Imago

Christine Luce · Chapitre 39 sur 44

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Imago

Chapitre XIV

Les yeux grand ouverts d’Ophidia fixaient le plafond invisible de sa chambre, à peine une tache brouillée un peu plus claire dans l’obscurité. À la naissance de ses tympans, elle entendait sa respiration insuffler et expulser à un rythme régulier, son cœur résonnait si fort dans sa poitrine qu’elle pouvait en compter les pulsations. Tous les muscles de son corps étendu dans son lit étaient relâchés, la pression qui lui raidissait parfois le cou à la fin de la journée s’était évanouie. Son diagnostic ne pouvait pas mentir : elle dormait et elle était éveillée.

Un rai faiblement lumineux palpita sur le côté et soudain, Horton se pencha sur son regard fixe, sa frimousse tavelée de roux diffusait une vague luminescence comme une veilleuse pour les enfants qui ont peur du noir. Une mèche flamboyante balaya le visage de l’infirmière et l’éblouit ; en clignant des yeux, elle pensa que le garçon n’avait pas attaché sa longue chevelure. La joie de revoir enfin son visiteur dilua ses sens engourdis, sa gorge se dénoua du sommeil et elle ouvrit la bouche, mais Horty la ferma de son index et ses lèvres s’arrondirent sur un chut muet. Il lui désigna une direction de l’autre côté du lit et lorsqu’elle tourna la tête, elle distingua une énorme silhouette adossée au mur à un mètre du sol. Sur son coussin volant, La Montagne ronflait, ses grognements lointains lui parvenaient à présent.

Les ahanements gutturaux de Montague la contrebasse jouaient une berceuse irrésistible, elle s’assoupissait quand le gamin surgit devant elle, sans qu’elle éprouvât la sensation qu’il avait contourné le lit. D’un signe impérieux, il lui intima de se lever, elle se redressa et s’assit avec moins d’effort qu’elle l’aurait cru. Obéir aux ordres d’Horton était simple. Elle comprit qu’il souhaitait qu’elle le suive et s’extirpa des draps avec précaution, cherchant à tâtons ses mules à leur place habituelle sous le sommier. Leur absence la tracassa et elle fut soulagée de se sentir tirée par la main vers le couloir, elle partit pieds nus. À la porte, elle remarqua que l’enfant avait grandi, ils étaient de la même taille.

Les lampyrides grésillaient en lançant des flashes presque ininterrompus, leur bourdonnement saccadé n’émettait pourtant aucun bruit. Une ombre massive perchée sur deux pattes griffues se détachait sporadiquement sous le stroboscope des insectes, la chachouette MiHaHou les attendait au seuil de son placard sous l’escalier. Elle trilla un hululement mélodieux à peine perceptible dans le silence du corridor.

« Chèrhe henfant, courht… »

Ophidia crut voler à son appel, ses talons frôlaient pourtant la moquette quand elle prenait son essor et les herbes rases lui chatouillaient les orteils quand elle retombait plus loin. Elle se rendit compte que l’enfant roux l’entraînait dans sa course avec une force extraordinaire que sa constitution frêle dissimulait. En baissant la tête, elle pénétra dans le réduit avec un soupçon naissant de curiosité, MiHaHou les avaient précédés et se tenait sur le rebord d’une fenêtre en ogive percée sur toute la largeur du mur extérieur, l’endroit était vide d’objet ou de mobilier. Les ailes écartées sur toute leur gigantesque envergure, l’oiseau-chat feula à demi :

« Viiiiithe !

— Viens, pressa distinctement Horton, nous n’avons guère de temps.

— Tu parles ! » s’exclama cette fois Ophidia que l’événement secouait de sa torpeur.

« Ma langue a repoussé depuis longtemps, j’en avais besoin pour communiquer avec les autres chimères. Mais dépêche-toi, tu comprendras plus tard ! »

La Gardienne obéit encore, avec la même docilité confiante. Elle savait confusément ce qui allait se produire et, lorsque la serre de la chachouette se referma sur son poignet, elle s’abandonna à l’envolée dans le vide.

Aucun rayon de lune ne filtrait dans la nuit noire de nuages, seul l’air chassé par le battement puissant des ailes prouvait à la passagère, en rejetant ses cheveux frisés à l’arrière de son crâne, qu’ils se déplaçaient dans cette nasse d’obscurité. Les ténèbres ne gênaient pas MiHaHou, ni les poids suspendus qui ballottaient derrière elle ; à une courte distance, elle bifurqua avec aisance et prit de la vitesse. Ophidia se cabra et fit tanguer leur équipage quand le virage lui apprit leur destination, ils fonçaient vers la Villa. Le garçon l’attrapa entre ses bras pour la rassurer… Entre ses bras ! Elle tordit le cou pour accepter l’inacceptable, rêve ou éveil.

« Horty, ton bras ! » chevrota-t-elle.

Cette fois, Horty éclata d’un rire insouciant d’enfant quand sa farce est réussie. La mine stupéfaite de la Gardienne lui ravissait des hoquets de joie, mais il finit par reprendre son sérieux.

« C’est grâce à toi, Ophidia, tu as obtenu justice pour Hayat, je n’avais plus à rester manchot pour leur rappeler le mal qu’ils lui avaient fait. Alors, je l’ai fait repousser, et voilà.

— Et voilà, répéta mécaniquement l’infirmière.

— Je ne suis pas tout à fait comme tu le crois, je suis né ainsi mais personne ne sait où ni comment, ni de qui, mon seul lien avec mon origine était une vieille poupée en chiffon, Mentor me l’a volée pour en faire je ne sais quoi. Il y a très longtemps, le Gérant m’a repéré dans une troupe nomade, je me coupais les doigts et ils repoussaient, un tour dramatique dont les spectateurs raffolaient. Le patron du cirque ambulant m’a vendu comme une bête curieuse pendant une nuit alors que tout le monde dormait, un sommeil bizarre qui avait terrassé mes parents adoptifs, deux naines adorables. Il m’a tranché la langue pour montrer la valeur de sa marchandise, mais j’ai fait semblant d’être incapable de la régénérer, le Gérant m’a pourtant acquis, avec un rabais. D’après l’Invisible de l’Institut, je suis un métis de chimère et d’humain, ou un accident…

— Comme les chachouettes ?

— Peut-être. En réalité, il n’en savait rien, mais j’étais utile à ses recherches. Je grandis lorsque j’en ai envie, j’ai un peu vieilli, ces derniers jours, tu ne trouves pas ? »

Ophidia hocha de la tête, elle tentait d’intégrer ce flot d’informations au paysage déjà extravagant de l’Institut, mesurant le temps passé depuis que les activités d’un certain mage nommé l’Invisible avait commencé sa quête de… de quoi ? D’immortalité, de perfection, de pouvoir absolu ? Difficile à définir, mais dans la chronologie, Horton malgré son apparence était probablement plus âgé qu’elle de dix ou vingt ans, ou davantage, lui-même devait ne pas le savoir exactement. Elle intercepta son regard aussi vert qu’un feuillage de printemps, il reflétait pourtant une tristesse insondable. Sans réfléchir, elle se pencha sur sa joue et déposa un baiser pour le consoler de la peine injuste qui pesait sur son existence. Elle lui murmura avec la voix des secrets du cœur, car c’était vrai :

« Je t’aime beaucoup, Horty, maintenant et pour toujours. »

Les yeux immenses de l’ancien manchot s’emplirent d’eau claire et ressemblèrent un instant à deux étangs jumeaux, mais ils n’eurent pas l’occasion de s’épancher plus, MiHaHou miaula qu’elle allait atterrir.

Ils entrèrent dans la Villa par une baie entrouverte du premier étage, en face de la chambre de Marie. Alors qu’Ophidia était encore en équilibre instable sur la saillie, ses pieds nus recroquevillés sur la froideur du bois, ils convinrent de chuchoter, Horton lui assura qu’Alice ne les importunerait pas s’ils demeuraient prudents. L’étrange fillette ne résidait pas dans les murs comme son créateur, et surestimait ses capacités d’attention, quant aux chimères, elles lui échappaient comme la Gardienne protégée par son inaptitude spéciale. Ils traversèrent le couloir dans l’obscurité complète en se fiant aux indications de la chachouette qui s’envola aussitôt pour se percher à l’orée du parc, les prévint-elle, sur le grand chêne qui montait la garde, plus discret pour observer la façade.

Dès leur entrée dans la chambre, Horty alluma une bougie sortie de son pantalon informe de jardinier. Le corps de Marie gisait rigide sur le lit, mais son visage animé par les ombres de la lueur tremblotante lui donnait un simulacre de vie macabre, la pièce ressemblait à une mise au tombeau.

« N’y pense pas, tu n’aurais rien pu faire plus tôt. Marie s’est condamnée seule et personne n’a le droit de la juger ou de lui prendre la responsabilité de son acte. »

Ophidia tressaillit sans répondre, à moitié pour la justesse des paroles, à moitié à cause de la voix juvénile encore incroyable. Dans la pénombre, elle dévora des yeux la silhouette de son compagnon, fascinée par ce bras miraculeux qu’il avait fait croître comme une fleur d’or afin de lui offrir. Indifférent à son examen, le jardinier intermittent posa la chandelle sur le sol et tira deux chaises face au miroir, en les orientant délibérément dos à la couche funèbre.

« Assieds-toi », dit-il, et quand elle se fut conformée à son invitation, il continua : « Je veux te montrer ce que tu as déjà regardé ce matin sans comprendre, je veux te montrer Imago… ou tout au moins, la mienne. C’est plus facile devant un miroir, et celui-ci a de particulier qu’il est sans tain si tu le regardes avec l’œil de l’imagination, c’était le secret de Marie, elle aidait le veilleur. »

Une exclamation de l’infirmière l’interrompit, il lui intima le silence d’un doigt sur la bouche comme à son réveil. Son attention se focalisa aussitôt après sur le miroir. Peu à peu ses épaules se détendirent et un vague sourire erra sur ses lèvres pendant qu’il se mirait les yeux dans les yeux, Ophidia suivit son regard et n’y découvrit rien sinon le reflet vert des iris. Peut-être un peu plus trouble dans la réfraction, et plus large… soudain, comme à l’angle mort de la vision, elle perçut une silhouette qui flottait au milieu d’un étang désormais, laquelle se rapprocha de plus en vite au fur et à mesure que l’étendue liquide se dilatait sur la surface de verre. Une femme au teint bistre traversa le miroir et enlaça Horty.

C’était Hayat.

Ses tresses à perles sautillèrent quand elle se pencha, chaleureuse et vive, sur le garçon qui affichait un sourire béat maintenant. Son rire égrena quelques notes claires dans la chambre et effaça la morbidité, la pénombre, et même l’odeur de sang qui planait, douceâtre.

« Horty, tu exagères ! Je te le répète, je suis ton souvenir à jamais, mais il est temps que tu en crées de nouveaux. »

Elle ébouriffa la tignasse emmêlée en riant encore, puis elle disparut, un léger parfum d’ambre et de santal demeura.

Horton s’ébroua sur sa chaise, un soupir lui échappa, mais il n’exhalait aucune tristesse, plutôt un soupir d’aise après un rêve merveilleux.

« Je ne l’ai pas retenue, dit-il à Ophidia silencieuse, je voulais seulement que tu la voies, mon Hayat… ma perfection et celle d’Imago. Mon Hayat est la création de mon esprit et de la toute-puissance d’Imago. J’en demeure responsable, car les chimères maîtrisent le flux entre elles et Imago est la plus immense et puissante de toutes les chimères, celle qu’a créée le Gérant. Et lorsqu’elle est née, elle a avalé son créateur. »

Ophidia se racla désagréablement la gorge comme si d’irritantes interrogations l’obstruaient, se bousculant sans qu’elle choisisse par laquelle commencer. Horton parut déchiffrer la confusion de ses pensées et reprit la parole d’une voix presque gaie.

« Imago est un nourrisson insatiable, elle a dévoré son père à la naissance ! Elle se nourrit de l’imagination, des ressources créatives, et de la magie, bien sûr ; elle a failli manger tous les magiciens, ils t’ont parlé de l’explosion ?

— Oui, mais ils n’ont pas disparu, eux, balbutia l’infirmière.

— Le Gérant a réussi à scinder un fragment de son rejeton qui contenait beaucoup de sa propre personne, et il s’est réfugié dans la vieille maison de l’Institut, invisible pour de vrai. Il a réuni la cabale et ils ont construit un abri, ou un piège, une prison et une nursery pour Imago… Non, je n’en faisais pas partie et je ne sais pas où se trouve l’endroit, je le cherche également », protesta-t-il en remarquant les sourcils froncés de son interlocutrice. « Probablement à moitié humain, en fin de compte : je devenais un peu fou, moi aussi. En tout cas, le Gérant ne m’a rien demandé. J’ai deviné peu à peu certaines choses, mais pas tout, je ne suis qu’un jardinier, dans le fond, et un gamin », s’amusa-t-il. « Le sphinx et Kalèkagath en faisaient sûrement partie, comme Pan, et puis des magiciens, la malheureuse Marie aidait à surveiller, et Adam, peut-être. Le Gérant ne pouvait pas compter sur Mentor, elle le haïssait et montait Alice contre lui.

— Adam ? Et Alice est qui, ou quoi ! cria presque Ophidia.

— Le sphinx et le Ganguier protégeaient Adam, un homme gentil, il n’était plus dans la clairière quand je l’ai visitée il y a plusieurs jours. Alice est… la grande sœur d’Imago. Son père l’appelait l’Imperfection et sa mère l’utilisait. Pauvre Alice, un petit monstre détrôné par un bébé. Elle rêve de le tuer. » Horton rit d’un rire sans joie. « Je ne suis pas si mal loti, sans famille.

— Mais alors que puis-je faire dans… dans cette galère ? » finit par demander Ophidia à court de mots pour qualifier l’embrouillamini digne d’un mélo dramatique. « Sais-tu que le Ministère des Précautions menace de tout détruire ?

— Répare la Cabale des miroirs ! » s’exclama le garçon, qui ajouta avec une foi ardente : « Tu peux nous sauver tous, Gardienne, tu ressembles tant à Hayat ! Elle a échoué et Mentor l’a assassinée, mais tu peux réussir pour elle, pour sauver son esprit, ses rêves, sa bonté.

— Comment ? Où se trouve Imago ? Comment la surveillait Marie ? »

Ophidia s’était levée d’un bond pour se coller au miroir, les mains plaquées sur la paroi qui lui glaça les paumes. La buée de son haleine étala un voile de brouillard devant ses yeux et leurs reflets se transformèrent en deux puits d’ombre. Leurs goulets se rejoignirent en un gouffre de noirceur au bout duquel clignotait faiblement une lueur, elle chuta dans les ténèbres vers la misérable lumière qui l’attirait comme un aimant.

Et elle aperçut l’œil à facettes d’Imago.

Il réverbérait les perfections de ceux qui l’avaient approchée : l’ego démesuré du Gérant qui tentait de modeler l’univers à sa vision, la froide lame de l’esprit de Mentor enfin tout puissant, la vengeance écrite repentir à la peinture blanche et, moins excessifs, les désirs devenus réalité des fusions de Montague et ses jumelles adorées, de Niklaus enfin débarrassé d’un futur qui le terrorisait, d’un monde en fleurs où batifolaient Iris et Liane, et tant d’autres qu’éclairait au loin le sourire aimant d’Hayat.

Le kaléidoscope changea soudain de perspective, les fleurs envahirent le jardin idyllique et s’empoisonnèrent les unes les autres, les deux sœurs et La Montagne s’imbriquèrent en un amas informe, l’Oracle oublia le présent et se réfugia dans le passé, recroquevillé en fœtus, abandonné. Aucune perfection ne pouvait cohabiter avec ses voisines et elles se détruisaient, seul le sourire flottait dans un recoin plus ténébreux, incapable de rallumer la beauté, la bonté.

La lame d’un couteau traversa les facettes, un serpent se dressa en travers de sa course, un flot de sang surgit d’une fenêtre dans laquelle Müller se débattait, une bombe explosa, les gravats roulèrent au-dessus du gouffre qu’elle creusa. Ophidia reconnut les restes de l’Institut, elle essaya de hurler, mais dans le précipice d’Imago, elle n’avait pas de bouche. Elle s’évanouit.

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