La montée aux enfers

Maurice Magre · Chapitre 53 sur 62

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La montée aux enfers

Le Voyage Fantastique

LA DIVINE ENCHAINÉE

 

Je traversai, conduit par l’homme au capuchon, Les quartiers où l’on vend le fer et les chiffons. Ensuite les maisons étaient noires et basses. On percevait des grouillements dans les impasses, On voyait à des soupiraux des yeux hagards. Et j’atteignis enfin près des anciens remparts Le quartier des déchus et des êtres sordides… Je suivis l’homme au fond d’une boutique vide. Et là sur le plancher pourri, je vis le corps D’une beauté parfaite avec une peau d’or, Un visage divin, des jambes translucides. Une chaîne de fer tenait le cou splendide Et l’homme qui riait prit un bâton pointu Et se mit à piquer le sein, le ventre nu. Faisant en gémissant se tordre la divine. Et des êtres aux corps ravagés de famine, Des visages affreux où ne vivait qu’un œil, Des nains, des déformés ricanaient sur le seuil… Comme son capuchon lui découvrait la tête, Je vis que l’homme avait la face de la Bête…

 

LA VALLÉE DES LARVES

 

Les monstres vagissants enfantés par la femme Étaient amoncelés sur les rochers crayeux… Certains ouvraient des yeux énormes et sans flammes, De frêles cous pliaient sous des crânes laiteux.

Et d’autres éclataient de sang pâle et de glaire, Riaient avec un rire édenté de vieillard. Des corps mous et bouffis sortaient du sol calcaire, Semblaient en s’étalant de vivants nénufars.

Un vent froid remuait ce peuple en cartilages, Ces larves sans contour, ces germes suintants Et la vallée avec ces blanchâtres visages Ressemblait la sanie et le pus du printemps.

La Parque descendait près de moi la colline. Elle était belle et triste en le déclin du jour Et vers le sol vivant courbant sa grande échine Elle touchait du doigt les monstres tour à tour.

Et tout le mal inscrit au livre des ténèbres Pénétrait ces cerveaux corrompus en naissant, Il dessinait les traits, durcissait les vertèbres, S’infiltrait dans leurs nerfs et coulait dans leur sang.

De sorte que ces crânes mous en apparence Renfermaient cependant la pierre de l’orgueil, La colère de marbre et les fureurs immenses Qui devaient déchaîner les douleurs et les deuils.

Les visages réduits prenaient des bouffissures De haine, devenaient tout à coup malfaisants. Ces fœtus irrités dans des caricatures De combats, essayaient leurs gencives sans dents.

Ils se dressaient grotesquement sur les chevilles Et tentaient de leurs mains sans ongles de frapper, Ou rampant sur le ventre ainsi que des chenilles Ils se pressaient avec effort pour s’étouffer.

Mais la Parque toujours touchait les petits êtres Et tranquille marchait vers le soleil couchant Et toujours par milliers ceux qui venaient de naître Affluaient à ses pieds comme l’herbe des champs.

Et je lui dis: «Ceci n’est qu’ortie et qu’ivraie: Dans cet endroit maudit pourquoi porter tes pas Puisque l’enfance humaine est une grande plaie Qui coule et s’agrandit et ne guérira pas?»

Et la déesse alors au fond de la vallée S’arrêtant, me montra dans un entassement Effroyable, au milieu des formes emmêlées, Un visage, rien qu’un, mais sensible et charmant…

Et le soleil mourant sur cette maladie De la terre éclaira dans l’humus qui poussait Un œil déjà bleuté par la naissante vie, Un tremblotant éclat d’âme qui paraissait.

Et la Parque me dit: «Tout le mal de la terre Est payé par un seul, s’il est vraiment humain.» Et je la vis partir tranquille et solitaire Parmi le flot montant des monstres enfantins.

 

LA RÉGION DES ÉTANGS

 

J’atteignis vers le soir la plaine des étangs. Un vent glacé soufflait parmi les vastitudes, Mes pieds s’enchevêtraient aux herbages flottants. J’allais vite et j’étais ivre de solitude.

De longs roseaux vivants cherchaient à me saisir. Des plantes se collaient avec leurs fleurs gluantes. Vers moi de toutes parts comme un vaste soupir Montait la fade odeur des choses croupissantes.

Un souffle gras sortait de ces stagnations, Une buée épaisse, animée, une haleine Qui semblait le ferment des putréfactions Millénaires, dormant sous ces mares malsaines.

Et j’entendis, venant d’en bas, parler la voix Et je vis émerger la face aux gros yeux glauques: «L’escalier spongieux, dit-elle, est près de toi. Descends parmi la vase et les eaux équivoques.

«Viens dormir avec nous au fond des lits tourbeux Dans l’émanation des poisons délétères. Viens rejoindre ce soir les hommes sans cheveux Qui sont jusqu’à mi-corps enfoncés dans la terre.

«Avec les serpents d’eaux, les vers et les têtards Tu joueras dans les végétaux des marécages, Oubliant parmi les parfums des nénufars Qu’il est un ciel immense où passent les nuages.

«Tu nous seras pareil, sans espoir, sans amour, Tu connaîtras, vautré dans la vase éternelle, Le bonheur de l’aveugle et l’ivresse du sourd Et tu ne sauras plus les choses qui sont belles.»

Alors je vis des bras tendus pour me saisir Et des milliers de blancs visages apathiques. Et le peuple de ceux qui n’ont plus de désir Sortait de l’eau couvert de plantes aquatiques.

Et j’avais déjà mis le pied sur l’escalier Qui plongeait en tournant dans une boue épaisse, Je voyais des palais informes, des piliers Parmi les joncs sans sève et les herbes sans sexe,

Lorsqu’un grand vent passant à travers les marais Me souffla des odeurs de forêts aux narines Et je m’enfuis vers l’horizon où je voyais Des sapins s’accrochant au ciel sur des collines…