La montée aux enfers

Maurice Magre · Chapitre 55 sur 62

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La montée aux enfers

Le Palais des Rois

Le seuil de cuivre feu avait cent trente marches Et dix mille guerriers levaient leurs sabres plats. La porte était immense et s’ouvrait comme une arche Et les rois revêtus d’or safran étaient là.

Des chœurs retentissaient comme pour des obsèques, Les bannières claquant comme des oiseaux fous, On voyait flamboyer les mitres des évêques Et les juges avaient des visages de loups.

Et derrière ondulaient sous la géante abside Des rivières de cavaliers aux flots profonds. Des rayons s’échappaient des armures splendides, Les cuirasses luisaient sur les caparaçons.

Et les clefs et les sceaux et les mains de justice Damasquinés de talismans et de bijoux, Reposaient sur la pourpre à côté des calices Portés par des hérauts chevelus, à genoux.

Et les chevaux piaffaient sur l’or des mosaïques Et devant la splendeur d’un si grand appareil Les pauvres un à un venaient, microscopiques, Jusqu’au palais de feu beau comme le soleil.

Et les bourreaux joyeux avec leurs longues armes Coupaient les têtes à grands coups sur l’escalier, Et les rois quelquefois s’esclaffaient jusqu’aux larmes Et les rires faisaient cogner les cavaliers.

Les membres confondus et les têtes coupées Élevaient jusqu’au ciel leur amoncellement, Les évêques parfois avec leurs mains trempées D’eau bénite, aspergeaient le monceau gravement.

Et mon cœur soulevait mon étroite poitrine De terreur en marchant vers le seuil à mon tour, Je me sentais devant ces puissances divines Plus frêle qu’un oiseau, moins qu’une plume lourd.

Devant les cavaliers et les rois formidables, Les juges monstrueux et les bourreaux géants, Je n’étais, moi porteur d’une âme pitoyable, Que fragment de poussière et reflet de néant.

Je ramassai pourtant un caillou, ma sagesse M’enseignant de lutter jusqu’au dernier moment, Et je le lançai loin, de toute ma faiblesse, Vers le palais des rois recouvert d’ornement.

Et voilà que soudain du monument de gloire Il ne resta plus rien au choc de mon caillou Qu’un coin de chapiteau, que l’os d’une mâchoire, Qu’une mitre d’évêque avec tous ses bijoux.

Et j’ai craché sur ces débris et ces poussières Et j’ai d’un coup de pied lancé la mitre aux cieux, Car l’homme pauvre et seul et qui porte une pierre Est plus fort que les rois et plus puissant que Dieu.

 

L’INVASION DES INSECTES

 

J’arrivai dans la ville où régnait la paresse… D’étonnantes chaleurs tombèrent des cieux lourds. Le soleil sur le port fit vautrer les pauvresses. On ne versa plus d’eau sur les dalles des cours.

Les végétations brusquement se séchèrent. Les bouches des égouts empoisonnèrent l’air. Les femmes dans les lits parfumés s’enfoncèrent Sous la possession des forces de la chair.

Elles n’allèrent plus dans le quartier des bouges Offrant leurs peignoirs de couleurs et leurs bas bleus, Mais elles étalaient par terre leur corps rouge Qu’humectait le désir et que gonflait le feu.

Et ce fut tout à coup une étrange naissance D’insectes, dans le linge et les bois pourrissant, Mille pullulements d’une vermine immense, La vaste éclosion d’êtres buveurs de sang.

Les dormeurs épuisés eurent au crépuscule Le grouillement d’un peuple gris parmi leurs draps. On entendit le crissement des mandibules Qui hérissaient les poils, pliaient les cheveux gras.

Des suçoirs aspiraient dans les poches rougeâtres Le suc des hommes las qui ne résistaient plus. Quelques-uns essayaient en vain de se débattre, Les insectes sur eux montaient ainsi qu’un flux.

Les élytres vibraient dans les barbes vivantes, Les œufs multipliés éclataient sur les corps. Les dards aigus vrillaient les prunelles démentes Et les germes actifs remuaient dans les morts.

Toute la ville fut pompée et dévorée… Des hommes en fuyant coururent dans la mer. Alors, un remuement obscur, une marée De vase, les rendit à l’océan des vers.

Cela n’avait été prédit par nul prophète… Les soleils infernaux ne se couchèrent pas… Tout se passa sans cri, sans tocsins et sans glas… Le peuple en ce temps-là fut mangé par les bêtes…

 

L’ÊTRE MAIGRE AUX MAINS IMMENSES

 

Et j’ai vu l’être maigre avec des mains immenses. Il était recouvert d’écailles de poisson, Il était étendu dans le sable d’une anse Et le trou d’un rocher lui servait de maison.

Il m’a dit: Vois mon corps qu’un mal affreux dévaste. Mon cœur atrophié ne bat plus sous mon sein. Si mes mains à ce point sont ouvertes et vastes C’est qu’un siècle durant je les tendis en vain.

Si mes yeux sont couverts d’une peau membraneuse C’est que j’ai répandu des milliers de pleurs. J’écoute la marée, éternelle berceuse, Refrain toujours nouveau de la vieille douleur.

Elle vient vers celui qui n’a pas vu sur terre La face du pardon et du soulagement, Elle connaît le mal, son sens et son mystère Et monte comme lui quotidiennement.

Et j’entends dans sa voix la voix des mauvais hommes, De ceux que si longtemps jadis j’ai suppliés. A présent le sel pur et les algues m’embaument… Malheur, malheur à ceux qui n’ont pas eu pitié!…

Malheur aux durs, aux furieux, aux égoïstes, A ceux qui font semblant d’être aveugles et sourds, A ceux qui m’ont tendu le morceau de pain triste, Malheur aux généreux qui donnaient sans amour.

J’ai trouvé près des mers ton sentier, solitude, Bordé de corail rouge et de pétoncles clairs, Et mon corps rabougri par les vicissitudes Mange le coquillage et s’enivre de l’air.

Mais, ni mon lit marin rempli de zoophytes, Les vents de l’au-delà lourds d’aromes puissants, Ni ma grotte verdâtre avec ses stalactites, Ni les soleils du soir me transfusant leur sang, Ne pourront me donner l’aliment de mon âme, Ce que j’ai désiré, espéré, mendié, Le repos, la chaleur, le breuvage et la flamme… —Malheur, malheur à ceux qui n’ont pas eu pitié!…

 

L’AGNEAU DÉSESPÉRÉ

 

L’agneau sur le rocher semblait un bloc de laine. A côté les torrents descendaient vers les plaines Et les forêts roulaient leurs vagues vers les monts. Et je vis l’hippogriffe à tête de lion Qui bondissait dans la lumière violette… Et l’agneau se dressa, divin, devant la bête, Il la prit par les reins, la tordit puissamment, Puis, ayant labouré sa gorge avec ses dents, Malgré la gueule en flamme et le dard de la queue, Au loin la projeta dans un lac dont l’eau bleue Éclaboussa d’azur les couloirs de rochers. Mais quand l’agneau neigeux voulut se recoucher Il tachait les cailloux de sa laine sanglante. Il courut vainement parmi les jeunes plantes, Les traces ne faisaient que s’étendre, le sang Était sur lui plus clair et plus éblouissant. Et dans le soir qui devenait couleur de soufre, Je vis sur l’horizon, courant au bord des gouffres, Franchissant les lacs morts et les puits de granit Comme pour se baigner aux ondes de la nuit, L’agneau rouge, l’agneau dément, l’agneau de flamme, L’agneau désespéré par le sang, ô mon âme!