La montée aux enfers

Maurice Magre · Chapitre 44 sur 62

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La montée aux enfers

Le Nom A Voix Basse

Je t’ai donné la fleur de mes cheveux d’abord, Le matin et le soir je t’ai donné mon corps. Je ne réclame ni le plaisir ni la rose. Tous deux sont morts. Mais en échange de ces choses, Pour la goutte de volupté, pour le parfum, Pour l’unique soupir au fond du lit défunt Dont je ne veux ni souvenir, ni regret même, Demain, en étreignant la femme que tu aimes, Murmure doucement mon nom, tellement bas, Qu’en buvant ton haleine elle n’entendra pas; Que ta lèvre sur elle en dessine l’image, Qu’il baigne ainsi qu’une atmosphère son visage, Ce nom léger, évaporé, cristallisé… Elle prendra ta bouche et j’aurai ton baiser…

 

TRISTESSE D’OLYMPIO

 

C’était au même endroit, près de la même écluse, Le long du même quai, sur le même canal. Dans les arbres maigris la lumière diffuse Baignait comme autrefois le paysage banal.

Devant le banc où l’on voyait les terrains vagues Je l’ai croisée. Au loin résonnait un tambour, Et le ciel était plein de cette grande vague De poussière, mêlant la ville et les faubourgs…

Oui, c’était cette femme, et c’était ce visage, Et c’était cette main que j’avais tant pressés. Mais le verre du temps m’en déformait l’image, Les yeux étaient bouffis, ternes, rapetissés.

Elle marchait avec une morgue grotesque. Elle semblait avec son corps incontinent, Son allure bourgeoise et pourtant romanesque, Un oiseau hydropique, un cygne bedonnant.

Pourtant, j’avais chéri cette caricature Et je m’étais chauffé des chaleurs de son sang. Ensemble nous trouvions belle cette nature, Nous goûtions sa laideur, nous en savions le sens…

Un prestige étonnant l’enveloppait sans doute Qui nous faisait aimer le pont, l’octroi fumeux, Les premiers becs de gaz clignotant sur la route Et les tramways glissant entre les champs galeux.

—Mais quoi! Je suis peut-être un être dérisoire Pareil à cette femme, à ce morne désert. L’écorce de jeunesse et le fruit de la gloire Sont peut-être tombés de l’arbre de ma chair.

Ah! pourquoi regarder le visage terrible Des êtres oubliés et des lieux disparus! Qu’il coule loin de moi, souterrain, invisible, Le fleuve des beautés qui ne reviennent plus!

O souvenir! frère du mal et de la peine, Ressuscité, reste à jamais enseveli, Sous ta forme terrestre ou sous ta forme humaine, Dans le vase de plomb scellé par mon oubli.

 

L’EMBAUMEUSE

 

Elle a des yeux très longs et des mains minuscules, Elle habite au fond de l’allée une villa Et l’on la voit marcher de loin au crépuscule Parmi les camphriers, les pins, les seringas.

Sous son peignoir ouvert elle semble si lasse! On dirait que le vent la fatigue et l’endort, Le pli que fait le cou sur l’épaule un peu grasse Trahit la volupté qui repose en ce corps.

Mais une étrange ardeur l’anime et la fait belle Lorsqu’on vient lui porter la nuit secrètement Un mort qu’à l’hôpital on a volé pour elle. Elle aime mieux ce mort que le plus tendre amant.

Ah! quelle volupté de verser des essences, De sculpter à nouveau des visages humains, De refaire la vie avec des apparences, D’avoir l’éternité dans ses petites mains!

Dans la chambre aux miroirs brillent toutes les lampes. Elle prend le scalpel, le crochet tour à tour, Elle enlève du front la cervelle, elle trempe Le pinceau de métal dans l’huile avec amour.

Joyeuse, elle se livre à d’étranges chimies. Elle mêle avec art le musc et le natron, Elle donne des yeux de verre à ses momies Enlumine de feu le parchemin du front…

Et quand les corps dans les substances balsamiques Ont baigné longuement, qu’ils sont vernis, séchés, Mortuaires bouquets d’aromates magiques, Dans une chambre close, elle va les coucher.

Ils dorment oints d’odeurs par ses mains délicates. Elle vient les veiller, elle leur parle bas, Elle effleure parfois leurs lèvres écarlates, Elle met des pavots coupés entre leurs bras…

Ou bien elle s’en va le soir dans les allées Avec un grand bijou planté dans ses cheveux. Elle tient sur son cœur une tête embaumée Et baise quelquefois les yeux de cristal bleu.

Et moi je fus aussi porté chez l’embaumeuse. Dans la chambre aux miroirs je me suis allongé, J’ai senti le contact de ses mains merveilleuses, Je fus par son scalpel vidé, puis partagé.

Je repose au milieu des pavots, bourré d’ambre, De myrrhe, d’aloès et de nard pénétré. J’entends son pas feutré qui glisse dans les chambres Et j’ai la bouche peinte et les ongles dorés.

Ah! que ce soit bientôt à mon tour; prends ma tête, Va-t’en parmi les seringas qui vont fleurir, Mets le baiser du soir sur ma bouche muette Et tends vers le soleil mes yeux sans souvenirs.

 

LE HUITIÈME PÉCHÉ