La montée aux enfers
Maurice Magre
LA
MONTÉE AUX ENFERS
—POÉSIES—
QUATRIÈME MILLE
PARIS BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER EUGENE FASQUELLE, ÉDITEUR 11, RUE DE GRENELLE, 11
1918
Tous droits réservés
LE JARDIN MAUDIT
LE JARDIN MAUDIT
Dans le jardin maudit je suis venu, moi, l’homme, Ayant pour conducteur l’être aux yeux de serpent. Là, la terre est pourrie et les poisons embaument, Là, les oiseaux du ciel ne vivent qu’en rampant…
Or, les pierres saignaient, la rose était vivante, J’ai pris la fleur aromatique du sureau, Elle m’a fait aux doigts une tache sanglante, Ses pétales gluants se collaient à ma peau.
D’un vivier croupissant sortait une odeur fade. Des miasmes de typhus par le vent soulevés… Vers ma face penchaient d’étranges lis malades. Dans leur calice mort dormait un œil crevé.
Des arbres mous avaient des blessures ouvertes, Des humeurs ressemblant à celles de la chair, Et les pousses du bois au lieu de jaillir vertes Étaient blanchâtres et vivaient comme des nerfs.
Le lait de chaque tige était la sève humaine. La pivoine semblait un grand cœur arraché. Dans la fleur du sorbier d’où soufflait une haleine S’ouvrait un sexe affreusement martyrisé…
Un amandier était fleuri de mains coupées; Un tronc, comme une femme, avait des cheveux d’or. J’arrivai près d’un champ de grotesques poupées, Des enfants dans le sol poussaient là, drus et morts.
Un printemps écœurant d’une chaleur mouillée Baignait l’arbre de chair et la plante de sang. La nature par la souffrance travaillée Créait avec ardeur mille êtres repoussants.
Alors, je vis venir vers moi les créatures. Impudiques et laids, enfantins et chenus Et pareils à des échappés de la torture, Vous trébuchiez et titubiez, hommes tout nus!
Ils étaient boursouflés, extravagants, exsangues. Celui-ci dans l’œil droit avait un clou de fer, L’un portait un carcan, l’autre avait une cangue, Celui-là rayonnait et montrait un cancer.
Et tous, l’être sans dents, l’être aux orbites vides, L’être dont des grosseurs faisaient le crâne lourd, Tous étaient satisfaits, tous se trouvaient splendides, Ils portaient avec eux leur mal avec amour.
Ils ne s’étonnaient pas de la forme des choses, De la feuille trop pâle et du bois trop laiteux. Ils pressaient sur leur peau le sang vivant des roses, Aux tiges tièdes ils buvaient les sucs douteux.
Les saponaires savonneuses des pelouses Étaient des lits mouillés pour leurs corps maladifs Et la tulipe obscène et le chardon ventouse Faisaient vibrer de spasmes fous leurs nerfs à vif.
Ils ont en me voyant poussé des cris de joie Et l’un m’a fait toucher du doigt le trou sans œil. Un autre m’a tendu le fer perçant son foie, Tous m’ont montré leur plaie ouverte avec orgueil.
Ils ont cueilli des fleurs dans le parterre étrange Et sur ma bouche ils sont venus les écraser Et j’ai senti le goût humide du mélange Des végétaux, du suc humain et du baiser.
Un soleil déformé, jaunâtre, bas, énorme Se reflétait sur des marais de désespoir… Et les plantes sans nom et les humains difformes Se mêlaient dans l’éclat du fantastique soir…
Et moi, je n’ai pas fui parmi les crucifères, J’ai regardé jaunir le jardin sans regrets. Je me suis rappelé que c’étaient là mes frères, Que j’allais devenir leur pareil. J’ai pleuré…
—Ayant pris l’être aux yeux de serpent comme guide, En mars, dans le mois de la guerre, un vendredi, Moi, l’homme, avec mon cœur qui fut jadis candide, Voilà ce que j’ai vu dans le jardin maudit.