La montée aux enfers

Maurice Magre · Chapitre 4 sur 62

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La montée aux enfers

Le Jeune Homme aux Citrons

La porte était de bronze, étroite, ornementée… Elle s’ouvrait au fond d’une rue écartée. Tout de suite une odeur de rose et de jasmin M’enivra, je suivis une petite main Qui dans l’ombre sortait d’une manche vert pâle. Un portique, une salle, un jet d’eau sur des dalles, Des coussins noirs et des lanternes au plafond Et de lourds citronniers tout chargés de citrons… Avec trois fruits d’or clair un jeune homme nu jongle Il vient de se baigner; l’eau fait briller ses ongles. Il lance les citrons dans l’air et quelquefois Une goutte d’argent vole aussi de ses doigts. Derrière, à pas de loup, marche une jeune fille. On comprend à ses bras levés, ses yeux qui brillent Qu’elle va pour jouer le surprendre, baisant Ses lèvres, étouffant son rire entre ses dents. Mais je passe… Et c’est une chambre cramoisie Avec une statue aux hanches amincies D’une vierge peut-être ou d’un adolescent Et du marbre du cœur coule un filet de sang, Car un stylet d’acier traverse son sein gauche. Et dans l’ombre, une forme à genoux, toute proche. Fait le geste des mains pour recueillir le sang. Mais je passe… Le bruit des gonds, le seuil glissant, Les quartiers morts dormant au bleu des lunes mortes… —Depuis, j’erre le soir pour retrouver la porte De bronze et le parfum de rose et de jasmin. Je gravis des perrons, je touche avec la main Des heurtoirs et je cherche en les serrures vides Le jongleur de citrons au visage splendide, Les gouttes d’eau, la femme et son rire muet, L’être au sexe inconnu dont le marbre saignait…

 

LA PREMIÈRE NUIT AU COUVENT

 

Dans sa cellule s’éveilla la carmélite. Elle tâta d’abord sa tête aux cheveux courts, Se souvint du froid des ciseaux, de l’eau bénite Et du bruit du portail fermant ses battants lourds.

Sa chemise grossière abîmait de brûlures Son corps pur. Toute moite elle avait des frissons. L’ombre du Christ faisait une caricature… Elle entendit des voix derrière la cloison…

Et c’étaient les voix de désir, les cris, les plaintes, Le doux frémissement de la chair sur les draps Et les gémissements de deux femmes étreintes Qui ne font plus qu’un corps par la chaîne des bras.

Des pas furtifs glissaient dans le couloir immense. Elle entr’ouvrit la porte et vit courir ses sœurs Et toutes relevaient leur robe avec aisance Et découvraient leurs jambes longues sans pudeur.

Quelque chose d’étrange était dans leur allure Un rire fou les secouait, faisant saillir Des seins inattendus et des croupes impures Sur ces corps qui semblaient de rêve seul fleurir.

Viens avec nous! lui dirent-elles. Leurs mains chaudes L’entraînèrent. Dehors l’escalier solennel Et le cloître d’argent sous la lune émeraude Avaient l’air d’un décor fantastique et cruel…

Avec des ventres gros et des faces lubriques Des moines à travers les piliers ont surgi, Saisissant par les reins les nonnes impudiques, Les renversant, les culbutant avec des cris.

Et les cloches soudain dans les tours retentirent, Sonnant une danse burlesque, un galop fou, Et parmi les appels hystériques, les rires, Les poitrines cognaient et claquaient les genoux.

La novice fuyait avec sa robe ouverte, Mais de partout, des mains sortaient, la pétrissant, La roulant sur les dalles froides, l’herbe verte, Meurtrissant son corps nu d’étreintes jusqu’au sang.

Les grands saints alignés sous les arceaux gothiques Soulevaient leur robe de pierre en ricanant, Ou, gardant sur leur socle une pose extatique, Étaient à son passage horriblement vivants.

Elle courut à la chapelle. Là des vierges Étalaient sur les croix leur corps crucifié. Elles riaient dans le clignotement des cierges… Un prêtre officiait en dansant sur un pied…

A cheval sur un grand balai, la supérieure Conduisait une farandole dans le chœur, Et des soupirs, des bruits d’amour, des voix qui pleurent Venaient des coins obscurs dans des parfums de fleurs.

Et brisée, elle vit, par la porte des cryptes, Un adolescent nu, mince et brun émerger, Portant un croissant d’or et des bijoux d’Égypte, Ayant le torse creux et le buste léger.

Sa chair était de bronze, un triple cercle en jade Faisait sur son front mat comme un glauque bandeau. Il marchait lentement parmi les colonnades Et la fixait de loin avec des yeux vert d’eau.

«Satan, je suis à toi, cria-t-elle, je râle De plaisir à te voir et tords pour toi mes reins. Voici toute ma chair offerte sur ces dalles. Prends-moi sous cette châsse, à l’ombre du lutrin.»

Elle éclatait comme une rose près d’éclore Et lui la laboura d’un long baiser savant… «O Satan! O seigneur!» C’était déjà l’aurore… —Telle fut la première nuit dans le couvent…

 

LE MÉDECIN AVORTEUR

 

Je suis un médecin louche d’avortements. Le soir, dans un quartier perdu, secrètement, Mon logis clandestin s’ouvre aux filles enceintes. J’écoute leur histoire éternelle, leurs plaintes, Je tâte le malheur du corps supplicié Et c’est toujours pareil et j’ai toujours pitié. Je suis un charlatan aux secrets salutaires Qui connaît le revers du baiser, la misère De ces flancs de plaisir qui sont devenus lourds Et je tue au berceau stérile de l’amour Avant qu’il ait poussé le cri de la naissance, L’atome au sexe humain dans le germe en puissance. Je suis un médecin béni des malheureux, Car j’apaise les nerfs et je sèche les yeux Et fais passer la loi des pauvres créatures, Avant l’inexorable loi de la nature. Mais vous, races sans nom, vivants indésirés, Blés corporels qu’aucun soleil n’aura dorés, Larves aveugles qui mourrez avant de vivre, Cellules du malheur, c’est moi qui vous délivre De la séduction, des méchants, des ingrats, Du baiser qui trahit, de l’amour qu’on n’a pas, De l’abandon glaçant les chambres solitaires, Des peines qui rongeaient celles qui vous portèrent, De tant de maux, de tant de pleurs, en vous jetant Dans le repos de l’ombre et la paix du néant.