La montée aux enfers
La Femme aux Trois Colliers
La femme aux trois colliers sur l’homme asiatique Se pencha, le frôlant des perles magnétiques Et du chrysobéril verdâtre de son cou. Le mulâtre à côté la tenait aux genoux Dans la robe de bal plongeant sa tête épaisse Et riait quand la fine main d’une caresse De son rubis aigu l’égratignait exprès. L’homme fiévreux de race blanche était auprès De ce groupe, écoutant battre son cœur malade… Du calice des lis sortait une odeur fade Et sexuelle. Alors la femme tout d’un coup Roula dans les coussins avec un rire fou, Aux mâles frémissants s’offrant comme une proie… Le crissement des peaux, le craquement des soies, La robe partagée en deux des pieds aux seins, Les hoquets de désir, les regards d’assassins, Et l’éclair d’un poignard que lève l’homme blême… La femme se dressant, le corps nu sous ses gemmes, Tord alors le poignet débile, elle saisit Un fouet caché parmi les velours cramoisis Des tentures et cingle à grands coups le visage Que la fièvre, la peur et la honte ravagent. Puis, elle va s’étendre encor lascivement Près du jaune muet, du mulâtre charmant, Elle écrase par jeu l’or des lis sur leur bouche, Ou les agace avec le bout de sa babouche… Tous les plaisirs mauvais dans l’ombre sont assis Et l’homme au front zébré pleure sur le tapis…
REPAS D’HOMMES
Le vin tachait la nappe et les plastrons des hommes Et l’électricité dansait sur les cristaux… Parfois glissaient de noirs maîtres d’hôtel fantômes, L’alcool et le tabac empoisonnaient l’air chaud…
Et mes trois compagnons qui brandissaient leurs verres Semblaient des animaux de plaisir laids et lourds. Ils s’épanouissaient, jaunes, dans la lumière, Ils bavaient de désir et hoquetaient d’amour.
Leurs bagues reluisaient comme des dents magiques. C’étaient des fauves excités par de la chair. La luxure mouillait leurs babines lubriques, Une odeur féminine exaspérait leur flair.
Comme un gardien avec le fer pique des bêtes, J’entretenais leur rut de propos singuliers Et mon propre poison me montant à la tête, Du feu que j’allumais je me mis à brûler.
«Dans un appartement profond, tendu de soie, Sous la veilleuse rose et sous le baldaquin, Elle dort presque nue et sa peau qui chatoie Semble un bijou charnel serti de linge fin.
«Quand elle se repose elle a l’air d’une vierge. C’est une courtisane au premier mouvement Et sa gorge à minuit de la chemise émerge Comme une pulpe d’or où vivent des ferments.
«Dans un demi-sommeil impudique et candide, Elle se pâme en m’attendant, vivante croix. Suivez-moi. Vous verrez que son corps est splendide, Qu’elle a la jambe longue avec le buste étroit…»
Et l’avide troupeau qu’une flamme ensorcelle Suivit le possédé que j’étais devenu. Il faisait une nuit d’orage chaude et belle… Dans les nuages se tordaient des êtres nus…
Les restaurants vibraient d’orchestres érotiques, Des spasmes cadencés secouaient les maisons, La ville tressaillait d’un rythme fantastique Où se mêlait l’étreinte avec la pâmoison.
«Il est tard… Que fais-tu… C’est moi, ma bien-aimée… Les meubles, les tapis me soufflaient son odeur… Quand ma main se posa sur la portée fermée Je défaillis d’espoir, de désir et d’horreur.
Je la pris par le corps et j’allumai la chambre, Et j’arrachai le linge et les draps. La voilà! Un parfum de cheveux, de femme blonde et d’ambre M’enivrait. Allez donc, les bêtes, prenez-la…
Et sur l’être charmant qui criait d’épouvante Dont j’avais adoré le cœur et la beauté, Qui me tendait ses mains blanches et suppliantes, Les trois fauves aux groins affreux se sont jetés.
Plus tard j’ai ramassé les roses écrasées Qui faisaient sur les draps de grands cercles de sang. Maîtrisant mon dégoût et domptant ma nausée, J’ai recouvert de fleurs le corps éblouissant.
Elle pleurait à grands sanglots, vaincue et lasse, Et grelottait dans le lit creux sous les draps froids. «O splendide, ai-je dit, tu peux me rendre grâce, Car je t’aimerai mieux, souillée ainsi trois fois.
«Tu m’humiliais avec une fausse noblesse. Désormais, en cherchant le soir la volupté, Nous serons tous les deux égaux dans les caresses: Nous avons renié l’infâme pureté…»
LE MASQUE DE LA BEAUTÉ PERDUE
LE MASQUE DU SAMOURAÏ
Ce soir, la bien-aimée avait mis l’affreux masque Japonais et mimait une danse fantasque, Me montrant en riant, comme un épouvantail, Le désespoir en laque feu du Samouraï. Elle faisait voler son peignoir sur sa tête, Dévoilait les beautés et les lignes secrètes De ses genoux étroits, de son buste nerveux Que surmontait bizarrement le masque affreux. Mais quand elle voulut l’ôter, la laque en flamme Ne faisait qu’un avec son visage de femme. Ses ongles vainement labouraient cette horreur Collée à elle, pour toujours sur la splendeur Du bel ovale pur, vivait comme une plaie La grimace du mal et de la laideur vraie. Beauté! malheur à qui t’oublie un seul instant! La bien-aimée hurlait d’effroi, se débattant, Et sa voix devenait éloignée et démente Sous les longs poils de soie et la laque éclatante.
LE TEMPLE BRÛLÉ
La flamme a ravagé les tombeaux, les symboles, Mangé les portes d’or, détruit le péribole. Sur les murs calcinés du temple, j’ai voulu Retrouver le dessin, la beauté qui n’est plus, A grands coups de pinceau restaurer les vestiges Des rêves, recréer l’image et ses prestiges… Comme un bon ouvrier, dès l’aurore au travail, J’ai dressé mon échelle et refait le portail, J’ai repeint la cella, repeint le péristyle, Cherchant chaque contour et sa ligne fragile, Redonnant de la vie aux visages des Dieux. Et quand, longtemps après, avec un cœur pieux, J’eus remis tous les bleus, tous les ors sur les fresques, Je vis autour de moi mille formes burlesques, La pitié s’accouplant partout avec le mal, Les luxures tournant en un étrange bal, Des animaux mêlés aux belles créatures… J’avais à mon insu contrefait les peintures! J’ai repris la palette et trempé le pinceau. Mais j’erre vainement sous l’ombre des arceaux, J’ai perdu la beauté que tu brûlas, ô flamme! Sur les murs calcinés du temple de mon âme…
LA BONTÉ
Je ne crois pas qu’un dieu, dans de justes balances, Pèse mon poids de bien et ma valeur de mal. Nul jugement dernier ne rompra le silence. La terre donnera de son grand rythme égal Sans souci de pardon comme de récompense Sa richesse féconde et son pouvoir vital, Je suis un homme seul avec l’homme en présence.
Or je vois le vieux champ terrestre ensemencé De sang humain; des laboureurs de trépassés Retournent les sillons pour un blé mortuaire. L’ivresse des clairons dans l’aurore a passé Et la fleur des drapeaux rougeoie à la lumière… Et pourtant dans mon cœur je ne puis renoncer A la loi de bonté que m’enseigna mon père.
C’était jusqu’à ce jour ma seule vérité, Le bâton de ma vie et l’appui de mon âme. Je savais dans le mal et dans l’adversité Qu’il était quelque part un refuge écarté Sur la bonne colline, où brûlait cette flamme. J’y trouvais plus d’amour, même plus de beauté Qu’en l’amour du soleil et l’amour de la femme,
Comment renoncerais-je à ma part d’héritage? Je l’ai reçu si pur d’une si pure main! Celui dont je le tiens le tenait en partage D’un vieil homme blanchi, semblable de visage, Et ce don est venu des temps les plus lointains. Je garde ce dépôt du mal et de l’outrage. Je veux transmettre aussi mon héritage humain.
Qui donc le recevra de la plus jeune race De ces hommes marqués par une croix de sang? Les cœurs sont plus mauvais, la lumière est plus basse. C’est un soleil de mort qui dans le ciel descend… Sur la vallée où sont les êtres gémissants Qui poussera le cri du monde renaissant? Quel héros juvénile osera crier grâce?
Par la nativité de la vigne et du pain, Par le commencement des rites géorgiques, Par le pollen, par le bourgeon, par le levain. Par l’art premier, profond comme un chant liturgique, Par le geste d’accueil que faisait l’hôte antique, Par le creux de son lit et l’offre de son vin, Je n’abjurerai pas la croyance organique.
Je bâtirai tout seul le temple sans colonnes, Je ferai la muraille avec mes souvenirs, Sculpterai le portail de l’espoir qui pardonne, Je creuserai la voûte avec l’âme à venir, Je l’illuminerai des cierges du désir Pour placer sous la dalle où ne viendra personne L’invisible trésor qui ne doit pas périr.