Imago
Chapitre IV
Ezekel gravit les dernières marches de l’escalier d’honneur avec soulagement.
Après avoir essuyé une salve d’interjections bafouillées auxquelles il ne pouvait répondre faute de les comprendre, il avait traîné plutôt que conduit l’infirmière effarée depuis la cuisine vers le grand salon.
« Venez, vous verrez par vous-même », avait-il déclaré d’un ton sans réplique.
Et sans broncher, elle l’avait suivi avec un manque d’enthousiasme flagrant.
À l’approche du lustre des astres – grand-œuvre du brillant énergétiste inventeur du système des lampyrides, avait commenté Ezekel, sans se souvenir de son nom –, Ophidia avait ralenti, le cou rentré entre les épaules comme si le ciel allait lui tomber sur la tête. Exaspéré, et craignant qu’elle ne dévale les marches pour s’enfuir, son guide l’avait alors saisie par le poignet pour la hisser jusqu’au palier, au mépris des talons qui le déstabilisaient dangereusement.
« Lâchez-moi, je vous prie, vous me faites mal », hoqueta Ophidia qui se massa le bras dès qu’il eut obtempéré. Un peu gêné d’y avoir imprimé la marque de ses doigts trop serrés, Ezekel s’efforça de patienter avec bonne volonté pendant que la jeune femme remettait lentement de l’ordre dans sa tenue, surtout pour reprendre son souffle. Dès qu’elle sembla prête, il l’invita d’un geste courtois à bifurquer à gauche. En zigzaguant entre des statues qui représentaient des chats hiératiques, ils parcoururent les quelques mètres les séparant de leur destination tandis qu’il commentait la visite à la manière d’un majordome stylé.
« Ce labyrinthe artistique est nommé la Cour féline, vous aurez deviné pour quelle raison. Une exposition très mal située, si vous voulez mon avis. Entre nous, nous l’appelons la Chat-trappe, vous voyez, chausse-trappe, chat-trappe… », Ezekel s’interrompit pour toussoter un encouragement à rire aimablement de la facétie, sans succès. « Et donc, devant vous, le couloir mène à plusieurs appartements, dont le mien. N’hésitez pas à venir frapper à ma porte en cas de besoin, Bill l’a badigeonnée en noir, impossible de se tromper, c’est la seule de cette teinte dans l’Institut. Sachez que le Gérant m’a recommandé de veiller sur vous. »
Voyant que l’infirmière acquiesçait vaguement, hypnotisée par les sculptures peintes de circonvolutions multicolores, il continua sa présentation des lieux, satisfait de lui avoir transmis l’information.
« Si nous avions pris à votre droite, j’aurais eu le plaisir de vous ouvrir les portes de la bibliothèque générale de l’Institut, abondamment fournie en ouvrages de grand intérêt, mais il ne me semble pas qu’elle contienne de romans popul… hem, enfin, de romans de distraction. De l’autre côté de l’escalier, la galerie conduit à la salle d’eau commune de cet étage, près de l’un de nos nombreux bureaux d’études, et au petit salon. Celui-ci est occupé principalement par Montague, dit la Montagne, vous comprendrez pourquoi quand vous le rencontrerez, c’est un homme assez particulier. »
Un demi-sourire tordit les lèvres du guide improvisé tandis qu’il songeait à Montague, l’auteur du jeu de mots farfelu qui n’avait pas éveillé d’écho un peu plus tôt. Son amusement s’évanouit quand Ophidia lui jeta un coup d’œil surpris, empreint d’une certaine indignation, comme s’il avait fourré son index dans une de ses narines pour le curer en public. L’esprit de leur nouveau gardien restait opaque aux tentatives d’Ezekel de le percer et aucune explication n’éclaircissait ses mystérieuses réactions. D’une main fébrile, il se repeigna et heurta la barrette de son chignon, étonné une fois de plus de la trouver là. Heureusement, leurs pas les avaient menés à l’orée de la jungle des chats, il put surmonter son trouble pour annoncer le grand salon.
« Mais qui voilà ? »
Venue du coin le plus sombre de la pièce, déjà chichement éclairée par les fenêtres latérales, une voix plaisante avait brisé le silence qui s’était abattu à leur arrivée. Ophidia cligna des yeux afin de distinguer qui les accueillait, parmi les silhouettes floues assises autour de tables ou enfouies dans de profonds fauteuils. Les ressorts fatigués de l’un d’eux gémirent lorsqu’avec vivacité, une forme juvénile s’en extirpa pour s’avancer vers eux, les bras tendus.
« Bienvenue parmi nous, Ophidia Mambala ! Je suis enchanté de vous rencontrer, Monsieur. »
Le jeune homme saisit les deux mains de l’infirmière et les serra dans les siennes, un sourire rayonnant aux lèvres. De près, son regard d’un bleu lunaire la contemplait avec l’innocence ravie d’un enfant. Bien qu’elle ait tiqué à ce « monsieur » qui semblait tenir d’une névrose collective et qui, au grand dam de la professionnelle, l’horripilait, Ophidia ne put s’empêcher de lui répondre chaleureusement.
« C’est un plaisir aussi, mais appelez-moi Ophidia, je vous prie.
— Oh, bien sûr, les formalités deviennent superficielles puisque vous vous installez dans notre Institut. Nous vous attendions avec une telle impatience ! Comme je suis heureux de vous voir.
— Cet agité se trouve être mon frère et se nomme Endrike, Ophidia. »
En même temps qu’il faisait les présentations, Ezekel s’était avancé d’un pas pour tapoter l’épaule de son cadet et l’inciter au calme avec affection. Lâchant les mains de l’infirmière, le plus jeune esquiva le geste en renâclant. Le rictus qui lui découvrit les dents décomposa sa mine enjouée en un masque de vieillard grimaçant. L’air égaré, il dévisagea son vis-à-vis comme s’il venait d’éviter le coup mortel qu’un ennemi effroyable aurait voulu lui asséner. Puis sa joie réapparut aussi subitement qu’elle s’était effacée. Les rides s’estompèrent et la figure enfantine s’apaisa si vite qu’Ophidia douta avoir vu l’éclair haineux briller dans ses yeux, lorsqu’Endrike reprit ses mains encore tendues et les secoua de plus belle.
« C’est vrai, vieux frère, je ne tiens plus en place depuis que le Gérant nous a annoncé l’arrivée imminente du véritable Gardien. C’est un ravissement de contempler une nouvelle tête, plus aimable à regarder que les tristes crânes déplumés de mes camarades hiboux, parmi lesquels je m’endors d’ennui. Allons, venez, Ophidia », l’encouragea le charmeur comme elle résistait pendant qu’il la tirait vers les tablées d’où montaient quelques grognements indignés.
« Venez faire connaissance avec les oiseaux de nuit qui hantent la pénombre de notre salon.
— Allez-y, vous ne craignez rien », dit Ezekel que l’infirmière inquiète interrogeait muettement. Elle se laissa alors entraîner, la bouche pincée, mécontente d’avoir requis l’avis d’un pensionnaire, de surcroît désagréable.
« Ne vous fâchez pas, s’esclaffa son accompagnateur, mon frère provoque toujours cet effet pénible qu’il nous faut son autorisation et sa protection pour agir. Voyons, commençons notre visite avec mon partenaire de jeu, Ivan. » Faussement discret, il mima l’aparté de théâtre pour chuchoter haut et fort : « Méfiez-vous si vous entamez une partie d’échecs avec lui, dès que je sommeille pendant qu’il médite longuement son prochain coup, il manipule les pièces sans avoir l’air d’y toucher. Je n’ai jamais gagné un seul tournoi, acheva-t-il plaintivement.
— Réfléchis donc à ta riposte, c’est à ton tour, nous verrons bien qui rira le dernier ! Ne l’écoutez pas, Monsieur, Endrike tue le temps en nous le faisant perdre à écouter ses bavardages.
— Ophidia, répliqua en mode automatique la susdite. Bonjour, Ivan. »
Le pensionnaire, un homme de taille moyenne vêtu d’une gandoura jaune curieusement ceinturée par une grosse corde torsadée, avait fini par se lever de son fauteuil. Il s’inclina à demi pour la saluer sèchement et lui présenta son crâne effectivement dégarni, puis il se rassit, son attention déjà redirigée vers le plateau sur lequel les doigts légers d’Endrike martelaient une marche martiale. L’étrange cadence syncopée semblait le fasciner.
« La musique au pas marche chaque fois, Ivan répond à l’appel de ses rouages neuronaux comme une mécanique huilée. Mais je ne désespère pas de le distraire un jour en introduisant un rythme si complexe qu’il ne pourra pas le modéliser. Il en oubliera sa stratégie en s’acharnant sur le problème insoluble et enfin, je gagnerai, grâce à la stupéfaction qui le submergera !
— Impossible », répondit le joueur laconique.
Endrike éclata de rire.
« Il y a plus de choses dans le ciel et sur la terre, Ivan, que dans ta magie ! »
Le martèlement cessa et le musicien se redressa toujours rieur. Ophidia qui les observait, un peu étourdie par le verbiage, crut encore saisir une lueur vive d’animosité dans le regard pâle. Elle n’eut pas le temps de s’y attarder, car une voix grave s’éleva près d’elle et la fit sursauter.
« Au lieu de persifler, merle moqueur, donne-nous l’occasion de nous présenter seuls en reposant ton bec. Permettez-moi, monsieur Mambala, de vous souhaiter la bienvenue. »
Comme l’infirmière ouvrait la bouche pour rectifier son identité, l’homme l’arrêta d’un geste de la main.
« En toute indélicatesse, je vous écoutais, j’ai entendu que vous préfériez que l’on vous appelle Ophidia. Et pour rester honnête jusqu’au bout, je le savais déjà : ce matin, mon camarade Niklaus s’est départi de son mutisme nous mettre au courant de votre arrivée dans la nuit. Il n’a pas été facile de lui faire admettre qu’il pouvait parler du passé, habitué qu’il est à nous prévenir seulement des mille maux que nous subirons dans le futur. »
Le nouveau venu désigna une silhouette longiligne, debout de l’autre côté de la pièce, dans laquelle, bien qu’il lui tourne le dos, Ophidia reconnut à son costume l’hôte excentrique de la veille. Il se tenait dans un coin sombre à l’extrémité d’un mur dont les fenêtres, pourtant larges et hautes, ne dispensaient qu’une maigre lumière à peine secondée par les languissants lampyrides du plafond.
« … et voici notre ami…
— Excusez-moi, je dois aller voir. »
L’infirmière interrompit son interlocuteur qu’elle n’avait pas écouté, d’ailleurs. Il lui fallait résoudre sur-le-champ le mystère de ces fenêtres obscures. En louvoyant entre le mobilier fatigué et mal entretenu, des tables, des fauteuils et des chaises, elle traversa à grands pas la salle jusqu’à l’une des ouvertures. Une couche de crasse antédiluvienne couvrait les carreaux, mais les salissures n’étaient pas les seules responsables du triste éclairage. Pour en avoir le cœur net, Ophidia déverrouilla et, les battants béants, elle constata que devant elle, si proche qu’en se penchant elle aurait pu le toucher du doigt, un mur gigantesque montait du bas au dernier étage de la bâtisse. Au rez-de-chaussée, le goulot d’étranglement était jonché de déchets non identifiables, en haut, le ruban de ciel lui apprit que le temps avait viré au maussade. Elle respira une grande bouffée d’air malgré sa vague odeur de poubelle et se retourna, soulagée d’obtenir enfin une explication sensée à ce qu’elle voyait depuis son entrée la veille à l’Institut.
Rassérénée, la professionnelle de la santé inspecta le salon, notant l’excès d’humidité et le parfum aigre d’une communauté peu soignée, calculant déjà comment réformer ce laisser-aller sans essuyer de rebuffades. Les cadres étaient poussiéreux autour des tableaux qui représentaient des scènes dionysiaques aux détails parfois scabreux, voilés par les toiles d’araignées vertueuses, s’amusa Ophidia. Elle ne s’attarda pas sur les pensionnaires qui s’étaient rassemblées au côté de l’homme qu’elle avait quitté sans tambour ni fanfare. De leur groupe à l’allure disparate s’élevait un léger brouhaha, ils semblaient plus étonnés que froissés de sa conduite cavalière. Les deux frères s’étaient réunis un peu l’écart et discutaient avec animation mais à mi-voix. Isolé dans son coin, seul Niklaus ne remuait pas d’un cheveu.
Profitant du recul loin de tous ces hommes, car aucune femme ne se trouvait parmi eux – elle se promit de réfléchir plus tard à cette absence, personne ne l’avait averti de cet étrange fait dans un établissement collectif –, l’infirmière fit un tour d’horizon. Elle repéra à sa gauche une immense baie qu’elle n’avait pas remarquée parce que de lourds rideaux en épais velours l’occultaient, râpés, d’un marron indéfinissable qui se noyait dans les boiseries. Un large fauteuil occupait le point central devant la grande fenêtre, un poste d’observation qu’on aurait cru installé là pour surveiller le frémissement des toiles qui la drapait. Ophidia mit le cap sur sa cible avec énergie, trottant presque pour l’atteindre au plus vite et projeter un peu de lumière sur ce vaste salon insalubre. Sans qu’elle s’en aperçût, Ezekel s’était déplacé en même temps qu’elle et ils parvinrent ensemble au fauteuil, un baquet profond où deux personnes pouvaient facilement tenir. Campé devant la fenêtre, l’homme trapu l’empêcha d’y accéder, il paraissait surpris à la vue du siège vide.
« Où est Arthurius ? interrogea-t-il à la cantonade.
— Arthurius ? Mais il est là, devant toi, lui répondit Endrike, il est toujours assis dans ce fauteuil.
— S’il y était, je ne poserais pas la question ! Quelqu’un l’a vu ?
— Il est parti au Jardin des espèces pénibles, je ne sais comment il reviendra. »
La voix discordante de Niklaus jeta le trouble parmi les pensionnaires. Ils s’agitèrent pour rejoindre avec précipitation leurs chaises et, tout à coup calmés, reprirent leurs activités, n’accordant plus aucune attention à l’infirmière qu’ils s’apprêtaient à saluer. Seul Endrike avait hésité, mais il réintégra finalement sa place devant son adversaire et silencieux, continua sa partie d’échecs. Du coin de l’œil, Ophidia entraperçut la disparition de la reine noire, volatilisée du plateau. Éberluée par la situation, Ophidia chuchota à l’oreille d’Ezekel pour demander des explications en évitant de déclencher un nouvel incident.
« Le jardin des espèces nuisibles, qu’est-ce que cela veut dire, il y a un zoo dans l’institut ?
— Des espèces pénibles, pas nuisibles. Mais non, il n’y a pas de zoo, quelle idée curieuse, c’est l’Institut, ici, pas un parc animalier.
— Vous voulez dire qu’il n’y a pas de bêtes dangereuses, des lions, des tigres, des ours, alors ?
— Voyons, bien sûr que non. Je viens de vous le dire. »
Ezekel avait répliqué en remontant un sourcil scandalisé, il ajouta cependant que la disparition d’Arthurius était déroutante.
« Que diable est-il allé faire là-bas ? Ce n’est pas très prudent.
— Il y a donc des animaux nuisibles ! Des rasourires ? » s’inquiéta Ophidia, mal remise de sa rencontre avec le baigneur glougloutant de la cuvette des toilettes.
« Le petit-personnel n’est pas nuisible, mais désagréable quand il dévore les provisions au lieu de les ranger. Et les rasourires ne s’aventurent pas à l’extérieur, pas à ma connaissance en tout cas.
— Ils craignent les chats ? Ce sont des chats, alors, qui vivent dans votre Jardin des espèces pénibles ? Je suis allergique aux poils de ces jolies bêtes, j’aime autant ne pas les fréquenter.
— Non, pas de chats.
— Mais alors, qu’y a-t-il ? Des oiseaux ? Des insectes… comme ceux-là », demanda l’infirmière en désignant les lampyrides.
Cette fois, Ezekel ricana, amusé par l’image d’une jungle de globes sauvages.
« Peut-être après tout, mais ce n’est pas ma spécialité. Arthurius le sait peut-être, il est botaniste, il doit aussi posséder quelques connaissances de ce genre. Il ne devrait pourtant pas se rendre sur le terrain, il ne bouge jamais de son fauteuil. Vous devriez partir à sa recherche, je pense que cela fait partie de vos attributions, monsieur le Gardien.
— Oh ! » Ophidia rougit, vexée que ce malotru la rappelle à l’ordre « Bien entendu, j’escomptais seulement que vous m’avertissiez des précautions à prendre et me donniez les indications pour m’y rendre, dans votre Jardin des espèces pénibles ! »
Impassible, Ezekel lui expliqua le chemin avant de s’installer dans le fauteuil vide. Il se déchaussa avec un plaisir visible de ses escarpins à talons hauts et, les yeux clos, manifesta clairement son intention de sommeiller.
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