La montée aux enfers

Maurice Magre · Chapitre 18 sur 62

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La montée aux enfers

Les Gladiateurs Aveugles

Poussés à coups de pieux hors des grands vomitoires, Sous les casques fermés et sans trous pour les yeux, Les Andabates tâtonnant vont vers la gloire Et l’âme des buccins éclate dans les cieux.

Sur les gradins du cirque où le peuple s’étage Le vent met des fraîcheurs dans le lin des peplum, Les yeux sont agrandis d’un rêve de carnage, Au flamboiement du soleil bleu sur les velum.

Les robes émeraude et la pourpre des toges Se confondent dans une danse de rayons. Au loin montent les cris des géants Allobroges Qui, la pique à la main, surveillent les lions…

Le César languissant et le front ceint de roses Presse parfois la main d’un mignon favori, Et ses yeux verts sous les paupières demi-closes Ont les stagnations d’une eau d’étang pourri.

Et les gladiateurs se cherchent de leur glaive, Ils fendent l’air, frappent le sable éblouissant, Leur bras vers l’ennemi chimérique se lève Jusqu’à ce que les coups fassent jaillir le sang.

Pour mieux voir le combat des aveugles, des hommes Qui sans croiser leurs yeux vont se percer le cœur, La foule en s’écrasant et par grappes énormes Hors des balcons cintrés déborde avec fureur.

Elle pousse des hurlements, elle stimule Le combat et se pâme à chaque corps à corps, Et les chrétiens captifs au fond des cunicules Se pressent en tremblant au souffle de la mort…

On entend le métal qui sonne sur les casques Et les corps partagés s’écroulent sous les chocs. Les muscles du héros soudain deviennent flasques, Un esclave le traîne au loin avec un croc.

Il meurt tout seul dans l’ombre au cri des populaces, Etouffé par la nuit dans le cirque vermeil. Nul ne saura jamais ce que ses mains embrassent, Son immense désir de revoir le soleil.

Mais le dernier vainqueur tient la dernière gorge. Le glaive est suspendu sur le gladiateur. Les deux thorax en feu brûlent comme des forges Et le casque sans yeux questionne l’empereur.

Alors une folie étrange prend la foule, Un beuglement de mort jaillit sinistrement. Son cercle immense ondule, elle tourne, elle roule… Des millions de fous dansent en écumant.

«Il faut crever encor cette poitrine humaine, Jamais assez de sang ne repaîtra nos yeux!» Une onde d’hystérie emplit la plèbe obscène, On voit les Augustans s’égratigner entre eux…

Une femme va s’écraser contre la piste… Une autre en gémissant mâche et mord son miroir… Une vierge arrachant sa tunique améthyste Se donne dans un coin à des esclaves noirs…

L’empereur accoudé près des porteurs de lyres Incline entre ses mains peintes son front frisé, Il ordonne la mort du coin de son sourire, Du clignement de ses yeux verts décomposés…

Le vainqueur ébloui voit enfin la bataille Et les vaincus masqués qu’il ne haïssait point Et portant ses lauriers, soutenant ses entrailles, Plein d’orgueil, il trébuche et va mourir plus loin…