La montée aux enfers

Maurice Magre · Chapitre 10 sur 62

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La montée aux enfers

Plaisirs du Sultan

Le sultan énervé, las des femmes trop grasses Du harem, des soldats dormant sous leur cuirasse, Des eunuques trop laids et des chiens assoupis, S’est fait porter avec ses bonbons, ses tapis, Son narguilé d’argent et ses flacons de rose, Dans la cour du palais que le soleil arrose. Quatre nègres géants dont le torse est bombé Font luire autour de lui leurs sabres recourbés. Il s’ennuie, il a froid, il est triste de vivre… Il fait venir la vierge aux beaux cheveux de cuivre, Pareils à du feu chaud tressé sur un front pur. Les nègres saisissant ce corps pétri d’azur Lui fendent les poignets et pendant qu’elle crie Versent le sang sur un plateau d’orfèvrerie. Le sultan trempe alors ses mains languissamment Dans le sang tiède et voit au fond des yeux charmants De la vierge, la mort venir des veines vides… Les sabres recourbés ont quatre éclairs splendides, Le soleil brûle et le sultan clignant des yeux Sur le corps étendu jette un grand velours bleu…

 

L’ESPRIT DE LA MER

 

Le veilleur dans la tour fit retentir sa corne, Glaçant d’effroi sur les quais bleus les débardeurs. Et la plage s’emplit de requins, de licornes De mer, de poissons morts montant des profondeurs.

Sur les remparts bâtis de galets verts, l’évêque Parut avec l’étole et la mitre qui luit Suivi par les calfats, les marchands de pastèques Qui, tordus par la peur, tendaient les mains vers lui.

Alors, dans l’horizon, le vaisseau gigantesque S’avança sur les flots qui devenaient cendrés. Il avait trois ponts noirs de forme barbaresque, Il était sans fanal, sans voile et sans agrès.

Et sa coque luisait de nacres, de polypes, De coraux sous-marins, de madrépores d’or. Les pétoncles et les mollusques qui s’agrippent S’étaient cristallisés dans le bois des sabords.

Il était cuirassé de la pierre des gouffres, Il venait de plus loin que les courants des fonds, Il portait comme un sceau sur sa poupe et ses roufles Des signes incrustés par d’antiques typhons.

Et sur les ponts, parmi les mâtures fléchies, Un équipage avec des corps huileux et blancs, Des marins, respirant au moyen de branchies, Manœuvraient. Ils avaient des nageoires aux flancs.

Ils portaient des turbans et des burnous d’arabes, Ils regardaient au loin par d’aveugles yeux ronds. Quelques-uns avaient des mandibules de crabes, Et des sabres battaient sur leurs pieds d’esturgeons.

Et tout couvert de talismans kabbalistiques, Un être avec un bec se tenait à l’avant. Ses doigts palmés levaient un pentacle magique Et sa robe en tissu perlé flottait au vent.

Il se fit un reflux d’eaux ternes et malsaines Et ceux qui se trouvaient sur la plage ont cru voir Les trois albatros morts sur le mât de misaine, Avant que le vaisseau s’enfonçât dans le soir…

Depuis la ville semble atteinte de jaunisse… L’homme languit, frappé par l’esprit de la mer, Et fou, sur les quais bleus où les bateaux pourrissent, L’évêque danse avec sa mitre de travers…

 

FEMME A LA PANTHÈRE

 

Il fait très chaud… Je marche à travers un jardin Plein d’aloès. Au loin, résonne un tambourin, Un chant de caravane ou de tribus en marche. Je vois un pavillon de bois peint… quelques marches… J’y cours, je les gravis, et j’hésite, levant La portière d’argent rayé qui tremble au vent. Je pénètre… Et sous le tamis des moustiquaires Celle que la chaleur et le rêve exaspèrent Dont les reins font un arc tendu par le désir, Se pâme… Elle me voit et sourit de plaisir… Elle écarte la gaze, offrant ses seins qui battent Et son front couronné d’un turban écarlate. Je tends les bras… Alors dans les coussins épais, Longue et féline, une panthère qui dormait S’étire, fait crisser ses ongles, me regarde. La femme dont la main sur la bête s’attarde S’offre encore et je vois dans un rais de soleil Que la femme et le fauve ont des yeux verts pareils…

 

LA BOUCHÈRE NUE

 

Le village est cassé, atteint de lèpre, hagard. Les toits sont par endroits troués par le désastre. La place boursouflée et le clocher camard Ont l’air de grimacer au silence des astres.

On dirait que le désespoir et le remords Sont les hôtes geignants de ces portes de briques. Mais comme un pou géant enfanté sur les morts L’orgie au ventre épais bave dans les boutiques.

Des hommes un par un glissent le long des murs. Là-bas dans une odeur de bête et d’écurie, Sous le rougeâtre feu du bec de gaz obscur, Comme une gueule en sang bâille la boucherie.

Ils entrent et parmi les bœufs morts de l’étal S’accroupissent, luxurieux et pleins de joie. Les visages ont quelque chose d’animal. Au loin la lune monte… un chien errant aboie…

Et l’énorme bouchère aux grands seins descendant Paraît et le public éclate quand elle entre. Elle rit de plaisir et fait claquer ses dents, Nue et flasque, elle danse une danse du ventre.

La viande et la sueur sentent également. Un vieux en ricanant tient la lampe à pétrole Et la hausse et la baisse à chaque mouvement, Comme un prêtre bouffon d’une grotesque idole.

C’est pour les spectateurs un plus rare régal Qu’un festin qu’on ferait dans le décor d’un bouge. Et la danse ressemble un cérémonial Du vieux culte de l’homme à la chair de la gouge…

Puis l’on part. L’air est lourd de fièvre et de tabac, La bouchère tord ses cheveux brillants de graisse… La lampe fume et meurt… Un peu de sang fait: flac! C’est la tête de veau pleurant dans l’ombre épaisse…