Imago
Chapitre X
Un roulement de tonnerre interminable ébranla le silence avec fureur. Ophidia grogna et se retourna dans son lit pour échapper au fracas soudain, la couverture remontée sur sa tête ne laissant visible qu’un buisson de boucles noires. Tombée des cieux, une voix de stentor se mêla aux déflagrations et, pourvue d’une vigueur divine, elle l’appelait sans relâche. L’infirmière tenta d’ignorer les exhortations célestes en enfouissant le nez plus profondément dans l’oreiller, mais la raréfaction de l’oxygène l’obligea à émerger. Elle dut se rendre à l’évidence, Ezekel tambourinait à sa porte.
« Gardien ! Ophidia ! Ouvrez, c’est urgent ! »
Un long soupir secoua les épaules d’Ophidia. Elle se redressa péniblement, se frotta les yeux gonflés par le manque de sommeil et murmura : « L’urgence ne peut pas attendre une heure ou deux, je viens de m’endormir.
— Qu’avez-vous dit ? Gardien, vous devez me répondre. Ophidia ! »
Et le martèlement reprit de plus belle.
« Cessez de martyriser ma porte et mes tympans, j’ai entendu ! Quelle urgence ? Bill a trébuché sur l’Oracle dans l’escalier ? Le gros-gros chat s’est vautré dans le fauteuil d’Arthurius ? »
Une pause soudaine interrompit le vacarme, comme si ces questions demandaient mûre réflexion.
« Je ne crois pas que le sphinx ait quoi que ce soit à voir dans cette histoire, énonça calmement Ezekel, Arthurius occupe seul son fauteuil. Mais il est mort. »
Un CLING ! assourdi dans les hauteurs du tube, près du plafond, ponctua l’annonce funèbre.
Ophidia dédaigna l’avertissement, elle s’était déjà jetée en bas du lit. Elle renonça à s’habiller et, en chaussant ses mules à pompons, elle enfila sur sa nuisette la veste de son uniforme qui traînait sur le parquet avant de se précipiter à la porte. Derrière l’attendait le messager de mauvais augure, emmitouflé dans un superbe peignoir de mohair rose pâle. En dépit des circonstances douteuses, l’infirmière ne put s’empêcher de remarquer que leurs chaussons se ressemblaient et constata, piquée d’une pointe d’envie, que ceux d’Ezekel étaient plus luxueux.
La lumière mesquine du séjour indiquait qu’il était tôt dans la matinée. Des pensionnaires cernaient le fauteuil fatal, ils formaient un groupe assez piteux dans leurs tenues de nuit hétéroclites. Seul Endrike s’était vêtu d’un saroual et d’un boubou enfilé en hâte, le devant derrière, qui lui donnaient l’apparence d’un jeune mendiant des terres désertiques. Il quitta les veilleurs et s’avança au-devant des arrivants, les paumes en l’air dans un effort futile pour les arrêter.
« Tu ne dois pas voir cela, Ophidia, c’est terrible.
— Endrike ! Ne sois pas irresponsable, le gourmanda son frère aîné. Au contraire, le Gardien doit constater le décès, c’est son métier.
— Bien sûr, je dois voir le corps, j’ai déjà vu des morts. Ton inquiétude me touche, mais…
— C’est une mort affreuse, n’y va pas ! » la supplia le cadet avec une grimace de désespoir.
L’infirmière baissa d’un geste apaisant les mains qui se tordaient et repoussa gentiment Endrike. L’ambiance morbide pesait de cette atmosphère feutrée qui réduit les vivants au silence pour accompagner la mort. Pendant qu’elle traversait la pièce, ses talons claquaient avec insolence et les pompons duveteux se balançaient à chaque pas. Les jambes nues sous sa veste, elle eut conscience de l’incongruité de sa tenue, mais les pensionnaires ne présentaient pas un spectacle plus compassé dans leurs pyjamas bariolés. Sans un murmure, ils s’écartèrent du siège à son arrivée, elle vit au bas de celui-ci, les orteils d’un pied droit qui dépassait, pris dans une mare filandreuse.
Dès le premier coup d’œil, il lui parut bizarre : mollement étalé sur le parquet, sa peau livide était striée avec une régularité suspecte de traits noirâtres. Endrike n’avait peut-être pas exagéré son avertissement, elle ralentit, saisie d’appréhension. Peu à peu, au creux du fauteuil, se dévoila le corps replet d’Arthurius, et pourtant vigoureux comme elle l’avait constaté quand elle le soutenait à leur retour du Jardin des espèces pénibles. Ses traits s’étaient liquéfiés, amalgamés autour de l’ossature du visage, les joues pendaient sur son cou, flasques et adipeuses en même temps. Du malheureux, il ne restait qu’une architecture molle comme de la bougie fondue, la chair couleur de cire accentuait encore les zébrures des scarifications qui parcouraient chaque pouce du cadavre, brunes de sang coagulé.
Ophidia réprima un haut de cœur, la bile lui remonta de son estomac creux, elle se força à la régurgiter et combattit le vertige qui menaçait de se transformer en évanouissement. Jamais elle n’avait vu un mort dépouillé de son humanité aussi tôt après son trépas. En reprenant son aplomb, un éclat dans les rigoles sanguinolentes attira son regard, près de la main gauche suspendue dans le vide par-dessus l’accoudoir. Elle se pencha vers l’objet brillant et reconnut un scalpel : le supplicié avait été incisé sur tout le corps pour agonir après une longue souffrance, exsangue.
Mais le pire était à venir.
Courbée vers le bras d’Arthurius, elle distingua des lettres et comprit, horrifiée, qu’un mot était répété sur chaque parcelle de chair, gravé à la lame : « Repentir ».
La gardienne se redressa avec difficulté, les yeux braqués sur l’atroce confession. Au bout d’un moment, elle surmonta sa fascination morbide et contempla leur troupe. Ses pensionnaires avaient l’air pitoyables ; les épaules basses, leurs regards fuyaient le sien ou, au contraire, l’imploraient. Tous étaient là, disséminés dans le salon, à part Montague, rencontré la nuit même, et le jardinier intermittent, pour l’instant surtout insaisissable. Quelques-uns demeuraient des silhouettes floues, le rigide Pedro la boudait ostensiblement et trois d’entre eux évitaient son contact, leurs identités lui échappaient encore, elle les appelait les ombres grises.
« Tous, partez tous ! Sauf Ezekel et Bill. »
Sa voix avait légèrement tremblé dans les aigus, mais elle se raffermit quand Ophidia continua de donner ses consignes.
« Rentrez dans vos appartements, et ne les quittez pas sans raison précise. Le salon est fermé jusqu’à nouvel ordre, le Gérant ou moi vous avertirons. Vous m’avez bien entendue ? »
Un murmure d’assentiment général lui répondit. Dans un frottement de pantoufles, les résidents sortirent avec une précipitation soulagée.
Endrike hésita, tendu comme un arc vers le fauteuil, l’œil fixé sur un point au milieu du lourd rideau qui servait de décor à la scène du crime, mais son frère le poussa d’une bourrade et il s’empressa de rejoindre la débandade. Bill se dandinait, prêt à le suivre dans le labyrinthe de la Cour féline, il jetait des regards féroces à Niklaus qui, pour l’éviter, avait préféré emprunter le détour par l’autre côté de la balustrade. D’un geste, Ezekel lui intima de ne pas bouger, le balayeur baissa la tête et se tint coi.
Ophidia se félicita de son ordre, les risques d’une nouvelle bagarre auraient miné son énergie déjà chancelante. De plus, s’il y avait besoin, et sous la surveillance du vigile de l’Institut, Bill pourrait prêter main-forte.
« Et maintenant, que faisons-nous ? » demanda Ezekel quand tous les pensionnaires eurent disparu.
« Vous montez la garde, personne n’entre ici. Et vous ne vous approchez pas du fauteuil. Tenez, pas plus près que cela. »
Ophidia se plaça à trois mètres et désigna un périmètre en traçant avec les mains un mouvement circulaire. Sa veste se retroussa et elle sentit un courant d’air lui passer en haut des cuisses. Prestement, elle tira sur son vêtement, soucieuse de conforter sa dignité en un moment crucial pour asseoir son autorité. Peine perdue, impassible devant sa tenue légère, Ezekel leva un sourcil pour seulement lui faire remarquer qu’elle avait enfilé sa veste la doublure à l’extérieur avant d’acquiescer à ses instructions.
« C’est entendu, dit-il, et vous, qu’allez-vous faire, Gardien ?
— Je pars de ce pas avertir le Gérant, s’il ne l’est pas déjà, et aviser avec lui des suites. L’affaire dépasse nos compétences, cette mort relève du Ministère des Précautions. »
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