La montée aux enfers

Maurice Magre · Chapitre 49 sur 62

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La montée aux enfers

Le Nouvel Orphelinat

Nous n’avions ni bâton, ni coiffe, ni bouteille… Par les trous de la robe on voyait notre corps. Nous courûmes longtemps sur des routes vermeilles Et pour nous voir passer se soulevaient les morts…

Nous ne comprenions pas pourquoi la maison blanche, Le dortoir peint de chaux, les longs couloirs dallés, Et la chapelle avec les cloches du dimanche Et le cloître et la cour, tout s’était écroulé.

Des hommes qu’on croisait nous disaient: Fuyez vite! Dans un canal tomba la plus grande de nous. Nous avions faim, nos pieds saignaient, la plus petite Se coucha pour mourir sur un tas de cailloux.

Un air de flamme avait brûlé les fruits des haies. Nous ne pouvions dormir, la nuit, sur les talus. Le mal était si grand que les cœurs se fermaient… Le mal était si grand que Christ n’entendait plus…

Et bien plus tard, sous une lanterne, une dame, Comme nous traversions un faubourg, eut pitié. Elle nous dit: entrez… Nous avons dit: madame… Il y avait tant de lits que nous avons pleuré.

Elle nous a donné des robes colorées, Un salon merveilleux avec un piano, Elle a lavé nos mains tendres et déchirées Elle nous a donné du vin et des anneaux…

Elle a peigné nos chevelures défleuries, Fait plus souples nos corps et nos yeux plus hardis. Et nous avons pensé: C’est la Vierge Marie Qui nous ouvre, ce soir, un coin du paradis.

Et c’est depuis ce temps qu’à des soldats, nos frères, Nous nous donnons avec des rires et des chants. Le parfum du tabac est moins lourd que l’encens Et le baiser de l’homme est le plus grand mystère.

Jésus nous a conduit dans ce lieu: Hosannah! Avec le même cœur nous vivons pour sa gloire. C’est un autre dortoir, un autre réfectoire: Nous avons simplement changé d’orphelinat…

 

L’AMITIÉ DES FEMMES

 

Je descendrai le fleuve au son des instruments Sans voir les caïmans et les hippopotames, Les marais vénéneux où rôdent les flamants, Sur ce bateau de fleurs qu’est l’amitié des femmes.

Je ne m’entretiendrai que de subtilités, Aspirant les fraîcheurs sous le mât qui s’allonge Et, nourri de sorbets et de vapeurs de thé, Les bambous bruissant me donneront des songes.

La lanterne du pont sera de papier peint Et ne reflétera qu’une clarté trop vague, Pour qu’on voit la tribu se partager le pain Et la pirogue et son rameur aux mains sans bagues.

Le lit sera suave et les manceniliers Rouleront leurs parfums sous la tente de soie. Je poserai mon front sur des seins familiers, Me plongerai parmi des cheveux qui châtoient.

Et quand j’arriverai dans l’éternelle mer, J’aurai pour affronter le sel et la bruine, Sous la lune trop vive et le vent trop amer, L’éventail, le sachet, la rose et les pralines…