La montée aux enfers

Maurice Magre · Chapitre 7 sur 62

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La montée aux enfers

Le Bal Fantastique

La reine au masque rouge a passé dans le bal… Elle a touché les uns de ses ongles en pointe Et les autres de sa babouche de cristal… Son frôlement a séparé les formes jointes…

Son passage a fait trébucher dans l’escalier, Les évêques en mitre et les rois en simarre. Les noirs valets ont laissé choir les chandeliers… Le jardin du château s’est empli de fanfares…

Les mornes invités sont devenus hagards. Ils ont tourné dans un ballet funambulesque. L’éclat du masque rouge a teinté leurs regards Et stimulé l’élan de leur danse grotesque.

Une étrange fureur a pris les dominos. Les arlequins dans l’air ont fait siffler leur batte, Les Faust ont transpercé le cœur des Méphisto, La danseuse a crevé les yeux de l’acrobate.

Elle a tourbillonné dans les groupes épars, Comme une fleur dansante, imprenable et lascive, Tendant de ses seins nus la chair brûlante et vive, Griffant de temps en temps une face au hasard.

Le désir animait les mains lourdes de bagues… L’un broyait une gorge tendre entre ses bras Et l’autre déchirait la jupe avec sa dague. Le sang giclait dans un clinquant de mardi gras.

Parmi les bijoux faux et la soie écarlate, Deux femmes s’étreignaient en un baiser ardent, Mordant avec amour leurs bouches délicates, Écrasant le carmin et le sang sur leurs dents.

Un page lacérait une mauresque brune… Deux vieillards torturaient un blême adolescent… Un pierrot fou hurlait comme un chien à la lune, Sur un balcon ouvert devant des cieux de sang.

Un cortège a paru de moines en cagoule, Qui chantaient gravement d’obscènes oraisons, Et les masques, comme des grappes qui s’écroulent, Se vautraient, à ce chant rythmant leur pâmoison.

Soudain, un courant d’air a soufflé les bougies. L’aurore a rougeoyé dans le bleu des miroirs Comme un soleil couchant, sur un faste d’orgie… Devant les portes grimaçaient les valets noirs…

La reine au masque rouge est montée en carrosse. Et des cors ont joué, parmi les bois prochains, Un air bizarre et long et tellement atroce Que les oiseaux sont morts dans les branches des pins.

Le sang sur les parquets faisait de grandes flaques… Les spasmes, les hoquets et les cris de douleur Étaient sinistrement mêlés dans un cloaque De pourpres, de bijoux, de coupes et de fleurs.

Et plus tard, une femme ayant sur la poitrine Une croix qu’un ivrogne avait faite de vin, Descendit du perron, toute nue et divine Pour se baigner paisiblement dans le bassin…

 

LES ÉPHÈBES ET LA FEMME HYDROPIQUE

 

Les éphèbes avec des ceintures cerise. Leur peau brune poncée et les chevilles prises Par des anneaux de cristal vert, dansaient entre eux, Dans le salon grenat, odorant, ténébreux… Quelques-uns agitaient des éventails de soie Ou, le corps frémissant d’une bizarre joie, Se pâmaient au milieu des coussins nuancés D’un art tel que les uns évoquaient le passé, Et d’autres les plaisirs pervers, d’autres les rêves. Dans un vase d’onyx croissait l’arbre sans sève. Et le plus beau parmi les beaux adolescents A peine assis au bord d’un sopha bleuissant, Son front frisé penchant sur son poignet fragile Chanta l’étreinte vaine et les amours stériles. La porte alors s’ouvrit, laissant passer le vent Et la femme hydropique avec ses seins mouvants, Sa bouche, ses grands pieds, et son odeur de femme, Entra, hurlant un sexuel épithalame, Des paroles de chair, des mots de rut chargés. Elle roula parmi les coussins dérangés, S’aplatit en riant, s’affala dans sa force Et d’un éphèbe évanoui saisit le torse… Dans leur fuite éperdue au fond du corridor, Les éphèbes courant perdent leurs bagues d’or Et plus loin dans la cour que les jets d’eaux arrosent Tombent leurs anneaux verts et leurs babouches roses…

 

LA PRIÈRE DU SOIR

 

Je regardais prier la jeune fille en deuil Debout et ses deux mains s’appuyant à la chaise. Les piliers jaillissaient au ciel avec orgueil, Les vitraux éclataient de bijoux et de braises.

On sentait la ferveur ardente de l’esprit Dans l’élan de son corps et la pudeur des voiles, Les chaires s’éployaient dans le chœur assombri Où se cristallisaient les lampes en étoiles.

Et soudain sur l’autel un visage apparut, Fendant le tabernacle en forme de losange, Et je connus, à voir ses yeux mats et fendus, Que c’était là Satan, le plus triste des anges.

La chapelle s’emplit d’étranges Chérubins, Un pli pervers au coin de leurs bouches trop roses, Hors du vieux bénitier, comme l’on sort d’un bain Un démon noir et nu jaillit, tenant des roses.

La jeune fille ouvrait ses bras en frémissant. Des confessionnaux, des châsses polychromes, Des êtres surgissaient, bronzés et languissants, Luxurieusement sortaient des formes d’hommes.

Et quelques-uns avaient des babouches d’argent, Des turbans verts et des colliers talismaniques. Les démons se changeaient en Iblis d’Orient, Des bruits de tambourins berçaient la basilique.

Puis marchèrent, légers, à travers les arceaux, Des jeunes gens frisés sous des tuniques grecques. Les Eros remplaçaient les anges des vitraux, Adonis se leva du tombeau des évêques.

Des bacchantes, les seins de leurs doigts lacérés, Trouaient de blanc l’air que l’encens faisait opaque Et couraient çà et là, ivres de vin sacré, Comme aux soirs fastueux des fêtes dionysiaques…

Des Osiris, moitié hommes, moitié taureaux, Sur les dalles jetaient les Aphrodite blondes. De lunaires Tanit couvertes de joyaux, Recevaient des Baal les étreintes profondes.

Des Thamuz poursuivaient de fuyantes Ishtar; Sabaoth déployait son ventre de ténèbres. Sous les ciboires d’or et les cierges blafards, Teutatès et Mithra confondaient leurs vertèbres.

Puis ce fut un fourmillement plein de fureur, De vagues dieux grossiers des temps cosmogoniques, D’une animalité sans forme et sans couleur, De signes primitifs, de pierres priapiques.

Et les verrières en flambant firent pleuvoir Des étoiles et des soleils d’Apocalypse, Et sous les voûtes ruisselantes, je crus voir La jeune fille nue en des clartés d’éclipse…

Les bouches fa buvaient et les bras la pressaient, Vers son corps déferlaient des fleuves de caresses, Des océans d’amour entre ses seins passaient, Elle était tous les dieux et toutes les déesses…

Plus rien. Un angélus d’une tour a glissé… La basilique en feu s’éteint comme une torche… La jeune fille en deuil s’en va, les yeux baissés, Et son long voile noir m’effleure sous le porche…