Imago
Chapitre XIV
En haut de l’immeuble condamné, en face de l’Institut, dans un appartement désaffecté, assis devant une lucarne qui ressemblait à une meurtrière, un homme veillait. Pour la dixième fois en une heure, il se leva pour se réveiller, chancela, se rassit sur le siège choisi pour son inconfort par ses supérieurs ; impossible de s’endormir sur cette chaise en métal.
La pièce était blindée et matelassée, insonorisée, protégée de l’effraction par un dispositif compliqué de verrous et un trousseau de clefs unique pour le service. Ce n’était pourtant que la cuisine étriquée d’un logement minable à laquelle le Ministère des Précautions avait fait ôter tout le mobilier et les commodités.
En tenue civile passe-partout, le limier deuxième classe Lambretto avait pris son tour de garde en début d’après-midi, mais il se sentait déjà vidé d’énergie avant la fin de son quart de surveillance. Pour tromper l’ennui, quand il ne pensait pas au temps restant avant la relève, il s’interrogeait sur son travail, des questions qu’il n’aurait certes pas formulées à voix haute.
Il était claqué comme après un service en immersion dans les bas-fonds de la ville. Le boulot était pourtant une sinécure, six heures tous les trois jours et un seul devoir, épier la façade de l’Institut. L’équipe assignée à sa garde avait même obtenu des congés supplémentaires et du renfort pour les remplacements de plus en plus fréquents : il suffisait de se plaindre de l’estomac pour se retrouver en chambre avec un arsenal de tuyaux dans la bouche et dans le cul. Exploration du terrain suspect, disaient les toubibs.
Ah ça, les médics de l’Attention bichonnaient leur santé, il n’y avait rien à redire de ce côté-là. Pour le reste, ces binocleux restaient d’insupportables je-sais-tout, prêts à couper en quatre les cheveux pour prouver qu’ils détenaient la raison scientifique. Pour être honnête, de satanés emmerdeurs incapables de gérer une situation dans l’immédiat et de façon définitive, comme dit le chef Liarsson.
En tout cas, quand Lambretto avait commencé cette mission, les horaires étaient normaux, avec deux jours de repos. Aujourd’hui, il y avait une ribambelle de clampins attachés à la garde de ce fichu Institut, tous la tête à l’envers.
Normaux… voilà, cette mission relevait de la plus grande anormalité, trop douce, trop facile, et trop épuisante.
Tiens, un bleu qu’on surnommait l’artiste parce qu’il crayonnait des petits dessins rigolos dans son carnet de bord, il n’avait pas tenu le coup, rétamé. D’après un collègue aux archives, le gars avait été interné en réadaptation mentale, catatonie qu’il disait.
Les réflexions de Lambretto l’auraient peut-être mené à d’autres considérations, mais un éclair en face lui rappela les ordres. Il tira de sa poche son carnet réglementaire, sans gribouillis, et nota le message en morse envoyé par une torche depuis les combles de l’Institut. Si sa formation l’avait familiarisé avec le code, celui-ci, crypté, restait incompréhensible.
C’était la première fois qu’il recevait une communication, cependant il connaissait la procédure par cœur. Sans attendre la relève, il quitta la cuisine et ferma méticuleusement tous les verrous. Avec une énergie renouvelée par le soulagement de s’éloigner, il descendit l’escalier bourré de détritus. Dans le hall, il ignora la porte principale qui s’ouvrait face à l’Institut et sortit par celle de derrière. Le jardinet, autrefois dévolu aux poubelles, empestait encore les ordures, il poussa une planche de la palissade et, au pas de course, s’en fut vers le ministère par une ruelle parallèle bordée d’immeubles, tous désertés.
Un peu plus tard, dans le bureau privé qu’il réservait aux entretiens confidentiels, le ministre lissait la page de carnet griffé de traits et de points. D’allure insignifiante, presque bonasse, l’homme s’était arrangé pour éviter toute image publique, son rôle à la tête des Précautions lui allait comme un gant. Les deux chefs de service, Liarsson et Müller, ne se fiaient plus aux apparences depuis longtemps, si la voix de leur supérieur s’adoucissait, les ennuis se profilaient à l’horizon. Raides dans leurs fauteuils, leur antagonisme mis en veille, ils écoutaient avec déférence la décision ministérielle.
« Malgré les événements, le phénomène est stable. Le Gérant assure qu’il maîtrise parfaitement la situation, je le crois. Aucune intervention n’est prévue, nous continuerons néanmoins de maintenir une surveillance rigoureuse. »
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