La montée aux enfers

Maurice Magre · Chapitre 50 sur 62

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La montée aux enfers

Le Plaisir

O danseur, aux doigts longs, aux yeux peints, aux bas roses, Dont les reins sont creusés, le torse languissant, Avec le tambourin, le citron et la rose, T’en vas-tu chez la vierge ou chez l’adolescent?

Je te suis à travers les lumières tremblantes De la rue et tu mets sur un portail fermé Le contour imprécis d’une femme charmante Qui tend en souriant son manchon parfumé.

Je monte un escalier sur tes pas. Tu t’arrêtes, Oh! l’intime chaleur de cet appartement! Le coussin à trois fleurs, la lampe violette, L’éventail cramoisi, la femme au diamant!

Mais toujours, compagnon léger, tu te dérobes. Près du souper servi, s’accoude un beau bras d’or. Avant que le vin coule ou que s’ouvre la robe, Je t’entends fuir parmi le froid du corridor.

Danseur enfant, danseur fardé aux mains perverses, La chambre ici sent le tabac et le charbon… Dans tous les bras tendus vers toi, tu te renverses, Tous les cœurs te sont chauds, tous les seins te sont bons.

Tu cours les carnavals tenant au bras les masques, Étreignant leurs brocarts, leurs armes, leurs sequins Et le prisme tournant de ton plaisir fantasque A plus de feux que l’arc-en-ciel des arlequins.

Sur le seuil des villas parfois tu te reposes, Les grands magnolias t’abritent un instant, Avant qu’on t’ait porté le sorbet et la rose Tu repars, ô subtil, délicat, inconstant!…

Tu voles un baiser sous un pilier d’église, Tu mens avec amour au confessionnal… Vers quel jardin fermé, quelle terre promise Cours-tu pour boire aux fruits le lait verdi du mal?

Qu’espères-tu du soir, danseur aux jambes fines, De la chaleur des lits que tu ne connais pas, Du damas sous les fleurs ruisselant d’étamines, Vers quels miracles d’yeux vas-tu rêver là-bas?

Ah! Comme j’ai souffert d’avoir voulu te suivre, D’avoir pris pour ami, pour compagnon du soir Un danseur équivoque, un adolescent ivre Dont les yeux d’un bleu pur parfois deviennent noirs.

Pour toi, pour la beauté que ta forme révèle Je n’ai pas voulu voir ceux qui tendaient les bras, J’ai négligé les bons, oublié les fidèles, Tu m’as fait plus ingrat encor que les ingrats.

J’ai bu le vin qui fait que l’âme devient folle, J’ai joué mon bonheur sur un seul coup de dés, Pour tourner un instant avec ta farandole Pour respirer l’odeur de ton mouchoir brodé.

Pour toi j’ai tout laissé, l’étude, la tendresse; J’ai cherché mes amis dans un monde vénal; Je me suis dépouillé de toute ma richesse; J’ai déchu volontiers, même j’ai fait du mal.

J’ai vieilli, j’ai cassé mes dents en voulant mordre; Mes yeux se sont brûlés en pleurant de dégoût; Mes traits se sont creusés des tares du désordre; Sur la croix du désir on m’a percé de clous.

Mais tu m’as fui. Jamais ma soif n’a pu s’éteindre Et mes sens ont toujours brûlé, te désirant; Je n’ai jamais saisi quand je voulais t’étreindre Que le reflet du vide et l’ombre du néant.

Et pourtant, quel que soit le mensonge et la chute, Plaisir, quelle que soit la tristesse du joug, Je n’abdiquerai pas la gloire de la lutte, J’irai derrière toi, même sur les genoux.

J’userai ma puissance et mes dernières fièvres Sous les derniers reflets qui tombent du flambeau Pour atteindre le fard vénéneux de tes lèvres, O subtil, ô pervers, par qui le monde est beau!

 

LE PAUVRE PÊCHEUR

 

Près du quai désert, près du pont qui s’arque, Près de l’hôpital, près de l’entrepôt. Moi, pauvre pêcheur assis dans ma barque, Avec mon filet, avec mon falot. J’ai vu des reflets qui sortaient de l’eau Et sur les galets qui faisaient des marques, De rouges reflets qui tachaient ma barque.

Le fleuve fécond, le fleuve puissant, Avec son limon engraissant la terre, Passant éternel, ami millénaire Qui protège l’homme en le nourrissant, Le bon fleuve bleu qui baigne les pierres De son frôlement régulier, puissant. Le fleuve au grand cœur charriait du sang.

J’ai pris le falot, j’ai lâché la rame, Je me suis penché sur le flot sanglant, Des caillots épais coulaient dans les lames Et l’air peu à peu devenait brûlant. L’écume rougeâtre ainsi qu’une flamme, Me chauffait la face en m’éclaboussant, La barque roulait sur le flot sanglant…

Et j’ai vu passer de terribles formes… Des membres coupés heurtèrent mon bord, Je vis de longs bras, des visages morts Et, gonflés par l’eau, des ventres énormes. Et de glauques yeux aux lobes informes Me fixaient, chargés d’un affreux remords… Le fleuve sanglant charriait des morts.

Et je vis aussi des formes étreintes Avec cet amour que la mort raidit. Je vis passer ceux qui portaient l’empreinte De l’espoir déçu, du mal, de la crainte. Je vis les vaincus, je vis les maudits, J’entendis monter une grande plainte Et par la pitié mon cœur se fendit.

Le fleuve croissait, atteignait la ville Et le flot de sang grossissait toujours. Il battait les murs, il battait les tours, Du vieux pont arqué dépassait les piles, Enlaçait l’église et le carrefour Et le quartier haut n’était plus qu’une île. Parmi les noyés je voguais toujours…

Sur la terre au loin qu’ont donc fait les hommes? Ai-je atteint ce soir le rouge royaume? Je sens se dresser les poils de ma chair. Des crânes sans yeux entonnent des psaumes. J’entends m’appeler l’ange Lucifer… Moi, pauvre pêcheur allant vers la mer, Puis-je racheter ce qu’ont fait les hommes?…

Sur un Golgotha mille fois plus haut, Une croix de soufre et des clous de flamme!… Apportez la lance avec le marteau! Que je sois cloué mille fois s’il faut! Je veux racheter, moi, l’homme à la rame, Les corps malheureux et les pauvres âmes Sur un Golgotha mille fois plus haut.

Je travaillerai durant mille siècles, Les humbles paieront la dette de sang, Je ferai sortir les blés et les seigles Du sol envahi par les ossements, Je travaillerai si terriblement Que, plus haut encor que le vol des aigles, Jailliront les tours de mes monuments.

O grand fleuve bleu qui viens des montagnes, Tu recouleras aussi pur qu’avant, Ensemencé d’herbe, imprégné de vent. Tu mettras ta force au cœur des campagnes Et dans le bateau du pêcheur errant, Et tu changeras les morts en vivants, O grand fleuve bleu qui viens des montagnes…