La montée aux enfers
La Rencontre du Squelette
Sous les figuiers géants, au fond de la vallée, Parmi les flots de sable et les roches gelées, Le puits me regardait, glauque et prodigieux, Ainsi qu’un œil dans un visage de lépreux. Sur l’antique margelle expirait le soir morne. On était sous le signe froid du Capricorne. Par des traces de pas j’avais été conduit Et ces traces de pas s’arrêtaient à ce puits. Et je savais qu’au loin mouraient les caravanes… Il n’était ni fagot, ni vase, ni cabane, Rien d’humain où mon âme aurait mis son espoir Et je posai mon front sur la pierre pour voir… Alors je vis sortir du puits un long squelette Qui se tint devant moi, triste, branlant la tête Et montrant ses os nus comme la vérité. Il ressemblait un dieu du monde inhabité. Des herbes lui faisaient une couronne noire, Et voilà qu’une dent tomba de sa mâchoire, Les phalanges se détachèrent de la main, Le fémur se plia sous le poids du bassin, Il se désagrégea, devint de la poussière… Et l’ombre vint dans la montagne solitaire. «Ah! que ne suis-je encor avec mes compagnons! Quelqu’un m’appellerait peut-être par mon nom, J’aurais un peu de vin au fond d’une outre, encore De la chaleur sous un burnous multicolore… Au moins je serais mort au chant des chameliers!» La nuit morte gelait les branches des figuiers Et je vis que la trace à peine saisissable Des pas, allait plus loin dans la nuit, dans le sable…
LA MONTAGNE DES BÊTES
De partout, près de moi, sur les monts fabuleux, Les loups pelés montaient par les rochers galeux. Je voyais sur le bord des crânes plats et chauves Bouger comme du sang la flamme des yeux fauves, Je touchais les poils durs et les dents de métal, Pesant la solitude et la peur et le mal Et l’amour de la nuit qui possèdent les bêtes. Sur un tronc dépouillé pleurait une chouette. Près d’un trou d’eau verdi, dans le creux du ravin, Un crapaud regardait avec ses yeux éteints. Des scorpions tendaient le crochet de leur queue Et des vers déroulaient leur dos d’écailles bleues. Des milliers de fourmis sortaient des fourmilières. Des vipères posaient leur front triangulaire Sur mes pieds, des têtards dansaient dans mes cheveux Et des germes sans forme éclataient hors des œufs. «Je veux vivre avec vous, ô frères taciturnes, Pleurer vos morts, compter vos naissances nocturnes, Participer, moi, l’homme, à l’obscur idéal Que verse la nature au cœur de l’animal. Donnez-moi vos chaleurs, vos bontés et les lampes De vos yeux, animaux, peuples de ceux qui rampent, Car venant de plus loin, d’un plus triste chemin, Vous voyez dans la nuit mieux que les yeux humains… Vous êtes le sel noir mais de pure substance Et la rédemption des choses, le silence Qui doit parler et la beauté qui doit surgir. Voici venir le temps, bêtes, de repartir. Puisque l’homme a failli, vous êtes la jeunesse, Il faut recommencer la course de l’espèce…»