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Chapitre VIII
Dans le grand salon du premier étage, les pensionnaires vaquaient à leurs occupations languissantes en toute tranquillité. Depuis une semaine, aucun événement remarquable ne les avait distraits de leur ordinaire, pas même l’avant-veille quand Arthurius avait réintégré son fauteuil, le pansement sur l’oreille manquante se distinguait peu sous ses cheveux bruns. Le ronronnement monotone de leurs conversations à mi-voix s’accélérait à peine lors des visites de leur Gardienne, monsieur Mambala pour les uns, Ophidia pour les autres.
L’Oracle rôdait dans les angles sombres en marmonnant des paroles inintelligibles que personne n’écoutait, Ivan et Endrike continuaient leur interminable partie d’échecs. À part ces deux joueurs invétérés, les hommes s’assemblaient rarement, la plupart plongés dans leurs pensées quand ils n’entamaient pas un conciliabule chuchotant avec eux-mêmes. Parfois, Ezekel surgissait, les observait plusieurs minutes avant de repartir en silence, un peu vacillant sur les talons démesurés d’escarpins choisis dans une collection inépuisable ; à croire qu’il les empruntait chez un cordonnier pour trouver enfin chaussure à son pied.
Le moment culminant de la journée les contraignait à se rassembler autour de la table monumentale dans la salle à manger. À midi, un gong sonnait un seul coup, profond, les murs semblaient réverbérer ses vibrations sur les corps amorphes. En traînant les pieds, ils descendaient au rez-de-chaussée par les différents escaliers, désireux plus que jamais de maintenir une distance entre eux jusqu’au dernier instant. À leur arrivée désordonnée, les assiettes copieusement servies les attendaient près de brocs d’eau et de vin disposés régulièrement, ainsi que plusieurs plateaux de fromages pourvus d’une motte de beurre en leur centre. Dans les corbeilles, ils piochaient tranches de pain fraîchement coupées ou fruits montés en pyramide appétissante. Leurs agapes achevées, les cliquetis des couverts auxquels répondaient les craquements de mastication s’évanouissaient au fur et à mesure que les convives partaient, un par un, rejoindre leur siège préféré dans le salon.
Quand la nuit tombait, la douzaine de résidents qui séjournaient mollement tout au long du jour disparaissaient dans leurs appartements, après un détour par l’office. Ils s’emparaient furtivement de repas préparés sur des plateaux par le fuyant petit-personnel, lequel ne signalait sa présence que par les glissades froufroutantes de leurs ombres, et ils ne ressurgissaient que le lendemain matin, au même endroit, pour emporter leur collation au premier étage.
L’infirmière n’appréciait pas à sa juste mesure la routine de ses pensionnaires.
Le premier jour après son aventure dans le Jardin des espèces pénibles, le coup du gong l’avait surprise au milieu de l’escalier de service, près du réduit de Mihahou. Elle venait de quitter sa chambre pour rejoindre l’infirmerie, espérant vaguement qu’elle fut accessible et le blessé installé. La peau hérissée par les échos, elle avait dévalé les marches et couru jusqu’au croisement de couloir après les bureaux, celui du Gérant et le sien, juste à temps pour apercevoir au bout quelques silhouettes de pensionnaires. Derrière elle, Ivan avait toussoté pour qu’elle lui cède la place et comme elle reculait en sursaut, il s’était éloigné rapidement vers la salle à manger. Elle l’avait suivi.
Le repas servi, tout le monde était attablé quand elle arriva. Enfin, presque tout le monde : la gardienne nota non seulement la dispersion des pensionnaires sur les longueurs de la table en fer à cheval, mais aussi des chaises vides devant les assiettes pourtant débordantes de mets. Les présents répondirent à son salut la bouche pleine et éludèrent ses questions à propos d’Arthurius : il dormait.
Ezekel lui conseilla vertement de s’asseoir pour se restaurer, et bien qu’elle n’ait pas d’appétit après son petit-déjeuner tardif, elle accepta. L’accueil n’eut néanmoins rien d’engageant. Quand elle voulait se glisser à une place inoccupée, l’un ou l’autre voisin l’en empêchait en marmottant un nom, Chandra, Montague, Bill, Adam ou Arthurius, légitimes propriétaires du siège d’après eux. Endrike finit par lui faire signe en tapotant un dossier près de lui, au bout d’un pan. À l’autre bout trônait Ezekel, imperturbable, qui piochait brusquement dans les plats en fixant sur chacun, entre deux bouchées, son regard d’oiseau de proie.
Ophidia eut le loisir d’assister à ce rituel funèbre les jours suivants et s’ingénia par la suite à l’animer, sans grand succès. Sa première expérience la livra à la frustration la plus agitée, incapable d’apprécier le menu savoureux, quoique frugal, de légumes frais, probablement cueillis dans le potager le matin même. Endrike s’était volatilisé pendant qu’elle malaxait sous sa fourchette un morceau de carotte particulière volumineux, elle s’aperçut alors que tous les pensionnaires, leur pitance avalée, avaient aussi disparu. Seul son guide restait, vêtu à présent d’une jupe écossaise et d’un gilet de mohair vert tendre. Il paraissait l’épier contre son gré et détestait visiblement le spectacle, elle obtint malgré sa mauvaise humeur qu’il l’accompagne au chevet de l’estropié.
Après qu’elle eut constaté de ses propres yeux l’état satisfaisant du mutilé, elle sollicita de l’aide pour aménager, ou plutôt déménager, le surplus de son bureau et du minuscule dispensaire attenant. Elle s’était heurtée à l’apathie morose d’Ezekel, puis à un message laconique du directeur toujours invisible : Débrouillez-vous, c’est votre métier, pas le mien. Le Gérant
Pour sa troisième tentative, elle fit irruption dans le salon afin d’implorer la bonne volonté d’un de ces messieurs désœuvrés. Le visage amène d’Endrike s’était éclairé.
« Demande à Bill », déclara-t-il avant de se pencher, l’air absorbé, vers le plateau pour jouer son tour, persuadé d’avoir réglé le problème.
« Bill, mais qui est Bill ? Où est Bill ? »
Ophidia avait interrogé fermement, articulant avec soin, haut et fort pour attirer l’attention de tous. Ni Endrike qui tapotait un rythme endiablé sur l’échiquier ni son adversaire n’entendirent la requête ; les doigts sur les yeux, Ivan remuait rapidement les lèvres sans qu’un son en filtre. Quant aux autres pensionnaires, nul ne broncha.
Un maigre secours s’était enfin proposé en la personne de l’homme âgé qu’Ophidia avait abandonné, la veille, pour inspecter les fenêtres face au mur sombre. Il se leva brusquement comme si la scène avait assez duré pour lui faire perdre patience.
« Pedro Lopez y Marquez de la Iglesia, vous ne m’aviez pas donné l’occasion de me présenter, monsieur.
— J’en suis désolée, Pedro. Et appelez-moi Ophidia, je vous prie.
— J’aimerais autant que nous nous en tenions réciproquement à monsieur, jeune homme », répliqua d’un ton sec le vieillard brun de peau et de cheveux qui s’était approché. « Bill est chargé du gros œuvre, il rôde généralement près de la cuisine ou dans les communs. »
L’infirmière balbutia ses remerciements embarrassés à un dos raide de désapprobation, son indicateur avait déjà tourné les talons pour regagner son fauteuil. Il saisit un livre volumineux sur l’accoudoir et en reprit la lecture avec la concentration reconquise grâce à l’élimination d’un moustique agaçant.
Fidèle aux recommandations, Ophidia arpenta chaque pièce, chaque couloir, elle ouvrit même les réserves et placards de droite et de gauche et, après une courte hésitation, actionna la poignée du bureau du Gérant, cadenassée évidemment. Elle claironna le nom de Bill au milieu de la salle de séjour et dans les escaliers, mais du factotum, elle n’en vit pas la trace. La découverte dans l’office de son bouquet de fleurs d’or, le vase posé sur un napperon en dentelle et ses tiges rafraîchies, demeura le seul signe d’activité domestique.
Son quadrillage lui permit cependant de dénicher des collections de chapeaux, de rubans, d’articles de sport de plein air et de vêtements de pluie rangés par taille sur les rayonnages qui tapissaient La Réserve. Une impressionnante literie, digne du service d’un hôtel géant, était entassée, pour une raison aussi obscure que l’était ce réduit sinueux, dans l’Autre Réserve, laquelle débouchait à son autre extrémité sur la serre aperçue de la fenêtre de son bureau.
Le jardin d’hiver embaumait l’odeur particulière de l’humus tiède, par les vitres encadrées d’armature en ferronnerie, on voyait le potager florissant. Les pots et parterres semés de pousses, certaines étiquetées d’une main malhabile, et les outils bien entretenus, alignés contre les parois, rappelèrent à l’enfant des terres immergées ses souvenirs campagnards. Elle quitta l’endroit à regret. Une autre porte de la réserve donnait accès à ce qui lui sembla un laboratoire botanique. La poussière et les débris secs sur les plans de travail contrastaient sans ambiguïté avec la tiédeur vivante de la serre, la pièce n’avait pas été utilisée depuis longtemps.
De retour dans l’office où elle avait repéré deux portes aux poignées éraflées qui ne lui avaient dit rien qui vaille, Ophidia prit son courage à deux mains et s’engouffra par la première. À sa grande surprise, elle se retrouva dans le local à chapeaux et autres accessoires de promenade ; l’issue, dissimulée sous une vaste cape pendue à une patère, lui avait échappé à sa première visite. Se moquant de son inquiétude, elle déverrouilla la deuxième : elle menait à un cagibi à balais et à une dernière porte, fortement griffée. L’entrebâillant avec prudence, l’infirmière passa la tête et vit un reflet de la lumière entrée avec elle jouer sur une surface courbe, la curiosité la fit pousser un peu plus le battant. Dans la pénombre, entre deux volées de marche, l’une vers l’étage supérieur et l’autre qui s’enfonçait dans le sous-sol, l’orbe du gong se dévoila ; le manche du marteau de belle taille, pendu sur le côté, était labouré d’entailles. Le regard figé sur l’instrument, Ophidia chevrota un hésitant « Bill ? », puis sans attendre de réponse, recula pour sortir au plus vite du débarras.
Dans la cuisine, elle haleta sous l’effet de l’anxiété, à l’affût du moindre bruit, avant d’abandonner le guet quelques minutes plus tard. De guerre lasse, elle cessa d’espérer la venue de ce Bill insaisissable et s’en fut se réfugier dans son bureau sens dessus dessous. Le claquement caractéristique d’un message du Gérant retentit peu après, la félicitant sarcastiquement de son échec et l’enjoignant, son plateau du dîner récupéré, à profiter de la nuit pour s’éclaircir les idées.
Le lendemain, Ophidia essuya de nouveaux échecs cuisants. Elle se souvint de son arrivée, quand elle s’était vue en fantôme errant dans les couloirs, un boulet à la cheville. Boulet mis à part, son uniforme blanc la prédestinait à se métamorphoser en spectre plaintif de l’Institut.
Le surlendemain, elle descendit au pas de charge, d’humeur vindicative, prête à se procurer une hache pour débiter le mobilier en fagots. Sur le seuil de l’infirmerie l’attendait Endrike en compagnie d’un homme malingre, le cheveu rare, le regard éteint. Pieds nus et vêtu d’une sorte de pyjama très ample, verdâtre, qui pendait comme une défroque, il tenait un balai à la main.
« Ophidia, voici Bill. Dis bonjour, Bill.
— B’jour, Nouveau M’sieur.
— Bill ! Son nom est Ophidia Mambala, je t’ai expliqué tout à l’heure.
— B’jour, Nouveau M’sieur Ophidia Mambala. »
Devant l’infirmière interdite, Endrike haussa les épaules en levant les yeux au ciel avec un air de supplication comique.
« Tu peux lui faire confiance, Ophidia, notre vieux Bill ne paie pas de mine, et puis il n’a plus la grande forme, mais il remédiera à tes problèmes en un battement de paupière. N’est-ce pas, Bill ?
— Pour sûr, j’suis fatigué, geignit l’homme en se voûtant davantage, mais le Nouveau Monsieur n’a qu’à donner ses ordres, pauvre Bill s’exécutera, comme toujours. »
À peine tous trois eurent pénétré dans le bureau que le joueur fantasque s’éclipsa, au prétexte de son rendez-vous quotidien avec Ivan. Le supposé déménageur déposa précautionneusement son balai à l’entrée tandis qu’Ophidia se préparait à passer une journée laborieuse. Jaugeant l’aspect maladif de son auxiliaire, elle roula ses manches, décidée à commencer par le meuble le plus massif tant que ses forces encore intactes lui permettraient d’aider l’homme. Elle désigna une armoire pour proposer de s’en débarrasser d’abord.
« Allons-y, Bill ! À nous deux, nous arriverons bien à déplacer ce monstre de la menuiserie !
— Bill travaille seul, lui répondit l’autre d’un ton offensé, pas besoin de vous. »
Et ainsi que l’avait promis Endrike, il se mit à battre les paupières en roulant des billes de loto. Le pyjama gonfla sous la pression, le torse s’élargit, bombant la veste des reliefs d’une musculature impressionnante, les avant-bras et les mollets sculptés à l’antique ne tardèrent pas à dépasser des ourlets auparavant flottants, et sous les manches, les biceps dessinaient des collines animées. Sur le cou épais comme un tronc, seule la tête avait conservé ses proportions d’origine.
Ophidia, le souffle coupé, assista à la métamorphose.
« C’est… c’est extraordinaire, finit-elle par bégayer.
— Oh, c’est rien, pauvre Bill ne craque plus ses habits depuis longtemps », lui répondit du coq à l’âne l’hercule désormais en short et chemisette.
Avec des mains comme des battoirs à linge, il s’empara du meuble monumental et sortit, uniquement embarrassé par l’embrasure de la porte qui les gênait, la table et lui, aux entournures.
Avant la fin de la matinée, tout le mobilier surnuméraire avait disparu et seul un poêle ronronnait une chaleur douillette. Outre le bureau à tiroirs, Ophidia avait disposé trois armoires de rangement contre les parois et gardé le banc de massage, une table basse, quatre chaises et autant de fauteuils. La ravissante coiffeuse l’avait tentée, mais après une courte réflexion, elle avait jugé que l’accessoire en délicat bois de rose n’avait pas sa place sur son lieu de travail. Dans le fond, une porte dégagée donna accès au dispensaire, de dimensions modestes, le lit et son chevet accueilleraient un malade à la fois. Sa corvée terminée, le pauvre Bill, plus malingre qu’à son arrivée, réapparut. Il récupéra son balai et souhaita cérémonieusement une bonne journée à l’infirmière, en précisant qu’il avait beaucoup d’autres tâches à remplir, importantes. Dans le couloir, il s’éloigna en époussetant les murs et en assénant des coups du manche aux lampyrides qui redoublaient de vrombissements affolés.
Il fallut un moment pour qu’Ophidia se remette de ses émotions. Elle marmottait entre ses dents ses griefs contre la magie. La magie, cette science qui lui avait toujours paru relever de la plus extravagante fantaisie et d’astuces de prestidigitateurs un peu charlatans, cette science existait. Elle permettait des manipulations chimériques que l’infirmière avait attribuées à des avancées inconnues de la génétique, elle pouvait modifier des lois physiques pour déplacer sans les toucher des pièces du jeu d’échecs, elle était capable d’explorer l’avenir ou de se transformer en plus grand et plus fort, en colosse, le temps d’un déménagement. Et elle créait une horrible vigne afin qu’un invisible directeur d’institut lui expédie ses ordres et ses commentaires vaseux.
CLING !
Un tube craché avec violence rebondit sur le sol.
Mes commentaires sont parfaitement adaptés à la situation ! Mais c’est bien, vous avancez, continuez ! Le Gérant
Un Gérant qui l’épiait quand elle marmonnait, perdue dans ses pensées.
Ophidia jeta le tube et le billet, renonçant à conserver l’historique professionnel de ses déboires. Avec eux, elle abandonna l’ambition inutile de comprendre l’incompréhensible et se jura de se consacrer uniquement à son rôle d’infirmière, le « Monsieur Gardien » de patients en souffrance, cela, elle en était sûre.
Les jours suivants, elle réunit le matériel nécessaire à une infirmerie pourvue d’une chambre de malade. Arthurius resta dans la sienne, il allait effectivement le mieux possible pour un homme auquel on avait coupé une oreille dans de terribles circonstances. Ophidia rédigea quelques affiches illustrées ; elle dessinait très correctement, dans un style plat et réaliste. Ses œuvres vantaient l’hygiène, les bienfaits de l’oxygène, ce genre de choses, elle les épingla sur les murs de toutes les pièces qu’elle pouvait visiter, certaines demeuraient obstinément closes.
Sa seule victoire remarquable consista à réaliser ce que les pensionnaires nommèrent par la suite La Grande Aération. Du rez-de-chaussée à l’étage, elle ouvrit les fenêtres et provoqua un puissant courant d’air embaumé d’odeurs printanières. Elle était sur le point de passer outre les protestations plaintives d’Arthurius, de retour au fond de son fauteuil du salon, pour écarter les rideaux de la dernière quand toutes les portes claquèrent de haut en bas. L’Institut trembla.
En somme, Ophidia s’adapta tant bien que mal au rythme étrange des résidents, mais l’infirmière ne désarma pas : elle n’appréciait certes pas leur routine et comptait bien y apporter quelques modifications de son cru.
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