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Christine Luce · Chapitre 30 sur 44

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Chapitre V

Le réveil déniché dans la Réserve gauche grelotta sa sonnerie mécanique. Ophidia s’éveilla avec force de bâillements repus et contempla le mur nu avec une satisfaction réjouie, sa plus grande victoire. La meilleure mais l’unique victoire, tempéra-t-elle, gagnée de justesse au cours d’un échange orageux avec le Gérant. Excédée par les pneumatiques qui fusaient jour et nuit dans sa chambre, elle avait posé comme condition indiscutable à la poursuite de sa mission le retrait de l’affreuse vigne.

« Vous abusez de vos fonctions, vous violez mon intimité. Ôtez cette horreur de mon mur !

Ne dites pas de sottises, la vigne est un moyen de communication indispensable pour gérer les urgences. Le Gérant

— Un outil de surveillance aussi, vous m’épiez, ne le niez pas. Quant aux urgences, vous pouvez frapper à ma porte, n’est-ce pas ? D’après la pancarte sur la porte, votre appartement obstinément clos est en face du mien.

Je suis occupé ailleurs. Ma position exige une attention de tous les instants, Gardienne, la vôtre est enviable, dépourvue de responsabilités. Le Gérant

— C’est entendu, je démissionne donc, sans remords.

Vous ne comprenez pas les impératifs de l’Institut, ni les charges à sa bonne marche qui m’incombent y compris la vôtre. Votre capacité à la torpeur est impressionnante : qui vous sortira de votre sommeil de plomb le matin ? Le Gérant

— Un réveil ! »

Vous êtes aussi déplaisante qu’un charançon dans la farine ! Le Gérant

Après cette comparaison peu flatteuse, l’omnipotent supérieur invisible avait cédé à contrecœur. Quelques heures plus tard, la végétation verdâtre disparaissait, il ne subsistait aucune trace de l’assemblage, pas même un reliquat de peinture mal décapée. Grimpée sur une échelle, elle avait vérifié chaque pouce de la surface avant de soupirer d’aise en installant la ravissante faïence horlogère découverte dans le fourre-tout de la réserve, blanche et toute simple, autour de laquelle des silhouettes noires dansaient, incrustées dans la poterie.

Ophidia tapota le réveil pour arrêter la mélodie aigrelette et sauta du lit, en forme pour affronter une nouvelle journée quoi qu’elle lui mijote. La veille, son estomac rempli, elle avait quitté Niklaus pour rejoindre immédiatement ses quartiers en évitant l’infirmerie. Elle avait malgré la fatigue toqué à la porte de l’émissaire du ministère puis, comme celui-ci ne répondait pas, elle avait écouté à travers le battant, aucun bruit suspect ne filtrait. Il était temps à présent d’apprendre les circonstances qui avaient conduit un honorable membre du gouvernement à franchir le seuil de l’Institut, et surtout pourquoi.

Dans le couloir, sous un lampyride affamé, l’infirmière rectifia la bonne ordonnance de son uniforme et frappa deux fois à la porte voisine, un sourire amène aux lèvres. Sa grimace officielle s’estompa au fur et à mesure que les secondes s’écoulaient dans le silence seulement perturbé par les grésillements de l’éclairage vacillant, elle cogna un peu plus fort. Aucune réponse, pas même les bruits d’un déplacement, l’inquiétude la gagnait, elle appela, elle s’égosilla, elle tambourina au mépris de l’étiquette qu’elle supposait de rigueur dans les relations avec le gouvernement. De « Monsieur le Directeur ministériel de l’Attention ? » emprunt de componction, elle termina par un « Müller, bon sang de Dame, répondez ! », en secouant avec violence la poignée.

« Tu en fais un vacarme ! s’exclama une voix douce et basse derrière elle, que se passe-t-il avec notre très officiel visiteur ? »

Ophidia sursauta et fit volte-face, d’abord effrayée, puis elle reconnut Montague, le seul résident sur lequel elle avait pu compter, trop discret malgré sa stature monumentale. Le premier aussi – si elle exceptait la méprise d’Endrike qui l’avait confondue avec Hayat –, à lui concéder le sexe féminin, une amélioration collatérale au drame qu’elle ne s’expliquait pas complètement. Elle l’avait entraperçu ces derniers jours, et l’unique fois qu’ils s’étaient croisés, sa main avait tapoté la sienne avec compassion et quelques mots chaleureux. Elle se serait bien appuyée sur son épaule afin d’alléger sa tristesse, mais il avait écourté la rencontre pour disparaître en ascension par la cage d’escalier.

Bien qu’il encombre la largeur du couloir, elle ne l’avait pas entendu arriver tandis qu’il glissait vers elle. Confortablement installé sur un coussin gigantesque, il tanguait vaguement au-dessus de la moquette vivante et l’interrogeait d’un regard surpris.

« Müller ne donne aucun signe de vie ! cria Ophidia.

— Recule, s’il te plaît, j’essaye la manière forte. »

Sans hésitation, Montague ébranla le battant d’un coup de battoir qui résonna d’un bout à l’autre du couloir, puis d’un deuxième. L’infirmière se boucha les oreilles avant le suivant, asséné à deux poings depuis son nuage en velours qui ballottait dangereusement à chaque élan monstrueux de l’homme montagne, lequel s’arrêta soudain après un ultime ahanement. Essoufflé, il palpa la surface inaltérée pour constater son impuissance :

« C’est inutile, ces portes sont créées pour résister à toute intrusion physique quand elles sont verrouillées. Une précaution parfois cruciale, même à l’Institut.

— Il faut une clef !

— Tu sais bien qu’il n’en existe qu’une par porte, et la clef qui nous intéresse est de l’autre côté. Les précautions nuisent parfois plus qu’elles sauvegardent. Je ne possède pas le bon talent pour nous débarrasser de cet obstacle. La force ne me vaut rien, mais… Oh !

— Quoi ?

— La réflexion a de gros avantages, Ophidia. Le voile est déchiré et je peux localiser la cible. Il est possible que…

— Que quoi, à la fin, Montague ! »

La Montagne adressa un signe impérieux à Ophidia pour la faire taire. Dans la semi-obscurité du lampyride déficient, il ressembla plus que jamais à une extraordinaire idole dont les chairs mouvaient avec paresse sous l’impulsion de muscles profondément enfouis. Ses yeux écarquillés, le clignement des paupières interrompu, entamaient un voyage interne qui leur rétrécit les pupilles jusqu’à les réduire à la pointe d’une aiguille, invisibles pour le commun des mortels. Il émit alors un gloussement de joie tout à fait incongru et chuchota deux mots inarticulés. Ophidia entendit un « Petites dindes » qu’elle se persuada aussitôt avoir mal interprété. L’instant d’après, Montague la regardait en souriant, l’air satisfait, et la porte s’ouvrit. Un flot de lumière inonda le couloir, les jumelles bondirent en pépiant de l’intérieur.

« Ah oui, mes petites chéries, petites dindes, mes bonbons acidulés, comme vous m’avez manqué, même lorsque j’avais oublié que vous me manquiez ! Oh oui ! » se pâmait à demi l’homme montagne pendant que le duo acrobatique l’escaladait et se nichait contre sa poitrine.

Les robustes sœurs paraissaient frêles dans les bras La Montagne, elles lui gazouillaient des reproches, a priori, ponctués des cris heureux qui les avaient baptisées.

« Awi !

— Owi !

— Oui, oui, j’ai tardé à vous appeler, contre mon gré, je vous expliquerai. Oh oui, vous me pardonnerez, je l’espère, mais filez à présent. Ah oui, il le faut. »

Après une dernière caresse sur chaque joue énorme, les jeunes femmes disparurent dans une brève trépidation, deux étincelles hors du foyer de la cheminée, à peine entrevues. Ophidia qui retenait sa respiration souffla bruyamment.

« Comment ? demanda-t-elle seulement.

— Gestalt », répondit d’abord laconiquement Montague, mais il précisa devant son visage décomposé. « Une force, une faiblesse, un homo gestalt. Awi et Owi l’ont créé, j’étais si faible sans elles. Certains d’entre nous ont besoin d’un accord afin de vivre “normalement”, léger comme celui de Niklaus et Iris, fusionnel pour nous. Le détruire entraîne de terribles conséquences, comme cela est arrivé à Endrike et Hayat. Mais il faut vous occuper de ce malheureux Müller, je vous attends ici, ces portes ne sont pas faites pour moi. »

La Montagne finissait à peine sa phrase qu’il s’empressa de s’écarter, la Gardienne se précipita dans l’appartement, plus pâle encore.

Les rideaux repoussés, le soleil matinal réchauffait la chambre austère, meublée d’une table et de quelques chaises, le lit coincé entre son chevet et une lourde armoire. Une légère strate de poussière stagnait sur le mobilier, elle scintillait irrégulièrement à travers le voile lumineux déversé par les fenêtres closes, et l’air possédait cette texture sèche des pièces longtemps condamnées. À part la protubérance d’une forme enfouie sous les couvertures, aucun effet personnel ne signalait la présence d’un occupant, ni valise ni vêtements.

L’atmosphère de cénotaphe oppressa Ophidia, elle souleva avec précaution le drap, comme s’il dissimulait un danger extrême, ou pire, qu’il révèle une couche vide. Les cheveux rares de Müller apparurent et, plus bas, son visage glabre et ses lorgnons ronds, une bulle de salive s’agitait mollement à la commissure des lèvres sous un souffle imperceptible. À travers les verres, les yeux béants tournaient dans les orbites, une ellipse lente et vague qui en effaçait à intervalles irréguliers la couleur pour s’emplir du blanc globulaire. Les narines palpitèrent d’un frémissement bref lorsque, le bras glissé sous les épaules de l’émissaire du gouvernement, l’infirmière voulut le pivoter sur le côté afin de soulager la respiration laborieuse, mais dans la face livide, la rotation oculaire s’alentit davantage. L’homme oubliait les mécanismes du corps, il agonisait.

Désormais calme devant l’inévitable, Ophidia desserra son étreinte pour seulement offrir la consolation de son bras si le mourant pouvait encore en ressentir le contact. Müller expira, les yeux étrangement figés vers elle à la fin de leur course erratique, sans l’expression scrutatrice sous les sourcils froncés qu’elle lui avait connue. La disparition de l’intelligence dans le regard affligea brutalement la Gardienne, elle ferma les paupières afin d’échapper à la vision du vide lorsque l’esprit s’anéantit.

« Il est mort », dit-elle, atone.

Sa voix résonna dans la pièce impersonnelle. Un long soupir de compassion lui répondit du couloir, puis Montage toussota, cherchant quelques mots de réconfort. Ophidia reprit avant qu’il les formule :

« Le melon de Müller, son chapeau… son chapeau n’est pas là. »

Fébrile, elle rejeta le drap, saisie d’un sentiment d’urgence inapproprié au vu des circonstances. L’absence du couvre-chef avait provoqué une anxiété irrationnelle, jamais Müller ne s’en serait séparé pour rendre une visite officielle. Bien qu’il soit couché entièrement vêtu et chaussé de ses épais souliers de marche, le melon manquait. Étendu de tout son long dans le lit, les pieds joints et les bras croisés sur le sternum, il agrippait dans ses poings un objet qui étincela à la lumière. Ophidia dénoua les doigts et s’en empara, le tourna et le retourna, en proie à l’incompréhension.

« Ophidia, j’ai découvert le melon ! Il a roulé sous le sommier. »

Penché à demi dans la pièce par l’encadrure de la porte qu’il obstruait, Montague lui montrait le bout du lit. L’infirmière se redressa en tripotant l’énigmatique trouvaille, une ride profonde barrait son front, elle dévisagea son ami sans aménité.

« Il est juste là », répéta La Montagne.

Il secouait un index véhément pour attirer son attention, frustré de ne pouvoir intervenir, coincé entre les chambranles. Son geste se suspendit quand il aperçut l’éclair lumineux que projeta soudain l’objet plat manipulé nerveusement, une forme aux côtés inégaux et aux arrêtes brutales. Il plissa les yeux, l’air suspicieux :

« Qu’est-ce que tu as donc trouvé ?

— Je ne sais pas, articula soigneusement la Gardienne, pourquoi Müller s’y accrochait avec autant de force alors qu’il mourait, mais c’est un fragment de miroir. »

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