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Christine Luce · Chapitre 15 sur 44

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Chapitre XII

Quand Ophidia avait constaté que la porte ne s’ouvrirait pas malgré tous ses efforts, le vestibule avait résonné d’imprécations qu’elle ne se souvenait pas avoir jamais dites, même en murmurant. Au lieu de l’abattre, la privation de sa liberté avait soulevé en elle une colère salutaire, noyant dans sa ruée furieuse l’angoisse de partager sa prison avec des magiciens fous, des chimères et un assassin. Elle était convaincue que la sourirare n’était pas responsable du meurtre. Pourquoi se serait-elle servie d’un scalpel à la place de ses incisives tranchantes comme le fil d’un rasoir ? Et puis ces étranges créatures asservies à l’Institut savaient parler, mais pouvaient-elles écrire ? Bien qu’elle ait souffert de l’assaut de l’une d’elles, l’infirmière ne se résolvait pas à considérer comme dangereuse la rasourire hirsute. Non, seul un homme pouvait graver un si terrible jugement sur la peau d’un autre, « Repentir ».

La vigne de son bureau ne broncha pas plus qu’un sarment sec à l’énumération gesticulée des griefs d’Ophidia, le Gérant était devenu sourd, aveugle et muet. Dans le grand salon, les dégâts avaient été nettoyés et une table massive, installée à l’endroit du fauteuil, interdisait l’accès à la baie. Les pensionnaires habituels s’occupaient à leurs loisirs ordinaires et, s’ils ne tentèrent pas de la faire taire, ils tassèrent avec résignation leurs épaules sous la tempête de paroles exaspérées, en attendant la fin du déluge. Même Endrike redoubla d’attention pour sa partie d’échecs et l’ignora comme s’il ne la voyait pas.

Quand elle martela du poing la porte noire d’Ezekel, il apparut habillé d’un tailleur anthracite sur un chemisier à la passementerie délicieusement brodée de roses, ses pieds comprimés dans de ravissants socques dont les lacets enserraient sa cheville, noués par un nœud en cocarde. Il s’était recoiffé avec soin et, la prenant par le bras, il l’entraîna dans la salle à manger. Le repas se déroula lugubrement, personne ne lui répondit autrement que par des grognements évasifs.

Les jours suivants, l’infirmière fulmina devant les murs, en brique ou ceux de chairs que lui opposaient les pensionnaires. Elle entreprit l’exploration de chaque pièce accessible, à la recherche d’une issue vers l’extérieur, notant sur un plan les lieux qui lui étaient interdits. Rapidement, elle élimina toutes les fenêtres sur la rue, grillagées par des barreaux massifs entre lesquels nul enfant de plus de trois ans n’aurait pu se glisser. Son visage s’y incrustait tout juste jusqu’aux pommettes et chacune offrait à sa vision une portion de la voie déserte et du bâtiment d’en face, dont les planches clouées sur les ouvertures laissaient à penser qu’il était condamné.

La bibliothèque, magnifique avec ses rayons croulant sous les cartonnages ouvragés, l’absorba toute une journée, elle en oublia de déjeuner. Elle souleva les volumes rangés le long des parois, les débarrassant de leur poussière grâce à son époussetage inquisiteur. Pas plus que les portraits d’illustres enchanteurs disparus et de magiciennes aux figures tragiques, ils ne cachaient rien à part la tapisserie ornementée, plus fraîche à ces endroits qu’à l’air libre qui l’avait déteinte.

Elle aurait bien cédé à l’appel de la lecture en lisant quelques dos ferrés d’or, mais l’antipathique Pedro, le nez au-dessus de parchemins antiques, ne la quittait pas des yeux. Rébarbatif de ses sourcils froncés jusqu’à son attitude rigide, il exhalait sans cesse des soupirs exagérés et des sortes de feulement d’alerte quand elle manipulait un incunable. À la fin, parce qu’une reliure de textes rédigés dans un charabia inintelligible lui avait échappé des mains, sans causer de dommages à l’imposant volume, il rompit la guerre du silence en bondissant de sa chaise.

« Gardien, c’en est assez ! Je ne supporterai pas plus longtemps votre maltraitance de notre héritage spirituel. Rien ne vous concerne dans MA bibliothèque, rien que vous pouvez comprendre. Cessez de tripoter ces livres de mille fois plus d’importance que votre petite personne ! »

Ophidia le fixa d’un regard torve, le coup bas avait porté. Tandis qu’il se penchait pour ramasser avec vénération la reliure de toile grossière, elle soupesa le poids d’une autre qu’elle venait de tirer du même endroit, avec la tentation de la laisser choir à côté de sa jumelle. C’est alors qu’une niche creusée dans le mur apparut à la lumière jaune du lampyride, une cache assez profonde pour y loger plusieurs flacons. Aucun doute ne planait sur leur contenu alcoolisé grâce aux étiquettes joliment imprimées de navires, de pirates et de fleurs ensoleillées : « Le breuvage doré », « Liqueur florale des îles », « L’or en verre ».

« Oh, amateur de plaisirs îliens ? Rien qui me concerne à part à la fin d’un repas, je veux bien le croire à présent », se vengea le mètre et quarante-neuf centimètres de l’infirmière.

Furieux, Pedro lui arracha le volume et replaça les deux reliures pour masquer son coupable secret. Quand elle lui demanda la clef de la porte du bureau attenant, il l’extirpa de sa poche et lui ouvrit lui-même. D’une voix de rogomme, il lui indiqua que la pièce n’était pas fermée vers la coursive, elle saurait retrouver son chemin sans revenir dans sa bibliothèque et reverrouilla derrière elle. Cette pièce n’était pas meublée, pas même d’une chaise, quant à la salle d’études un peu plus loin, elle y découvrit amassé jusqu’au plafond le fatras déménagé de l’infirmerie.

En dernière extrémité, elle avait essayé d’entrer dans le petit salon de Montague, un brusque courant d’air l’avait emportée jusqu’au bas de l’escalier principal, la faisant voler dangereusement près de la galaxie de lampyrides. Après cette expérience de haute voltige dans l’espace, elle avait prudemment renoncé au soutien de La Montagne.

Le rez-de-chaussée et le premier étage arpentés sans succès, la cave lui fut interdite par Bill, campé dans le cagibi comme un garde imperturbable dans sa guérite. Sur le point d’entamer la visite des étages supérieurs, Ophidia fut retenue par un argument très personnel. Déjà peu encline à s’aventurer dans les couloirs sombres, entrevus quand elle avait grimpé subrepticement jusqu’au deuxième, la tête lui avait tourné en pensant à une évasion depuis un pignon sur rue à cette hauteur : elle souffrait du vertige dès la troisième marche d’un escabeau. L’idée de son corps fragile suspendu dans le vide, accroché à la vie seulement par ses mains moites sur une corde de draps liés, comme dans les dramatiques quand l’orpheline s’enfuit de chez ses bourreaux, lui donnait des sueurs froides. Pantelante, elle réintégra l’infirmerie et s’administra un cordial pour oublier ce désordre de l’oreille interne.

Tandis qu’Ophidia se démenait, la léthargie coutumière avait remis en sommeil les pensionnaires. Chacun vaquait à ses occupations paresseuses, oublieux dès le lendemain du crime atroce qui les avait frappés et a priori satisfait que leur Gardien s’agite sans eux. Le Gérant s’obstinait à conserver un silence parfait parmi leurs chuchotis et raclements de chaises, et seul le bourdonnement des lampyrides criait parfois famine, en s’assombrissant quand Bill tardait à les nourrir.

La plainte des lucioles sous globe inspira à l’infirmière une action sociale, elle déclara à tous qu’elle entamait officiellement une grève de la faim. Au bout de vingt-quatre heures, elle s’avouait que son désespoir n’était pas suffisant pour bouder son estomac bien plus contestataire que sa volonté. Elle tint une nuit supplémentaire, mais quand elle descendit à l’infirmerie pour distraire les gargouillis des crampes en réalisant quelques affiches bien senties, elle découvrit un panier rempli de fraises juteuses posé sur l’appui de fenêtre. Une carte à l’écriture malhabile l’accompagnait : « Courage, Ophidia Mambala, vous valez mieux que tous les habitants des murs. »

Le parfum des fruits, irrésistible, et le charme du message eurent raison de sa détermination, elle dévora avec délice le cadeau imprévu en échafaudant un plan qui lui permettrait de rencontrer enfin le jardinier intermittent. La gourmande ne put le mettre à exécution : à la fin de la matinée, Pedro, l’œil humide et la goutte au nez, se présenta à son bureau en respirant comme un poisson échoué sur le sable.

C’était le premier cas de l’épidémie d’une sorte de rhume des foins qui toucha tous les pensionnaires. Inconnue dans son manuel de recension médicale, l’allergie massive monopolisa son attention pendant que le concert d’éternuements sonorisait l’Institut. Quand enfin la vaillante infirmière, indemne de symptômes, éradiqua la dernière poussée de pustules jaunâtres grâce à une pommade inédite – une recette découverte par Pedro, le plus atteint d’entre eux, dans un ancien vade-mecum à la bibliothèque, Guide des pratiques omnipraticiennes inclassables –, elle s’aperçut que la chaleur de l’été régnait sur le parc.

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