleil de la première porte.

Certaines des chambres vastes paraissaient inhabitées depuis longtemps, poussiéreuses et dépourvues d’objets personnels, mais l’une d’elles contenaient deux lits défaits, les couvertures pendantes, accueillait probablement Awi et Owi. Un fouillis hétéroclite de friandises partiellement dévorées, les emballages jetés en boule aux quatre coins, et de livres écartelés jonchaient les tapis en piles les uns sur les autres, des vêtements s’accrochaient au dos des chaises et même au cadre d’un tableau qui représentait une confiserie. L’infirmière pénétra dans ce joyeux bazar pour s’assurer de l’absence des jumelles, elles n’y étaient pas, elle ne put que s’ébahir de leurs lectures ardues d’ouvrages de physique et de mathématique. Les deux sœurs baragouinaient un langage incompréhensible à part pour La Montagne, mais elles maîtrisaient parfaitement l’art de lire des titres complexes, indigestes d’après la visiteuse qui ressortit en souriant d’étonnement.

C’est dans la pièce voisine qu’elle découvrit Marie.

Les rideaux étaient à moitié tirés, Ophidia ne distingua pas aussitôt la forme allongée dans le lit, son regard attiré par l’éclat étincelant qui se reflétait dans l’immense miroir en face de la couche. Entré avec elle du corridor lumineux quand elle avait ouvert la porte, le rayon semblait percer le verre pour se réverbérer comme une étoile à sa surface. Machinalement, elle l’inspecta depuis le seuil et ne remarqua pas la moindre fêlure, encore moins un morceau manquant, mais c’est dans l’écho visuel qu’elle aperçut le corps étendu, aussi droit qu’un gisant de pierre.

« Marie ! Marie ! » répéta-t-elle en se précipitant vers la jeune femme qui ne broncha pas.

Les yeux mi-clos, sa respiration imperceptible soulevait à peine les draps dont elle s’était couverte jusqu’au menton, une bosse signalait ses mains croisées sur sa poitrine. Saisie par la similarité avec la position de Müller, l’infirmière l’attrapa à bras-le-corps pour tenter de la réveiller. La réaction dépassa ses espérances, Marie la rejeta avec une violence insoupçonnable la seconde précédente et Ophidia bascula au milieu de la pièce.

« Va-t’en ! hurla la résidente. Va-t’en, je ne veux pas te voir ! Je veux mourir seule avec moi-même ! Va-t’en ! »

Les draps étaient tombés, dans ses mains toujours croisées, un éclat de verre brillait. Son regard fou oscillait de plus en plus vite entre ce morceau et le miroir sur le mur, évitant de s’arrêter sur Ophidia affalée par terre.

« Laissez-moi vous aider », balbutia celle-ci, mais l’autre redoubla son manège hallucinant.

L’infirmière se releva avec maladresse, gênée par son bras douloureux après la chute, et se tourna vers le miroir, pensant presque y découvrir un monstre ou l’entrée d’un passage secret. Elle ne vit que son reflet et celui de Marie qui l’ignorait autant que sa présence physique, ses coups d’œil incessants se focalisaient sur elle-même. Pour rétablir le contact avec sa patiente, Ophidia s’interposa dans son champ de vision, une grimace affreuse distendit le visage de Marie et elle hurla de nouveau, un cri indistinct de souffrance, à peine humain. Ses traits se liquéfièrent et se remodelèrent, les cheveux brunirent et frisèrent, elle parut rétrécir. En quelques secondes elle ressembla à Ophidia.

Voir son double endurer l’enfer et demeurer impuissante fit vaciller l’esprit pourtant sans imagination de l’original, l’infirmière recula jusqu’à heurter le lit et se tourna, ne sachant plus ce qu’elle devait croire, le miroir ou la réalité tout aussi terrifiante. Débarrassée de l’intruse sur sa trajectoire visuelle, Marie avait repris son va-et-vient oculaire désespéré, son imitation s’estompait. Elle luttait pour recouvrer son apparence, comprit soudain Ophidia. Le corps torturé tressautait, se tordait avec des angles et des rondeurs imprévues, il ne se maîtrisait plus. Pendant un instant, on aurait pu espérer qu’il se stabiliserait, mais l’ensemble se brouilla pour resurgir avec l’aspect de Rosalind ! En quelques minutes, peut-être moins, les visages et silhouettes des résidents apparurent et disparurent, et ceux d’inconnus, hommes et femmes les remplacèrent tandis que les iris augmentaient leur rythme à une telle vitesse qu’il était impossible de distinguer leur mouvement. Et tout à coup, ils renoncèrent. La forme approximative d’une fille jeune aux cheveux très blonds ferma les paupières, puis les rouvrit pour fixer seulement le morceau de miroir qu’elle tenait toujours serré dans ses poings.

« Tu aurais dû partir, Gardienne », murmura une voix flûtée, fêlée par l’épuisement. « Je n’existe qu’à peine, à présent, et tu ne me sauveras pas, personne ne le peut. Les miroirs ne me protègent plus, ils se sont brisés sans le veilleur. Pan est revenu trop tard pour moi, Alice m’a annoncé son retour ce matin, mais elle ne sait rien encore.

— Quel veilleur ? Pan ?… Vous m’expliquerez plus tard, je vous emmène à l’Institut, vous irez mieux, je vous le promets ! cria Ophidia en surmontant son effarement.

— Trop tard, je dois partir avant d’oublier qui je suis. »

Les derniers mots avaient été chuchotés, c’est pourtant d’un geste vif que Marie, ou ce qu’il en restait, monta l’éclat de miroir à son cou et se trancha la gorge.

Aveuglée par le brouillard de sang qu’avait projeté la blessure, Ophidia bondit, mais elle ne put qu’appliquer ses paumes sur la ligne béante de la plaie. Le liquide rouge et bouillonnant s’écoula entre ses doigts pendant que la vie s’éteignait dans les yeux noisette.

Longtemps, l’infirmière demeura prostrée au pied du lit, perdue dans la contemplation du miroir. Puis elle coucha confortablement la morte, lui ôta le morceau de verre qu’elle mit dans sa poche et la borda. Marie aurait été heureuse de se regarder malgré l’entaille sanglante, ses cheveux longs et châtain encadraient un visage agréable aux traits fins dont les yeux avaient été le plus bel ornement, pensa la Gardienne plutôt pour se réconforter que parce qu’elle y croyait. Puis elle partit, barbouillée d’écarlate de la tête au pied, vers l’Institut.

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