La montée aux enfers
La Maison des Adolescents
L’adolescent franchit le mur du beau jardin Car il ne savait pas qu’après les tamarins, Les seringas géants, les camphriers blanchâtres, Se dressait la maison secrète aux murs de plâtre Où vivaient les enfants aux corps luxurieux, La mulâtresse aux mains savantes, aux longs yeux, La svelte au tambourin et la toute petite A tête rase, aux seins couleur de chrysolithe. Il frappa doucement sur la porte en or peint. Un rire clair, de l’ombre fraîche, des coussins, Des fruits dans des plateaux, des vins dans des carafes… Sur un voile en lin bleu luit l’émail d’une agrafe. Une bouche agace sa nuque en le mordant, Un autre prend sa bouche et caresse ses dents. La musique du tambourin, les lourdes roses… La robe de lin bleu, la robe de lin rose Tombent. Ses doigts crispés sur le frêle front ras L’adolescent se pâme et fléchit dans les bras Bronzés, puis dort et la nuit vient et la nuit passe… Et d’autres nuits encor viennent. Les plantes grasses Éclatent au soleil et les grands camphriers Murmurent, les lézards courent sur les graviers… Toujours l’adolescent étreint, renaît, se pâme Dans le plaisir de chair, sur la chaleur des femmes. Et lorsque se dressant au milieu des coussins Il entend par-delà les murs, sur le chemin Sa mère qui, de loin, l’appelle et se lamente, Il serre avec ardeur les trois adolescentes Il répand à leurs pieds une âme sans regrets. Il est dans la maison dont on ne sort jamais.
L’INCUBE ET LA VIERGE
Elle ôte en s’étirant sa robe et, virginale, Près du miroir, défait la gerbe des cheveux. La coupe de cristal sonne de son opale… Le sein n’est pas formé, le cou n’est pas nerveux.
Toute la pureté de la chair et de l’âme Emplit comme un parfum ce décor rose et bleu. L’air est léger et doux, le feu jette des flammes… Elle sent son corps chaud sous son peignoir soyeux
L’intime solitude et le tiède silence De leur sécurité lui grisent le cerveau. Elle a le sentiment pourtant d’une présence. Elle ferme la porte et croise les rideaux.
Et comme elle pénètre entre les draps où l’ambre Monte subtilement des oreillers brodés, Il semble qu’un soupir tressaille dans la chambre… Elle écoute, le front sur le bras accoudé.
Ce n’est rien. Elle éteint la lumière. Une haleine Étrange, de la nuque aux talons la parcourt, Et voilà que soudain pour elle l’ombre est pleine De souvenirs pervers et d’images d’amour.
Elle veut les chasser, mais toutes les racines Des duvets de sa peau frémissent en brûlant. Les draps bougent. Près d’elle une longue main fine A pris son torse et la caresse en la frôlant.
Elle allume. Elle a peur. Mais non, le lit est vide. Elle ferme les yeux pour dormir, mais alors Elle sent sur sa bouche une autre bouche avide, Qui la savoure ainsi qu’un fruit à pulpe d’or.
Et c’est un corps humain qui près d’elle se glisse, Dont la forme et l’odeur lui font bondir le sang. Elle se laisse aller à ce nouveau délice De croire être blottie entre des bras absents…
Mais ce n’est pas un songe, ô Seigneur! Une forme Est bien là qui la tient fortement par le cou, Une puissance d’homme, une carrure énorme Qui la meurtrit avec les os de ses genoux.
Elle ne pourrait plus s’échapper et du reste Ne le veut plus. Le lit est splendide et fatal. Elle flambe à présent des flammes de l’inceste Contre le compagnon fantastique et brutal.
La tendre jeune fille au beau visage pâle N’est plus qu’un être de plaisir entre des bras, Une bête agrippée au lit, une cavale Qu’un chevaucheur sans nom fait courir sur les draps.
«O bien-aimé nocturne et terrible, demeure! Par ton large baiser mon visage est mangé. Enivrons-nous encor du délire des heures Au creux de ce torrent qu’est le lit ravagé…»
Mais l’aurore apparaît aux carreaux. Elle éclaire Le linge déchiré, l’empreinte, la sueur, La trace des doigts durs, le bistre des paupières Et la chambre déserte… Il fait froid. Le feu meurt…
«Quel est l’être, ô Seigneur, sans âme et sans figure, Qui dans mon lit de vierge a, cette nuit, couché? Pourquoi suis-je à présent si souillée et si pure? Je connais le plaisir infini du péché…»