La montée aux enfers

Maurice Magre · Chapitre 42 sur 62

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La montée aux enfers

Les Absents Sont des Morts

Les absents sont des morts qui n’auront pas de roses… On ne prépare pas la chambre en pierres closes Et l’on n’allume pas les quatre chandeliers. Pour eux, pas de draps neufs, pas de bouquet lié Avec ce jonc ténu qu’est un regret fragile. Aucune illusion de forme volatile, De halo lumineux et doux qui reviendrait Hanter l’appartement où dort l’ancien secret. Le temps fait du pastel une esquisse plus pâle, La chaleur de la chair du sein ternit l’opale, La rose s’évapore au fond du flacon d’or, On le sait, on le dit… Les absents sont des morts. Mais pourtant l’on voudrait tellement n’y pas croire, Être encor l’habitant d’un coin d’une mémoire, Dans la chambre d’hiver où sont les souvenirs. Les absents sont des morts qui voulurent mourir. La lettre est la couronne en immortelles fausses Qu’on attache d’un fil de fer aux croix des fosses. Le cœur y sonne vide autant que le métal, De l’emblème agité par le vent glacial. Puis plus rien. Même pas les fausses immortelles. La pluie use les noms, les vases et la stèle. Le fruit noir du cyprès tombe comme un remords Du bonheur qu’on n’a plus… Les absents sont des morts…

 

LE VIEIL HÔTEL

 

J’ai gravi l’escalier où clignotait la lampe, Sans ma canne de jonc, mon ancien chapeau clair. Le bois comme autrefois gémissait et la rampe Plongeait on ne sait où sa spirale de fer…

Le cœur du pauvre hôtel battait sous chaque porte. La patronne en riant m’a tendu le bougeoir… Que la voûte est étroite au souvenir qu’on porte Quand elle était si vaste autrefois pour l’espoir!

J’ai pris la clef avec son numéro de cuivre Ainsi qu’un talisman ouvrant des palais morts Et sous mes cheveux longs d’alors j’ai cru revivre Dans l’ombre humide du tournant du corridor…

J’ai vu monter l’antique aurore merveilleuse Que contemplaient ces cœurs de vingt ans sans chagrin Et glisser la blancheur des jeunes repasseuses Dans une odeur de linge frais et de matin.

J’ai vu la chambre avec la table et les bougies, Les livres rejetés, les cartes et le vin, Le cadre désuet de l’enfantine orgie Où chantaient les jetons, le rire et le satin.

Une voix étouffée a dit mon nom, des verres Se sont entre-choqués quelque part, tristement. L’hôtel dormait avec ses amours, son mystère… Je suis redescendu silencieusement…

Et j’ai vu devant moi ma jeunesse qui marche, Boiteuse, aux traits maigris, lasse et traînant le pied, Et son doigt m’a montré sur la dernière marche Le beau visage mort de la chère amitié.

«Dans les murs suintants et dans la moisissure, O divine amitié, tu dors de ton sommeil, Je ne connaîtrai plus que tes caricatures, Je n’attends plus de toi ni baiser ni réveil.

«Mais je veux te bercer plus pure qu’une vierge Comme dans un berceau, dans l’ombre du couloir. Pour la veille de mort, à la place de cierges Autour de toi j’allumerai quatre bougeoirs.

«Devant ta forme nue, immobile et clouée, Mes mains élèveront un étrange ex-voto, Fait du vin bon marché, des bottines trouées, Des sous qu’on partageait, du pain et du réchaud.

«Et là, sous l’escalier rongé, dans les ténèbres, J’accomplirai pour toi des rites solennels, Ayant comme assesseurs de la veille funèbre La patronne joyeuse et le garçon d’hôtel.»