Imago
Chapitre XIII
Bonjour !
— Bonjour, Endrike. »
Le poète avait frappé un rythme guilleret sur la porte avant d’entrer sans attendre d’invitation.
Peu à peu, les résidents avaient repris commerce avec leur Gardien, ils la saluaient dans les couloirs et entamaient de timides échanges au repas ou dans le salon. Même Pedro était revenu à de meilleurs sentiments, depuis la guérison de son rhume particulièrement coriace. L’intérêt de l’infirmière pour les grimoires médicinaux pendant sa maladie avait atténué sa défiance, d’autant plus qu’il avait découvert une interlocutrice attentive à ses péroraisons verbeuses, quand il s’attardait avec minutie sur le détail des œuvres d’anciens grands maîtres enchanteurs.
Un après-midi, Endrike s’était invité à l’infirmerie, aussi primesautier qu’il l’était la veille de la mort d’Arthurius. Chargé d’une flûte et d’un tam-tam, il déclara son intention de continuer ses cours de création afin d’aborder la magie par la musique et le chant, un peu déconcerté par les progrès stagnants de son élève en dessin. Mais la visite de ce jour n’avait pas pour objectif d’enseigner les trilles à Ophidia, il la secondait avec enthousiasme dans l’organisation de la party.
« Tout est prêt ! Bill vient d’installer les parasols, allons accueillir nos invités, Gardien.
— Très bien. Attends juste une seconde, je termine mon inventaire. »
Ophidia achevait de noter l’état du stock des drogues, songeant avec un contentement renouvelé à ses nouvelles connaissances en herboristerie. Les plantations de la serre fournissaient l’essentiel des ingrédients nécessaires à confectionner onguents, décoctions et concentrés curatifs pour guérir les maladies ou blessures courantes. Un étui apparaissait parfois, une notice claire inscrite sur l’étiquette, contenant un composant absent du jardin couvert, déposé par son assistant insaisissable.
Pendant qu’elle écrivait, Endrike chantonnait en dansant d’un pied sur l’autre, impatient.
« Penses-tu que je pourrais offrir une chanson à la compagnie pour clore la fête ? demanda-t-il soudain.
— Mais oui, l’idée me semble excellente ! » lui répondit gaiement la copiste en rangeant le registre. Puis tout à coup suspicieuse, elle ajouta les sourcils froncés : « Si tu n’espères pas m’obliger à t’accompagner au tambourin. »
Endrike éclata de rire et nia farouchement avoir eu une idée pareille. Il était charmant dans la tenue de pâtre choisie pour l’occasion : une tunique légère brodée à l’encolure d’un entrelacs noir de palmettes sur un simple short blanc, ses pieds nus dans des sandales à lanières qui scintillaient à chacun de ses pas, recouvertes d’or martelé. Il avait été convenu que la réunion serait habillée, et Ophidia avait d’ailleurs troqué son uniforme pour une robe fleurie et une coquette capeline en paille avec un ruban bleu. L’air complice, les deux organisateurs se rendirent bras dessus bras dessous à leur party.
Bill et son petit-personnel avaient nettoyé la terrasse à l’aube, les mosaïques délicates qui l’ornaient scintillaient au soleil sous les tables nappées de guipures blanches, chargées de coupes de fruits et de carafes de vin clair. Disposés en grappe autour, des transats disparates mais en bon état n’attendaient plus que leurs hôtes. La veille, Endrike avait convaincu son frère de tondre une portion de la pelouse ; l’événement fit le tour de l’Institut et presque tous les habitués du grand salon descendirent pour assister, prudemment retranchés sur la terrasse, à l’incroyable exploit.
Ezekel était déjà là à l’arrivée de l’infirmière et de son collaborateur artistique. En élégant tailleur grège, veste et pantalon large, perché sur des sabots toujours vertigineux, il contemplait avec satisfaction le rectangle d’herbe rase. Quand il les vit, il reprit trop tard son visage ordinaire, impassible entre les rouflaquettes, et se laissa moquer de bonne grâce. D’un geste cérémonieux, il leur montra les arceaux et piquets plantés en croix à double branche.
« Le jeu de croquet est installé, j’ai respecté vos consignes au centimètre près, Ophidia.
— Merci, Ezekel, c’est impeccable. Et vous verrez, les règles sont très simples, un jeu d’enfant… auquel les adultes jouent avec plaisir ! »
L’excitation de bientôt pratiquer le parcours qu’elle avait beaucoup arpenté, gamine, enflammait son visage. Elle sourit aux anges en admirant les figurines animales sculptées sur les maillets. Sa proposition d’organiser un tournoi avait été favorablement accueillie et elle était heureuse d’utiliser ce beau jouet ancien découvert dans La Réserve.
Évidemment, certains avaient émis des objections avec plus ou moins d’amabilité. Le Gérant lui avait souhaité un bon amusement en rappelant que les gens sérieux avaient autre chose à faire de leur journée, La Montagne avait décliné avec élégance en expédiant un billet rédigé en jolis caractères sur son bureau. Ivan s’était montré déplaisant, perfide avec son ami Ezekel qu’il accusa de déviance, il fustigea Endrike pour abandon de jeu, puis s’enferma dans un silence boudeur devant l’échiquier. Ophidia les avait envoyés promener sans aménité et se consacra aux bonnes volontés.
Quand tous les participants eurent rejoint la terrasse, elle leur expliqua les subtilités du croquet et les répartit en deux équipes, satisfaite de constater au passage qu’ils s’étaient tous endimanchés comme il était convenu. La prochaine fois, elle penserait à se procurer un appareil photographique, se promit-elle, il y en avait peut-être une armoire pleine de tous les modèles existant quelque part dans l’Institut. Un portrait de groupe serait d’un bel effet pour décorer son bureau et rappeler à ses patients qu’ils partageaient plus que leurs plaies et bosses.
Le tournoi dura l’après-midi. Ophidia joua sans se mêler à la compétition, arguant de sa grande maîtrise du maillet, et effectivement, elle termina bonne première aux deux manches. Pedro amusa la galerie en ne réussissant jamais à passer l’arceau de départ et stagna au piquet pendant toute la partie. Bien entendu, Endrike emprunta le parcours du mauvais côté et ce fut Ezekel et Bill qui se disputèrent la finale dans un face à face tendu, ponctué d’exclamations enthousiastes des spectateurs. Le balayeur l’emporta de peu et s’en glorifia jusqu’à la fin de la fête.
Comme promis, tandis que les joueurs se prélassaient dans les transats en sirotant du vin frais, Endrike les enchanta de sa balade qu’il accompagnait sur sa lyre. La chaleur paresseuse de la fin d’après-midi semblait vibrer à chaque accord aigu de l’instrument alors que la voix enjôleuse du chanteur la modelait en volutes sonores. Sous ses doigts et de ses lèvres, il créa une rose de neige, une fantasmagorie d’hiver destinée à rafraîchir l’atmosphère.
Le rêve vous indispose et
vous riez
du rosier nu et mal peigné
l’arbuste étoilé par l’araignée.
Vous riez
à la nuit du ciel entoilé
tissé dans le buisson barbelé.
Vous riez
de l’éphémère effort hardi
pour enfanter un doux paradis.
Mais entre la ronce et le voile
embaume une rose en soie pâle
un paon-du-jour né à l’aurore
abrité sous le filet d’or
butine à sa corolle opale
le miel de la moisson d’étoile…
Ophidia s’était assise à l’écart et, lasse, elle savourait la réussite de la réunion en plein air. Fascinée par la création magique du poète, elle éprouvait aussi la gêne craintive de l’intelligence, lorsque celle-ci ne conçoit pas le prodige que les perceptions affirment pourtant réel. Elle détourna le regard vers le Jardin des espèces pénibles pour échapper à l’illusion du buisson. À l’orée se profilait la silhouette d’un jardinier en tablier de travail, ses grosses bottes aux pieds, appuyé sur une pelle ou un râteau. En toute hâte, elle se leva et courut à sa rencontre, il ne bougea pas.
« Bonjour ! Vous devez être Horton ? Le jardinier intermittent ? »
Le garçon hocha la tête affirmativement et, immobile, attendit sans impatience. L’infirmière ne songea pas à lui poser d’autre question immédiatement, elle le dévorait du regard, interdite de découvrir un enfant. Dans son accoutrement trop grand pour son corps fluet, il ne pouvait avoir dépassé la douzaine d’années. D’immenses yeux verts éclairaient son visage au teint de porcelaine, parsemé de taches de son, qu’une cascade de cheveux roux masquait en grande partie. Dans le dos, cette chevelure faunesque lui tombait jusqu’aux reins en boucles soyeuses, nouées derrière le cou par un lien de bois tendre. Et il lui manquait le bras gauche.
« Oh ! Tu as dû avoir mal. »
Surpris, il regarda son épaule mutilée et secoua la tête avec vigueur pour dire non.
« Pardon, je vous ai tutoyé, si cela vous ennuie… »
Il secoua encore la tête et sourit, un bref sourire qui fit apparaître des dents régulières et blanches.
« Tu ne parles pas ? »
Comme il allait de nouveau se tordre le cou de droite à gauche, elle l’arrêta d’un geste.
« Tu veux que je t’apprenne des signes pour discuter en muet ? »
Devant sa mine interrogative, elle lui montra comment dire oui, la main ouverte et les doigts écartés pendant que le pouce et l’index se touchaient en un rond, et le non que l’on signale la main fermée où seul l’index balance de droite à gauche. La manœuvre le séduisit et il s’amusa visiblement à répéter chaque signe à ses questions. Il les interrompit quand elle lui demanda où il vivait, il fit alors un mouvement évasif en direction du Jardin et éluda toute question à propos du sphinx, de la gorgone et de son musicien, ou d’autres habitants. La discussion ne l’intéressait plus, se détournant vers un seau posé derrière lui, il y plongea sa main valide pour en extraire un pot dans lequel poussait une unique fleur d’or, il la lui offrit.
« C’est pour moi ! C’est pour ça que tu m’as attendue ? » La fille de la campagne de Bonnefin s’exclamait, ravie du cadeau, le nez dans la corolle parfumée. « Elle est merveilleuse, mais je croyais qu’on ne pouvait pas les cultiver ailleurs que dans les îles. Tu es vraiment un jardinier hors pair. Comment as-tu réussi ? »
Horton exécuta une pantomime expressive. Le concept de la graine fut complexe à appréhender, par contre, elle reconnut le balayeur facilement à l’utilisation molle de son ustensile, suivie d’une colère monstrueuse, imitée avec des grimaces effrayantes et des contorsions grotesques. Au bout d’un moment, Ophidia finit par comprendre l’essentiel : dans les ordures jetées par Bill près de l’office, il avait déniché une graine et l’avait emportée chez lui. Là, Horton avait demandé au germe s’il désirait s’épanouir avec son aide, l’esprit végétal avait accepté. La méthode sidéra l’infirmière, mais elle ne douta pas de la sincérité du garçon.
Soudain, le gamin se rembrunit, les yeux dirigés vers les hauteurs de l’Institut, et indiqua qu’il partait. Avant qu’il se penche pour attraper son seau et l’accrocher adroitement à son épaule mutilée, Ophidia avait suivi son regard : un étrange chatoiement jouait sur la vitre entière de la baie du salon. Elle plissa les paupières et distingua une villa reflétée comme dans un lac caressé par la brise, ses contours frissonnant dans l’onde.
« Quel est cet extraordinaire mirage ? » demanda-t-elle à Horton.
Un bruissement de feuilles lui répondit, elle se retourna pour constater que le garçon s’était enfoncé au cœur des fourrés.
Dans le parc et sur la terrasse traînaient les vestiges de la party, mais les pensionnaires s’étaient aussi éclipsés sans qu’elle le remarque, absorbée par sa rencontre avec le jardinier intermittent. Sous le soleil rasant, elle était l’unique témoin à percevoir l’image fantomatique qui vaguait toujours sur le verre. Déterminée à élucider le mystère de l’apparition, Ophidia retroussa sa robe d’une main et se mit à courir vers l’Institut, sa fleur d’or serrée contre sa poitrine.
Le séjour et les couloirs étaient déserts, aucun bruit ne résonnait de l’office. Bill n’avait pas nourri les lampyrides et affamés, ils murmuraient en répandant une luminosité crépusculaire. Insensible à leur désarroi, la gardienne foulait le tapis émeraude sans crainte de la pénombre désormais familière des lieux feutrés. L’écho sonore de ses talons sur les marches résonna dans l’escalier de service, elle continua sa course, ralentit imperceptiblement à quelques mètres de l’appartement d’Ezekel, mais décida d’obliquer vers le salon ; le mirage pouvait disparaître d’un instant à l’autre, elle n’avait pas le temps d’alerter qui que ce soit.
Au bout du dernier couloir, les statues hiératiques des grands chats bariolés la retardèrent, elle accéléra lorsqu’elle sortit de leur labyrinthe et se précipita vers la table devant la fenêtre. Sa destination atteinte, son cœur battait la chamade, la fleur lui effleura le menton quand elle s’appuya sur le plateau pour reprendre son souffle.
Derrière elle, un hurlement fracassa le silence.
Ophidia fit volte-face, enregistrant un bref éclair doré à l’entrée de la Cour féline, mais la menace surgissait du côté opposé. Le visage déformé par une grimace atroce, les lèvres retroussées sur les dents, Ivan se ruait vers elle, sa bouche béante en un cri interminable. Les bras tendus comme un somnambule, ses mains labouraient le vide.
En quelques secondes qui lui parurent une éternité, la réalité de la jeune femme s’effondra, son enfance au bord des rivages, la simplicité des journées aux champs en compagnie de sa mère, les peines et les blessures des villageois parfois si lourds pour son père qu’il n’en dormait plus, sa vocation qui l’avait menée en ville pour apprendre comment lutter contre la souffrance des bêtes et des humains. Rien de son quotidien ne l’avait préparée à l’horreur qui déferlait dans ce salon de l’Institut quand l’homme se décomposa sous ses yeux.
Plan après plan, de bas en haut, débité en lamelles analogues aux couches transversales d’un mannequin anatomique, Ivan se dissociait. Chaque fine portion se détachait de son corps, décalée à une infime distance de la précédente, abandonnée à la place que l’homme occupait le millième de seconde avant, et se consumait tandis qu’il fondait vers Ophidia. Les tranches de chair se pulvérisaient en laissant une traînée vaporeuse, les pieds s’évanouirent les premiers, le reste du corps s’évapora, les mains disparurent en griffant l’air.
Seul, l’élan incoercible de la ruée emporta la face tordue par une hurlée inhumaine jusqu’à la lisière du visage de l’infirmière, expirant dans un râle un souffle brûlant de tourments qui la fit suffoquer. Tétanisée par l’effroi, elle crut entendre le mot « repentir » puis le silence retomba comme une chape de plomb.
Après un long moment, la gardienne réussit à sortir de la léthargie : elle ferma les yeux, crispa les paupières, puis les rouvrit.
Dans le grand salon, il ne restait aucune trace d’Ivan.
Avec la sensation de se mouvoir dans un brouillard de coton, elle déposa le pot de la fleur sur la table, surveillant par-dessus son épaule le moindre frémissement suspect. La plante lui servit d’attache au monde réel, sa corolle d’or, un flambeau dans l’obscurité.
C’est sa couleur qui lui rappela le bref scintillement entrevu parmi les statues de chats. Quoi qu’il se soit produit dans cette pièce, et bien que le phénomène ait outrepassé de loin ses facultés de compréhension, Ophidia était désormais sûre d’avoir assisté à un meurtre.
Cette conviction l’arracha curieusement à la terreur qui l’avait paralysée, car dans son esprit, un assassin, même magicien, ne pouvait qu’être rattrapé par la justice pour répondre de ses crimes.
Sans bouger, elle inspecta le salon. La tâche se révéla compliquée par l’absence de lumière, les lampyrides vagissaient, mis en sommeil jusqu’au matin, et il faisait nuit noire d’après les fenêtres face au grand mur. Elle discernait vaguement les formes du mobilier, il lui sembla que la table qui supportait l’échiquier s’était écroulée, le jeu répandu sur le sol, sans pouvoir l’affirmer.
Sur le point d’aller vérifier, elle réalisa qu’elle était vraiment seule, personne dans l’Institut n’avait réagi au hurlement pourtant incroyable, personne n’avait surgi de la coursive autour de l’escalier principal. Son courage s’émietta aussitôt. D’un geste nerveux, elle s’empara de la fleur comme d’un talisman qui la protégerait pendant qu’elle s’enfuyait vers sa chambre, avec l’espoir de l’atteindre en vie.
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