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Christine Luce · Chapitre 6 sur 44

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Chapitre III

L’écho d’un choc métallique éveilla la dormeuse recroquevillée dans son nid de fortune. Pendant la nuit, les deux foyers s’étaient éteints et la température avait considérablement diminué, ses pieds refroidis dépassaient de son manteau. La conscience embrumée, Ophidia songea d’abord à s’enfoncer dans le sofa, ses orteils frileusement recouverts, pour reprendre son rêve au moment où, dans une charmante auberge en bordure de lac, l’hôtesse lui proposait un solide petit-déjeuner. Avant qu’elle ait eu l’occasion de l’accepter, un nouvel impact sonna désagréablement pour la ramener à la réalité, elle rejeta sa piètre couverture et se redressa avec vivacité.

Les lampyrides luisaient à peine, mais l’assemblage abracadabrant de meubles encombrait toujours la pièce. À l’une des fenêtres, un rideau s’agitait, chacun des frémissements de tissu était suivi d’un courant d’air frais.

En frissonnant, Ophidia se fraya un passage jusqu’à la croisée et tira les lourds pans de brocart, éternuant quand ils exhalèrent une volée de poussière argentée dans l’aube printanière. Le jour se levait à peine et la brume d’après la pluie s’élevait de la terre ameublie d’un potager. L’horizon s’arrêtait à une trentaine de mètres, barré par une rangée d’arbres en fleurs. Des fruitiers, probablement, elle n’en distinguait les formes qu’au travers des volutes de brouillard accrochées aux branches. Avant leur barrage fantomatique, un labyrinthe de travées cultivées sinuait et s’enroulait autour de buissons prolifères, mêlant aux comestibles les plantes d’ornement, dont le fouillis heurta la fille de fermier avant qu’elle en appréciât le charme désordonné. La grasse odeur d’humus encore humide, les couleurs tendres des fleurs entrebâillant leur corolle au lever du soleil et le bruissement paisible des feuillages achevèrent de la conquérir malgré elle.

À deux pas, en contrebas du rez-de-chaussée, un plant de fraises sur le point de mûrir la fit saliver. Son estomac gargouilla pour lui rappeler le souper qu’elle n’avait pas pris la veille. Elle n’avait pas même dîné d’un gâteau malgré le congrès de pâtisserie coincé en ville, pensa-t-elle avec dépit. Elle avait faim et regretta le déjeuner manqué dans son rêve. Cependant, rassérénée par le paysage réconfortant du jardin, elle écarta chaque rideau des trois baies vitrées de son bureau, moins rébarbatif que prévu. Dans son dos, deux CLING ! la rappelèrent à l’ordre, elle se décida à affronter la vigne vierge et folle qui courait sur la paroi opposée.

Le vert cru de la tuyauterie végétale et de ses excroissances, loin de s’estomper sur le mur sali, offensait la vue, plus écœurant encore que dans la nuit. Avec une certaine répugnance, Ophidia s’en approcha pour réceptionner les tubes, tombés bruyamment sur l’opercule en espèce de bois pétrifié qui obturait l’extrémité de ce réseau de communication bizarre. Les deux messages étaient identiques :

Gardienne, l’heure a sonné, l’Institut a besoin de vous. Le Gérant

L’exaspération devant ces mots à la fois sibyllins et un peu inquiétants menaçait à nouveau de la troubler quand un troisième CLING ! claqua à ses oreilles. Fébrile, elle décacheta le pneumatique.

Bonjour, Gardienne. Le Gérant

Irritée, elle dit tout haut : « Bonjour, Gérant ». Un gargouillis approbateur gloussa dans les tuyaux.

La mesure battait son plein, Ophidia détestait que l’on se moque d’elle, même par tubes interposés. Le caractère exact de l’Institut lui échappait, c’était en tout cas une maison excentrique – car elle se refusait de convenir qu’elle pensait plutôt « de fous », un terme contraire à son éthique du métier. Décidant de se comporter comme si sa prise de fonction se déroulait avec toute la banalité requise dans un établissement ordinaire, elle entreprit de s’installer. Sa résolution, qu’elle qualifia in petto de parfaitement saine, lui donna le courage de contempler sans ciller le capharnaüm. Pour affermir son aplomb, elle enfila ses bottillons, après les avoir décrassés avec le mouchoir d’urgence toujours disponible dans sa poche d’uniforme, et les laça solidement, puis elle sélectionna une commode pratique, et surtout dépourvue de la moindre fioriture suspecte, pour ranger ses vêtements. Elle explorerait ensuite les lieux en quête d’un repas mérité.

Trois coups résonnèrent à la porte, des coups secs, espacés les uns des autres d’un silence soigneusement compté. Ophidia s’immobilisa une culotte bordée de dentelle à la main, désemparée devant sa valise à moitié déballée. Comme elle tardait à répondre, on frappa derechef sur le même rythme, sans impatience et résolument. À la va-vite, elle enfourna dans le bagage le linge sorti, son manteau par-dessus pour le dissimuler le mieux qu’elle put, et alla ouvrir.

La personne que l’infirmière découvrit défia un instant ses capacités d’analyses, pourtant rodées par plusieurs années d’expérience professionnelle. Chaussée d’escarpins à talons hauts, la visiteuse portait un tailleur, la jupe longue et droite assortie à la jaquette cintrée en lin noir, le jabot du chemisier blanc moussant dans l’échancrure, mais plusieurs détails gâchaient l’effet sévère et séduisant. D’abord par une caractéristique d’ordre pileux : le visage était encadré jusqu’au menton par deux barres soyeuses et bouclées, lesquelles prenaient naissance dans les cheveux strictement tirés en chignon.

Ophidia cherchait le mot précis pour qualifier ces attributs velus, assez rares chez les messieurs et plus encore chez les dames, lorsqu’elle repéra l’ourlet raccourci à l’aide d’épingles à nourrice. Le bricolage maladroit s’expliqua quand elle réalisa que le costume tout entier avait été cousu sur mesure pour quelqu’un d’une stature supérieure à celle du… de la… Soudain, elle se souvint : des rouflaquettes ! C’était le nom que l’on donnait aux ornements poilus des élégants représentés sur les daguerréotypes anciens.

Un toussotement poli interrompit l’examen d’Ophidia. Rougissante, elle l’abandonna et faillit perdre contenance sous le regard aigu qui la transperça. L’homme, car à sa pomme d’Adam, elle ne doutait plus qu’il en fut un, la dévisageait avec autant d’étonnement qu’elle en avait eu en le découvrant.

« Monsieur Ophidia Mambala ? interrogea-t-il avec une hésitation marquée.

— C’est bien moi, mais… »

Elle fut interrompue avant même qu’elle ait pu protester de sa qualité féminine.

« Mon nom est Ezekel Etxeochoa, je suis… »

Les yeux vagues, l’étonnant interlocuteur s’abîma dans un silence rêveur, puis reprit le fil de sa phrase alors que l’infirmière était sur le point d’user, à son tour, de la toux bienséante pour lui rappeler sa présence.

« Je réside ici, déclara-t-il d’un ton ferme, bienvenue parmi nous. Le Gérant m’a chargé de vous accueillir et de vous présenter l’Institut et ses habitants.

— Merci, c’est très aimable de votre part. Cependant, ne pourrait-il pas m’accorder un entretien, d’abord ? Si vous m’indiquiez comment me rendre jusqu’à son bureau, peut-être est-ce celui d’en face ?

— Je n’ai jamais vu le Gérant, répondit abruptement Ezekel. Si vous voulez bien me suivre, que je vous montre les lieux, le temps passe vite. »

Ophidia, échaudée par la réception de la veille, s’attendait presque à la chute d’une salve de pneumatiques la mettant en garde contre son nouvel hôte et tendit l’oreille ; rien ne dégringola des tuyaux. Philosophe, elle conclut que celui qui n’écrit mot consent et résolut d’accepter l’invitation.

« Bien, mais j’aurais aimé faire un brin de toilette et ici, ce n’est guère possible, j’en ai peur. Et puis, je meurs de faim », avoua-t-elle en jetant un regard désolé sur la pièce encombrée.

Avec précaution sur les talons aiguilles de ses escarpins, l’homme s’avança et lui désigna du doigt le fond de la pièce qui disparaissait sous l’amoncellement de meubles.

« Il y a un cabinet de toilette à l’intérieur de l’infirmerie. »

Effectivement, une porte masquée par un imposant buffet semblait ouvrir sur une dépendance, hors d’atteinte.

« Bien sûr, continua-t-il, cet idiot de Bill a déployé le plus grand zèle à la tâche. Je suis navré, notre factotum a beaucoup plus de muscles que de cerveau. Mais vous auriez été mieux dans votre appartement, je vous assure qu’il n’y aura pas touché, nous ne savons pas où il se trouve.

— Bien entendu, un logis perdu, marmonna Ophidia, quoi de plus naturel, ici.

— Pardon, monsieur ? »

L’infirmière renâcla, mais retint la moutarde qui lui montait au nez pour répondre d’une voix suave :

« Appelez-moi Ophidia, je vous en prie.

— Bien, Ophidia. Ezekel suffira également.

— Si nous entamions cette visite par une salle d’eau et, ensuite, vers la cuisine ou un quelconque lieu qui dispense la nourriture à ses locataires affamés ?

— Je vous y mène, j’imagine que je réussirai bien à vous confectionner un en-cas si le petit-personnel a quitté l’office. »

Malgré sa déclaration, il n’avait pas l’air convaincu de ses compétences culinaires. Ophidia, tout à coup ravigotée par la promesse de nourriture, lança un coup d’œil mauvais à la vigne puis sur l’entassement de meubles. Délaissé sur son sofa de la nuit, son bouquet bien défraîchi nécessitait le secours d’un vase, elle s’en empara et sortit. Indécise devant la porte, elle se demanda s’il existait des clefs, mais l’homme s’éloignait déjà. L’envie pressante de rejoindre un cabinet et un réfrigérateur l’emporta sur la prudence : après tout, elle ne possédait rien de plus séditieux que des culottes à dentelles.

Le couloir lui parut moins angoissant après sa nuit de sommeil bien qu’il soit toujours éclairé par les lampyrides, car nulle fenêtre ne s’ouvrait sur l’extérieur. Elle se dépêcha d’emboîter le pas de son guide qui chaloupait sur ses talons aiguilles, les jambes un peu arquées pour maintenir l’équilibre. Quoique dépourvue de grâce, sa démarche ne le gênait pas assez pour le ralentir, elle se mit à trottiner pour le rattraper. À la conjonction des deux couloirs, après les placards de droite et de gauche, il bifurqua vers les profondeurs de la maison. En passant, Ophidia eut juste le temps d’apercevoir, de l’autre côté, une porte à carreau vitré et supposa qu’elle donnait accès au potager.

La portion de couloir qu’ils avaient empruntée s’achevait sur un double battant, précédé par une seule porte latérale. Ezekel lui signala brièvement que c’était l’office, mais le panneau indiquait « L’eau fisse ».

« Une œuvre de Bill », ajouta-t-il sèchement devant sa mine interloquée, « son orthographe fléchit autant que sa cervelle. »

Et sans s’étendre plus sur le sujet, il poussa les vantaux.

« Oh ! »

L’exclamation de surprise échappa à la nouvelle venue, éblouie par la luminosité de l’immense salle. Elle accommoda sa vision en clignant des yeux et découvrit une vaste pièce percée de grandes baies vitrées et de nombreuses fenêtres. En face d’elle, les marches en marbre rosé et le bois verni des balustres d’un majestueux escalier miroitaient aux rayons du soleil matinal. Il se divisait à mi-parcours en deux gracieuses volées vers les extrémités opposées d’une galerie à l’étage supérieur. Étourdie par le vertige lumineux, Ophidia leva la tête pour apercevoir un lustre invraisemblable composé de globes et de tubulures, retenu au lointain plafond par un étroit goulet. L’assemblage de lampyrides reproduisait en bourdonnant la complexité d’un système astral, il semblait suspendu dans le vide de l’espace dont il illuminait les ténèbres une dizaine de mètres plus haut.

« Oh ! » répéta-t-elle en chuchotant.

S’arrachant à la fascination de l’inquiétante splendeur, son regard redescendit vers un horizon moins étranger à sa conception de l’éclairage. Au-delà de la trouée qui montait jusqu’à la voûte du premier étage, les lampyrides « normaux » secondaient l’action d’honnêtes fenêtres, réparties sur les murs extérieurs d’une salle à manger aux proportions imposantes. Des tables rondes, assez légères pour être déplacées, étaient disposées en désordre sous les vitres tandis que le rectangle ouvert d’une tablée monumentale occupait, avec ses trois plateaux massifs, toute la surface de l’autre côté. Les chaises bien rangées sur leur pourtour et les dessertes disséminées ici et là permettaient d’accueillir une cinquantaine de convives. Ophidia rectifia son impression première pour requalifier la pièce en salon de réception lorsqu’elle aperçut, entre de larges baies, l’armature en ferronnerie ouvragée d’une bow-window. Il ne s’agissait pas vraiment d’une fenêtre, mais d’une porte dont les quatre pans fragiles ouvraient sur une terrasse.

Un raclement de gorge fit sursauter l’infirmière. Sa distraction devant le fastueux décor interrompue, elle se retourna assez vivement pour intercepter l’expression impatiente de son guide. Il attendait, guindé dans son séduisant tailleur, la main posée sur la poignée d’une porte à doubles battants. D’un geste, il lui en désigna une autre en reprenant sa mine impassible.

« La salle d’eau, présenta-t-il cérémonieusement. Vous me rejoindrez à l’office après vos ablutions, je vous prépare un repas pendant ce temps. »

Il s’inclina brièvement et s’engouffra par la porte ouverte d’une poussée. Quand les panneaux cessèrent de claquer et les gonds de grincer, Ophidia d’abord interdite se secoua pour obéir à l’injonction.

En évitant de regarder vers le haut, elle passa sous la volée à gauche de l’escalier principal et pénétra avec circonspection dans la fameuse salle d’eau – elle n’aurait pas été plus étonnée que ça de déboucher au bord d’une piscine. Cependant, sous les omniprésents lampyrides, elle n’identifia que les accessoires classiques pour se débarbouiller et se débarrasser des nécessités physiques ; elle abandonna en urgence son bouquet dans un lavabo et se précipita vers un cabinet. Alors qu’elle finissait d’assouvir les désirs frénétiques de son appareil digestif, elle entendit un gargouillis. De nouveau perplexe, elle entrebâilla la porte et jeta un coup d’œil sur la pièce, mais elle ne vit personne à part son reflet dans le miroir qui couvrait la paroi en face.

Le glougloutement paraissait provenir du dernier cabinet, fermé, et ressemblait diablement aux borborygmes qu’un animal ferait en s’éclaboussant dans une mare. Ophidia renonça à procéder à une toilette trop intime en cette compagnie, ne sachant pas si le bruit venait des tuyaux défectueux ou si une bestiole s’en était échappée. Furtivement, elle gagna le lavabo le plus éloigné et se lava rapidement les mains, vérifia que son visage était propre et replaça une mèche rebelle sous son calot. Toujours à pas de loup, pour ne pas troubler l’occupant éventuel du cabinet gloussant, elle récupéra ses fleurs avant de sortir avec une promptitude qu’elle attribua à sa conscience professionnelle : un résident l’attendait.

Au milieu de la cuisine, les traces des activités d’Ezekel s’éparpillaient sur le plan de travail : beurre torturé dans sa jatte, flaque de lait près du pichet, miettes de pain semées loin de la miche comme dans la forêt après le passage du petit Poucet. Sur le fourneau datant d’avant les robes raccourcies, une bouilloire sifflait plus fort qu’un agent de la circulation au carrefour du centre de Bonnefin. À côté, le nez dans l’énorme réfrigérateur antique, l’apprenti cuisinier fourrageait les rayonnages. Triomphal, il se redressa un pot de confiture dans chaque main et les porta sur la table en négligeant de refermer la glacière. Ophidia repoussa la porte d’un geste machinal, attrapa une éponge dans l’un des deux éviers, aussi larges que des lavoirs, pour essuyer les dégâts, puis tourna sur elle-même, la paume pleine de bouts de pain, sans voir aucune poubelle.

« Posez ça sur la table, il n’y en a pas », lui dit Ezekel devinant à la pantomime son embarras. « Le petit-personnel s’en occupera. J’ai appelé, mais aucun n’a daigné apparaître. Vous préférez la gelée d’or floral ou la confiture de fraises ?

— Le choix est cornélien.

— Prenons les deux, alors. Emportez-les dans l’office, et donnez-moi vos fleurs, je trouverai bien un vase dans ce buffet, il est assez grand pour contenir l’argenterie d’une cantine ministérielle. »

Ophidia tendit son bouquet en souriant à l’acrimonie sarcastique de la réflexion. On répétait la même chez elle, à huit jours de bateau ; la réputation des ministères souffrait partout de leur âpreté à soutirer les taxes qui n’enrichissaient pas le bien public.

Coincé dans un renfoncement, l’office faisait partie de la cuisine, séparé de l’espace de travail et de cuisson par une cloison. L’infirmière s’empara des confitures et de la corbeille de pain tranché pour les disposer sur la longue table, beaucoup plus rustique que celles de la salle de réception. Après une légère hésitation, elle s’installa pour attendre avec une impatience gourmande que son hôte la servît.

Peu après, il arriva chargé d’un plateau, l’air plutôt faraud.

« J’ai découvert ceci sur un rayonnage, remarquable, n’est-ce pas, pour transporter la vaisselle ? dit-il en le lui désignant.

— Oh, tout à fait, un accessoire indispensable dans les infirmeries, d’ailleurs.

— Hum, oui, bien sûr, répondit-il un peu vexé. Je voulais dire que je ne pensais pas en trouver un dans… »

Ezekel s’interrompit tout à coup conscient de la banalité d’un tel objet à l’intérieur d’une cuisine, puis, recouvrant son impassibilité, reprit :

« Mais voilà le beurre et les couverts. Thé et café demeurent indétectables, j’espère qu’ils ne les ont pas mangés. Aimez-vous la tisane d’herbes… probablement médicinales ? »

Comme Ophidia acquiesçait, prête à avaler n’importe quoi pourvu que ce soit comestible, il servit deux tasses et poussa vers elle le pichet de lait et le sucrier.

« Bien entendu, vous aimez la tisane, n’est-ce pas, une boisson indispensable dans votre métier », ajouta-t-il, perfide.

Mais il en fut pour ses frais, l’infirmière ne releva pas la provocation, occupée à étaler généreusement beurre et confiture sur une tartine.

En sirotant son breuvage insipide avec le stoïcisme d’un hôte prévenant, Ezekel l’observa dévorer l’en-cas avec un appétit féroce, d’autant plus impressionnant si l’on considérait la taille menue de l’ogre envoyé par les ministères. Le Gérant prétendait qu’Ophidia venait les soigner, car ils ne tournaient pas rond, tous sans exception ; il ne pouvait le nier. Pourtant, malgré son allure de lutin, ce monsieur Mambala, dont l’esprit restait imperméable à ses attouchements, lui inspirait une méfiance instinctive. Bien sûr, il savait que son pouvoir s’était considérablement affaibli depuis… quelque temps, mais il se demandait de quelle sorte de magie l’imagination avait pourvu cet employé minuscule qu’il ne réussissait pas à atteindre. D’un geste inconscient, l’un de ces tics familiers qui aident à réfléchir, il passa ses doigts écartés sur son crâne. Ils heurtèrent la barrette retenant son chignon sévère, il ôta sa main, surpris comme chaque fois.

Les bruits de mastication avaient cessé, Ophidia s’essuyait la bouche et soupirait d’aise.

« Délicieux, merci infiniment, je mourrais de faim. »

Ezekel la regarda d’un œil surpris, peu convaincu de la qualité gastronomique de sa collation.

« Je vous assure que j’ai très bien mangé, délicieux est peut-être exagéré, la tisane était essentiellement brûlante. Par contre, gelée et confiture méritent le qualificatif. J’ai vu un plant dans le potager, les fraises en viennent ? demanda Ophidia.

— Je l’ignore, il faudra poser la question à Arthurius ou au jardinier intermittent.

— Le dernier cabinet au fond de la pièce d’eau glougloute », commenta sans raison la jeune femme.

Ahuri par la déclaration abrupte, l’homme resta coi, s’interrogeant sur la santé mentale du nouveau responsable des soins. Au même instant, les doubles battants de la porte tanguèrent et, venue de la salle de réception, une ombre véloce traversa leur champ de vision pour disparaître dans un recoin de la cuisine par une autre issue plus modeste. Si l’interruption médusa Ophidia, Ezekel reprit contenance et s’exclama :

« Je comprends ! Voilà pourquoi le bougre ne répondait pas, il se baignait.

— Pardon ?

— Le petit-personnel, voyons ! Enfin, l’un d’eux.

— Je suis fort aise que vous compreniez, mais je ne vois pas du tout de quoi, ou de qui vous parlez ! » s’échauffa Ophidia, toujours susceptible quand on discutait de taille.

« Cher monsieur…

— Ophidia, le coupa la susnommée.

— Ophidia, reprit Ezekel faussement accommodant, je vous certifie qu’il ne me viendrait pas à l’idée de vous vexer intentionnellement, vous n’êtes en aucun cas membre du petit-personnel malgré votre taille. Si je vous ai blessé, je vous présente mes plus plates excuses. »

Aucun trait de son visage n’avait trahi ses sentiments pendant le persiflage de ses explications déguisées en regrets. Dans le doute, Ophidia se contenta d’accepter les unes et les autres d’un signe de tête.

« Qui était-ce, alors ? demanda-t-elle, radoucie.

— Une rasourire, bien sûr.

— Une quoi ? Enfin, qui ?

— Rasourire, une chimère assez peu attrayante mais utile. Êtes-vous au courant des activités de l’Institut ? Nous pratiquons la magie, voyez-vous. »

D’un ton soupçonneux, il conclut fermement : « Votre nomination ici me paraît de plus en plus étrange. »

Les yeux exorbités d’Ophidia lui apprirent qu’il n’était pas le seul à estimer la situation étrange.

***

 

Quelque part dans l’Institut, le Gérant émit un petit rire de satisfaction : leur nouvelle recrue se révélait parfaite.

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