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Christine Luce · Chapitre 31 sur 44

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Chapitre VI

Les flambées de l’automne avaient gagné les cimes des chênes, les samares et les bogues alourdissaient les branches des frênes et des châtaigniers. Plus frêles, les pleureurs frissonnaient quand l’haleine fraîche de la brise étreignait leur tronc, leurs grêlons bleus jonchaient le sol à chaque tressaillement. Une animation intense remuait les arbres et les fourrés, avec force de piaillements, de petits cris et de grognements plus graves ; d’invisibles êtres vivants secouaient feuillages et buissons en quête de nourriture.

Au tapage se mêlait le bruit confus d’une conversation houleuse, une voix juvénile sanglotait, plus aiguë que la basse menaçante de son interlocuteur, les glapissements de rage d’un troisième noyaient leurs paroles. Un pleur s’éleva plus sonore puis se tut avant d’atteindre son paroxysme, un hurlement suivit immédiatement. La plainte déchirante née dans un gosier bestial scella le moindre son de ce silence qui précède les catastrophes. Quelques secondes, une minute au plus, les chocs sourds d’une lutte résonnèrent entre les arbres avec une netteté accrue, puis une course alourdie écrasa les herbes, les branches mortes craquèrent sur son passage. La menace éloignée, les animaux reprirent leur vacarme, indifférents à la nouvelle statue érigée au seuil de la maison sous le monticule.

C’était pourtant une sculpture magnifique, une allégorie colossale de la fureur du désespoir, les talons rejoignaient le sol pour affronter l’inévitable, les doigts se fermaient sur les paumes suppliantes, le corps raidi quittait l’attente pour l’ultime combat. Modelée dans le grain le plus fin d’un minéral inconnu, d’une pâleur d’albâtre, la texture absorbait les rayons du soleil matinal et ondoyait en ombre et lumière sur la chevelure serpentine. Seuls les larges yeux s’emplissaient de pupilles d’obsidienne dont les abîmes sans fond fixaient un horizon au-delà des pleureurs qui cernaient la clairière. Au pli de la paupière gauche, une larme exquise, translucide, palpitait, comme s’il lui était impossible de sourdre ou de se figer dans la pierre.

Dans la défaite, Kalèkagath pétrifiée exsudait encore le mélange de violence et d’innocence de sa condition inhumaine, d’adolescente âgée d’un millénaire. Autour d’elle, la boue gardait les traces d’une lutte inégale entre un singe et un homme, et si Théophile avait été vaincu, le musicien avait disparu comme son adversaire.

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