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Christine Luce · Chapitre 9 sur 44

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Chapitre VI

Ophidia, peu désireuse d’affronter son malaise sous le lampyride stellaire, préféra emprunter le couloir aperçu dans la Cour féline pour redescendre. La disposition des lieux, identiques au rez-de-chaussée et parcimonieusement éclairés par les globes grésillants, lui parut familière. Au passage, elle remarqua la porte peinte en noire, à l’extrémité droite, la chambre d’Ezekel, et s’engagea dans l’autre sens pour rejoindre l’un des escaliers de service. Remettant à plus tard la lecture des pancartes sur les portes closes, elle dévala le colimaçon et déboucha à côté de l’étrange placard alloué à MiHaHou, à proximité de son bureau. C’était la seule pièce entrouverte, un rai de lumière barrait le boyau sombre et silencieux.

« Allons donc, les bestioles n’ont pas été nourries, j’espère que ces pauvres bêtes sont encore vivantes », marmonna-t-elle avec fatalisme. Sa voix résonna et la réconforta. Sans plus s’interroger sur l’entretien d’un éclairage qui dépassait ses compétences, elle poussa avec précaution le battant de son bureau qu’elle était pourtant sûre d’avoir fermé. Rien n’avait bougé d’un cheveu dans le capharnaüm.

Avec de gros soupirs, l’infirmière fouilla sa valise à la recherche d’un vêtement chaud, jugeant inutile de prendre froid au cours de ses recherches à l’extérieur. Elle ceintura sa veste en moelleux lainage violet avec son nécessaire de premiers secours, un achat qui lui avait coûté une petite fortune au début de sa carrière ; elle n’avait jamais regretté son investissement. Solidement sanglée autour de sa taille, la trousse volumineuse contenait l’essentiel à portée de main et facilement accessible. Un coup d’œil aux fenêtres l’avertit du temps très nuageux, elle empocha sa lampe à manivelle et se munit du parapluie tombé par terre.

« Parée pour ma première mission sanitaire ! »

Un CLING ! lui répondit. Ophidia leva les yeux au ciel et s’approcha de la vigne folle pour décacheter le tube qu’elle avait craché.

Soyez prudente. Le Gérant

« Oh, dit l’intéressée excédée, la voie hiérarchique me parle ! »

Un deuxième CLING succéda immédiatement.

Très drôle. Ha, ha, ha. Le Gérant

La porte claqua plus fort qu’Ophidia ne le souhaitait quand elle quitta la pièce.

Tournant le dos à l’issue qui lui aurait permis d’aller regarder les plants de fraises de plus près, peut-être même en goûter une ou deux, elle se rendit dans la salle à manger qui donnait sur le parc. D’après Ezekel, la zone du Jardin des espèces pénibles commençait droit devant, à une cinquantaine de mètres.

Une seule des portes-fenêtres s’ouvrit avec force grincements et frottements dans les gonds – accompagné d’un chapelet maugréant de marmonnements à propos de l’aération dans l’Institut. Ophidia laissa grand ouvert le battant à des fins de salubrité, mais aussi, bien qu’elle ne se l’avouât pas, pour se ménager une retraite rapide ; ces histoires d’espèces pénibles non identifiées la troublaient. Et puis, le Gérant lui-même lui avait conseillé la prudence.

La jolie mosaïque de la terrasse moussait tristement. Les débris de végétation l’avaient envahie et ternissaient les couleurs délicates des motifs pastel, le sol sali par l’humus glissait sous les pas. Dans un coin s’entassait du mobilier de jardin, transats et tables d’appoint couverts de toiles d’araignée et autres nids d’insectes filandreux. En reniflant l’odeur de décomposition, Ophidia ajouta mentalement cette nouvelle tâche à accomplir à l’approche de l’été : remettre en état cet admirable lieu de repos pour ses patients. L’exposition ensoleillée ferait le plus grand bien à leur teint maladif. Pour l’heure, la température avait rafraîchi, elle serra plus étroitement son col et s’aventura, le parapluie comme une canne afin de ne pas déraper, jusqu’à ce qui devait ressembler à un gazon quand un jardinier l’entretenait.

En bas des trois marches du perron, elle s’enfonça courageusement sur la terre détrempée par les averses de la veille. Des plaques de verdure plus disciplinées subsistaient encore, colonisées par les trèfles et les pissenlits, mais Ophidia ne put éviter les ribambelles de folle-avoine, les massifs d’orties en fleur et les bouquets fragiles de coquelicots qui lui barraient le passage. Ils étiraient leurs tiges si haut que le pantalon de l’infirmière fut bientôt trempé jusqu’à la taille.

À mi-parcours, un frisson de brise ou d’animal se faufilant entre les touffes d’herbes la fit tressaillir. Levant les yeux du sol qu’elle inspectait pour ne pas s’embourber, elle s’aperçut que les taillis embrumés, entrevus au loin depuis la terrasse, cernaient un bois planté d’essences inconnues. Les faîtes des plus grands arbres se perdaient dans la clarté blanche des jours de crachin tandis qu’entre leurs colonnades massives, les frondaisons bigarrées d’arbustes bâtissaient des voûtes luisantes d’humidité. Les cimes frémirent au souffle profond du vent, auréolées de milliers de gouttelettes qu’elles dispersèrent en s’ébrouant sous la caresse. Le bruissement se propagea encore et le halo scintillant déploya son voile de pluie jusqu’aux contreforts des fourrés.

Ophidia crut assister à l’envol d’une cathédrale végétale vers le ciel.

Elle se détourna soudain pour rompre l’illusion, mais la façade austère de l’Institut se dressa alors devant elle, flanquée de son mur de briques grises comme par un garde-fou sinistre, les fenêtres de ses cinq étages aveuglées de sombres rideaux.

Pendant un court instant, petite – elle voulait bien l’admettre – et seule dans l’herbe mouillée, confrontée à l’aspect menaçant de l’édifice et à l’étrangeté du bois, elle faillit perdre son sang-froid. Un cri étouffé derrière elle le lui rendit : aucune illusion n’aurait pu imiter cet appel de détresse si souvent entendu au cours de sa carrière. Sa frayeur oubliée, la Gardienne courut vers le Jardin des espèces pénibles et pénétra par une trouée entre deux ronciers, rattrapant son calot accroché par les épines.

Après la luminosité blanche, la semi-obscurité qui régnait sous les arbres l’obligea à ralentir. En clignant des yeux, elle tâtonnait le sol spongieux et les troncs du pied et de la main, toujours agrippée à son parapluie, à la recherche d’un chemin ou d’un simple passage. La plainte lui avait semblé provenir de la gauche et elle tâchait de maintenir le cap malgré la luxuriance de la végétation. Alors qu’elle écartait une épaisse tresse de liane résistante à sa poussée, Ophidia prit conscience du silence, rompu seulement par sa respiration précipitée. Aucun bruit de feuilles froissées, aucun craquettement léger de branches quand elles remuent sous l’effet d’un courant d’air capricieux, nul oiseau ne pépiait dans les hauteurs, les insectes se taisaient. À moins qu’aucun oiseau, rongeur ou chat ne peuple ce jardin, pas même d’insectes, lesquels pendaient seulement aux plafonds de l’Institut ou filaient dans les moquettes – des lampyrides, un nom extravagant !

Tous ces mystères agaçaient prodigieusement l’infirmière, et comme à son habitude quand les choses n’allaient pas à son gré, elle apostropha les alentours.

« Mais quel est ce jardin sans allée pour flâner, sans banc pour s’assoupir un livre à la main ! »

Un bâillement sonore lui répondit, de ceux qui avalent dix litres d’air en béant la bouche et les rejettent avec un raclement de la glotte pour s’achever sur un aahahaa interminablement soupiré. S’ensuivit la toux discrète que l’on pratique pour amadouer les cordes vocales après un long somme, sauf qu’elle n’avait pas plus de discrétion que le beuglement d’un taureau furieux. Une voix profonde et basse fit vibrer le feuillage voisin qui cliqueta doucement.

« Il y a un banc ici, madame Mambala, vous l’appelleriez souche, mais il est assez confortable pour lire toute une encyclopédie.

— Pardon ?

— Je vous indiquais un banc, sur votre droite, à deux pas et demi, environ », répéta patiemment l’interlocuteur invisible.

Ophidia lâcha la liane qui, hasard ou volonté, la propulsa par un effet ressort dans la direction donnée. À son entrée soudaine, le feuillage argenté se trémoussa et un rire limpide cascada de ses cosses, comme si elle l’avait chatouillé.

« À la bonne heure, vous amusez mon vieil ami le Ganguier ! »

Son arrivée de diable qui sort de sa boîte n’avait pas préparé la visiteuse au comité d’accueil qu’elle découvrait dans la grotte tapissée de mousse émeraude. Allongée sur le dos, une espèce d’énorme chat s’étirait, les pattes en l’air, et s’amusait avec nonchalance du balancier de sa queue coupée, sa figure à demi humaine tournée vers l’infirmière.

« Ne restez donc pas plantée là, comme un brin de muguet dans son pot ! Vous vouliez un banc, alors asseyez-vous. Et respirez bien fort, vous êtes très pâle.

— Les lampyrides, le petit-personnel… des chimères… bien sûr… Vous devez être un gros-gros-chat », dit Ophidia en se laissant tomber sur la souche promise.

— Un gros-gros-chat ! Et pourquoi pas La Bête, ma belle ? »

L’énorme animal avait basculé, pour s’asseoir sur son arrière-train, d’un seul mouvement lourd qui fit trembler les branches avec des cliquetis chaotiques. Les muscles ondulèrent sous le pelage sable et sa crinière emmêlée, d’une teinte plus chaude, ruissela sur les omoplates saillantes. Son torse s’inclina en prenant appui sur ses membres avant, il s’immobilisa dans cette posture de fauve, aux aguets, pour darder un regard énigmatique sur sa visiteuse qui rentra la tête entre les épaules. De longues secondes suspendirent le temps, puis il susurra d’un ton sifflant :

« Je suis le Sphinx. »

Peu rassurée, Ophidia releva les yeux s’attendant au pire de la créature qu’elle avait visiblement offusquée, et la découvrit assise, les pattes croisées, un sourire satisfait étalé sur sa face mafflue.

« Vous m’avez effrayée ! » accusa-t-elle avec indignation.

Le sourire narquois s’élargit encore.

« C’était… c’était impoli. Et pourquoi vouliez-vous me faire peur ?

— Je ne réponds qu’à une seule question, c’est la tradition. Désirez-vous vraiment que je vous en donne la raison ?

— C’est un jeu ?

— Une autre question ! Vous regretteriez que j’y réponde, madame Mambala.

— Ophidia, je vous prie… mais, vous m’avez appelée madame ! Et vous connaissez mon nom.

— Quoi de plus naturel, je sais que vous êtes du sexe féminin et que vous vous nommez Ophidia Mambala. Il s’agit d’une formalité pour un sphinx de posséder le savoir et de le conserver jalousement. »

Devant pareille déclaration digne d’un chat qui n’obéit qu’à ses caprices, Ophidia jugea bon de ne pas s’engager plus loin dans la discussion sans réfléchir. Le Gérant, par un moyen aussi extravagant que la vigne, avait dû avertir le sphinx, lequel jouait avec ses nerfs déjà éprouvés, mais ne souffrait pas de l’hallucination collective qui la gratifiait d’attributs masculins.

Puisque la chimère se targuait d’omniscience, peut-être aurait-elle une idée sur la psychose qui affectait les pensionnaires et l’épargnait. Elle saurait qui sont les rasourires, ou ce qu’elles sont… Sous la voûte argentée, la mousse phosphorescente baignait la lumière d’agréables reflets verts, douce au toucher, tiède, et confortable ; la jeune femme se détendit imperceptiblement. Les harmonies cristallines des cosses rousses la berçaient, l’air sentait bon le parfum musqué de la chimère auquel chaque note apportait une fragrance unique, elle le respira à pleins poumons et éternua, et éternua encore.

« Vous vous endormiez », ronronna le Sphinx pendant que la salve d’éternuements s’achevait. « Vous auriez pu oublier et vous reposer.

— Je ne m’endormais pas, je réfléchissais et je le ferais encore si mon allergie aux poils de ch… si je ne souffrais pas d’allergie.

— Vos yeux larmoient déjà, dommage, il vaudrait mieux que vous partiez. D’ailleurs, on vous attend.

— On m’attend ? Non, ne répondez pas. Oh, vous m’avez fait perdre mon temps ! Voilà ma question : où se trouve le blessé que j’ai entendu crier ?

— La mauvaise foi, toujours la mauvaise foi humaine », soupira la chimère en dodelinant de la tête, « prompte à abuser de ma patience et de mon temps infiniment plus précieux. Ma réponse ne vous guidera pas plus loin qu’une clairière à quelques mètres, vous n’aurez guère avancé au cours de votre voyage si bref vers la fin. Pourtant, votre question est sensée, rien d’existentiel ou d’absurde, vous demandez votre chemin au passant. Soit. »

Et il lui détailla l’itinéraire.

« Revenez quand ce sera utile », invita le Sphinx alors qu’Ophidia le quittait, ses remerciements entrecoupés d’éternuements, pressée d’accomplir sa mission trop retardée. « Vous avez plu à mon ami le Ganguier. »

L’exploratrice imprudente qui courrait vers les taillis marchait désormais avec précaution, attentive à ne pas mettre les pieds ni les mains n’importe où. Son parapluie lui servait d’avant-garde dans la progression rendue malaisée par l’exubérance des plantes et des arbres. En plus du parcours à suivre, le sphinx, magnanime, l’avait renseignée des obligations à respecter et des susceptibilités végétales les plus épineuses à ménager. En son for intérieur, Ophidia se disait, avec une certaine suffisance, que son invitation à lui rendre visite n’était pas seulement une courtoisie de pure forme. La vie devait traîner monotone sous le Ganguier, l’ennui l’avait peut-être encouragé à lui inculquer ces notions de survie.

Elle se détourna pour ne pas inquiéter un Pleureur et ses larmes-grêlons, retint son talon en suspens à temps pour ne pas piétiner une Démente, un champignon rond et blanc à chapeau rouge, de mine adorable, qui dissimulait sous ses lamelles les spores les plus irritantes connues à ce jour – on l’appelait aussi la Démangeaison de l’Écorché. Lorsqu’elle approcha enfin de sa destination, les quelques mètres indiqués par la chimère lui paraissaient largement sous-estimés. Quant à l’échantillon de la faune et de la flore, il lui avait appris toute la signification du nom donné au Jardin des espèces pénibles. Couverte d’écorchures bénignes et de cloques peu douloureuses, elle maudissait l’unique insecte rencontré, une sorte de grande libellule au corps indigo contre laquelle elle n’avait pas été mise en garde. La demoiselle, qui disparaissait pour réapparaître à un autre endroit, l’avait aspergée d’un liquide intime alors qu’Ophidia croisait malencontreusement son vol à éclipses. Une teinture jaune d’or enduisait depuis son visage, particulièrement résistante au frottement énergique de son mouchoir.

L’écho sourd d’une discussion houleuse l’avertit de redoubler de prudence, elle rempocha le tissu maculé et franchit l’orée de la clairière, accrochée fermement à son parapluie.

« … pleutre humain, regarde-moi !

— Je ne voulais pas, pitié, je ne voulais pas !

— Quel était ton désir, alors, larve répugnante, derrière le Pleureur que tu as martyrisé ?

— C’était plus fort que moi, un souvenir, il m’a poussé, il m’a tiré, pitié, monsieur, ne me tuez pas, je partirai, je ne reviendrai plus. Non !

— Non ! »

Ophidia cria à l’unisson de l’homme bredouillant qu’une femme nue agrippait par les cheveux pour le maintenir agenouillé. À côté d’eux, une silhouette de petite taille, vêtue d’un uniforme de fanfare et d’un képi, bondissait en agitant un tambour aussi grand que lui. Les trois personnages se figèrent et leurs yeux convergèrent vers l’intruse qui interrompait leur scène dramatique.

« Non ! cria-t-elle encore. Un autre moyen doit exister pour punir celui qui vous a offensée, j’en suis sûre. Je m’appelle Ophidia Mambala et je suis le nouveau Gardien, écoutez-moi !

L’infirmière fit mine d’avancer, mais le gnome s’interposa en ricanant.

« Par la garde musicale, on ne passe pas, ô Gardien !… C’est dingue, qu’avez-vous tous dans cet Institut de malheur, tu m’as l’air aussi folle que tes pensionnaires. Faut aussi que je t’appelle monsieur, à la mode de cet écœurant voyeur ? Retourne dans tes couloirs et laisse Kalèkagath exprimer sa colère. Ne sais-tu pas qu’elle aurait pu te transformer en pierre ? » Il s’interrompit pour claquer la langue avec admiration. « Tu f’rais une superbe obsidienne.

— Suffit, Théophile, je parle en mon nom et toi avec le tien. »

La voix rauque de la vengeresse avait grondé, péremptoire. Le chimpanzé, car c’en était un, recula en grimaçant et déclara, boudeur :

« Pour une fois que j’pouvais rigoler… la vie de saltimbanque avec toi, ma divine, manque de charme. »

En état d’alerte, Ophidia n’avait vu qu’un crime sur le point d’être commis en sa présence, l’accalmie lui donna le temps de réviser son opinion. Le musicien était donc un singe, habillé d’un costume immaculé, blanc à gros boutons dorés et sanglé par une ceinture rouge, les pieds nus… et doué de la parole. Et ce n’était pas tout à fait une femme qui maîtrisait l’homme de belle taille, larmoyant dans la poussière. Plus jeune qu’elle ne l’avait cru, l’adolescente sculpturale la dépassait bien de deux têtes. La courbe des joues évoquait encore l’enfance bien que les traits acérés durcissent le visage lisse comme celui d’une statue de marbre. Mais, au-dessus des immenses yeux noirs, pour l’instant fulgurants de rage, le plus surprenant demeurait la coiffe vivante d’appendices tactiles que l’infirmière avait pris pour des tresses épaisses, assez longues pour toucher terre. Les tentacules se contorsionnaient sur le crâne de la colosse juvénile comme un nid de serpents bouillonnant de fureur, frôlant le corps prostré qui tressaillait à chaque attouchement.

« Regarde ta victime, homme pervers ! Regarde l’arbre que tu as violé ! » Kalèkagath avait dévissé la tête de l’homme pour l’obliger à contempler le pleureur au feuillage terni, dépouillé de tous ses fruits bleus. « Et maintenant, regarde-moi en face, Arthurius, pour affronter sans lâcheté mon jugement devant ton ultime victime.

— Ferme les yeux, Gardienne, ou tu seras pétrifiée, toi aussi ! » cria le musicien en tirant de son tambour un roulement funèbre. « C’est un jour de colère. »

Ophidia saisit l’argument au bond. Elle ne comprenait pas les modalités de la scène terrible qui se jouait devant elle, mais elle était déterminée à l’empêcher de devenir mortelle.

« Non, je ne fermerai pas les yeux. Qu’importe si je suis témoin et victime en même temps, je suis la gardienne de cet homme et il n’a plus sa raison. »

Et pour prouver son inexorable décision, elle sortit des ombrages de l’orée en écarquillant démesurément les paupières. La surprise de Kalèkagath en la voyant dans la clarté de la clairière atténua le brasier flamboyant de son regard.

« Pars, Ophidia Mambala, Gardienne au masque d’or. Tes scrupules t’honorent et la folie n’a pas envahi ton esprit, mais tu ne sais rien. Cet homme a toujours été aliéné par la puissance de la souffrance qu’il inflige à ses victimes, ses manigances ont outrepassé la loi naturelle, il doit mourir. Pars, je te délie de ta responsabilité.

— Je ne peux pas, avoua piteusement la bravache, il m’est impossible de laisser se perdre une vie si je peux m’y opposer, c’est mon métier de la sauver. »

La simplicité désarmante de l’aveu fit plus d’effet que le défi de l’infirmière, l’enfant géante desserra son étreinte d’Arthurius et Théophile eut la grâce de taire sa marche funèbre.

« Soit, Kalèkagath respecte l’innocence, je ne te tuerai pas. »

Et prononçant ces paroles d’une voix forte et calme, elle tendit la paume au musicien, lequel s’empressa de dégainer son épée d’apparat pour l’y déposer. Dans la main de la guerrière nue, elle devenait un jouet. D’un geste vif, elle l’abattit sur la tête de l’homme à genoux, Ophidia cessa de respirer. Un jet de sang éclaboussa le ventre de Kalèkagath et arrosa les herbes rases autour du supplicié, le singe sauta en arrière pour éviter le geyser. Arthurius se cabra en hurlant, les poings aux tempes. Une oreille roula sur le sol.

« Va, Ophidia, emporte ce monstre et son déchet, les magiciens sauront peut-être les réassembler. Mais, tu regretteras de l’avoir préservé. »

Et sans un mot de plus, sans un regard de ses effroyables yeux sur sa victime prostrée à ses pieds, suivie du musicien, elle s’enfonça dans la sylve.

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