La montée aux enfers
La Craintive
Je t’attendrai ce soir dans mon appartement… Le quartier est désert, mystérieusement Sous ta fourrure large et ta voilette épaisse, Avec des seins battants que la terreur oppresse, Tu monteras mon escalier, tu franchiras Ma porte et trembleras longtemps entre mes bras. Il faudra que je guette aux carreaux, que j’apaise Tes remords orgueilleux et tes pudeurs mauvaises. Mais plus tard, quand j’aurai réveillé ton pouvoir De volupté, comme un parfum dans l’encensoir Qu’on fait tourbillonner au contact d’une flamme, Quand tu tordras d’amour ta forme qui se pâme, C’est toi qui, tout à coup, tireras les panneaux De la chambre, soulèveras les lourds rideaux, Afin que les amis qui fument et qui rêvent Dans la pièce voisine, un instant se soulèvent, Voient leur songe voluptueux réalisé Par ton corps rose et jaune et bleui de baisers.
L’HORREUR TENTATRICE
La tendre, la fidèle et la chaste était là… C’était la peau de rêve au transparent éclat, Le long cou délicat sur la gorge pudique. D’un balcon bleu tombait une étrange musique. Sur une soie indienne et des voiles rayés, Elle se renversait avec les yeux noyés. C’était elle! Et la jambe au dessin impeccable Émergeait de la robe aux plis insoulevables. Le pur mystère aimé de sa forme s’offrait. O seigneur! Une main nonchalante serrait La cheville et montait et s’arrêtait et, glauque, Une bague y brillait comme un œil équivoque. Deux hommes qui fumaient se penchaient pour mieux voir Les lampes du souper flambaient dans les miroirs. Elle cambrait son buste et soudain une face Dont je ne distinguais que les deux lèvres grasses, Prit ses lèvres, les écrasa, les savoura. La tension des seins et le geste des bras Indiquaient le plaisir qui consent et désire. On entendait un bruit de verres et de rires… Des fleurs au pistil noir s’effeuillaient à côté. Une autre main plongeait dans le décolleté Du corsage, arrachait les rubans et, pâmée, Se dévoilait à tous la forme bien-aimée. Pitié! Chassez au loin l’obscène vision! La scène était plus proche et plus nette aux rayons Des lampes qui tournaient comme des soleils ivres… Je voyais le ruisseau de ses cheveux en cuivre Couler parmi les arabesques du tapis. Les murs prenaient de fantastiques coloris Tachés en violet par des têtes lubriques… Crucifiée, extasiée et magnifique, Celle que j’adorais se tordait an milieu De ces hommes dans un désordre radieux Sous les bouquets penchant de lis, de balsamines Qui lui tendaient de sexuelles étamines… Et puis un grand silence arriva, tout se tut. Une ombre s’étendit et je n’entendis plus Que son rire, mais déformé, rauque, cynique, Un rire de plaisir, un grand rire hystérique…