La montée aux enfers

Maurice Magre · Chapitre 21 sur 62

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La montée aux enfers

Le Long du Port Vieux

Le long du port vieux on fait des rencontres, Un bateau pourrit auprès d’un fanal. Près du parapet, un noyé se montre, Et dans la ruelle, au bord du canal La misère est là comme un vaste étal.

Le long du port vieux on voit des fenêtres Qui semblent pleurer les morts qu’on aimait. Le long du port vieux on croise des êtres Comme nulle part on n’en vit jamais, Et les uns sont bons, les autres mauvais.

Le long du port vieux, l’on boit et l’on chante, Et la chair est faible et le lit affreux. Là, des égarés et des repentantes Parfois voudraient fuir le long du port vieux. Mais le couteau luit, la vie est méchante.

Est-ce ici, seigneur, que trinquent des frères? Pourrais-je m’asseoir, je viens de si loin! Et m’aimera-t-on, j’en ai tant besoin! A tous les carreaux meurent les lumières. C’est un peu plus loin… C’est toujours plus loin…

Le long du port vieux, la boue est fétide. Parmi les filets je fais des détours, Heurtant des anneaux, des barriques vides, Sans trouver jamais une ombre d’amour, Le long du port vieux, je marche toujours.

Le long du port vieux, que de formes bougent, Que de chants d’ivrogne et de cris de faim! Le long du port vieux où je vais en vain Avec ton seuil noir et tes carreaux rouges, Maison de pitié, te verrai-je enfin?

 

L’ENFANT MORT

 

Auprès du lupanar repose un enfant mort. En peignoir rose, en peignoir mauve, dans la rue Avec des cris elles sont toutes accourues. Le gros numéro tremble au vent qui vient du port…

L’être est dans le ruisseau sous des linges immondes, Il a les yeux vitreux, il est jaune et gonflé. L’absence de pitié, la tristesse du monde, Monte sinistrement du port ensorcelé.

La nuit est lourde et chaude ainsi qu’une fournaise… Les femmes crient et la patronne s’avançant, Avec son ventre énorme et sa face mauvaise Prend l’enfant et lui dit «petit» en le berçant.

Et lorsqu’elle baisa sur le front l’être jaune, Son visage carré de marchande de chair Devint plus beau que le visage des madones Et la lune en montant lui fit un nimbe clair.

L’épicière du coin apporta quatre cierges, Les quatre adieux du mal et de la pauvreté. Les filles de maison pareilles à des vierges Levaient ces feux sur les ordures des cités.

Pierreuses et voyous formèrent un cortège, Car l’enfant du ruisseau était bien de leur sang. Un marin ivre ainsi qu’un prêtre sacrilège Promenait sur ce peuple un ostensoir absent.

Ils allèrent ainsi, méditant dans leur âme Et ceux qu’ils rencontraient, suivaient, ayant compris. Et près de l’enfant mort les pitiés porte-flamme Par les peignoirs ouverts montraient leurs seins flétris…

Les bouges, gorges d’ombres, exhalaient leurs haleines, Le peuple sentait mieux le malheur éternel. Au loin se dessinaient comme des bras de haine, Des mâtures de rêve au fantastique ciel.

Ils allèrent ainsi de ruelle en ruelle, Vers le bassin qui sert de dépotoir au port, Où se déversent les égouts où s’amoncellent Les coques pourrissant auprès des pontons morts.

Il semblait que c’était la faute originelle Qui courbait tous les dos en arc de désespoir Et la patronne alors de ses mains solennelles Leva l’enfant et le jeta dans le flot noir.

«Seigneur, accueille au fond des clémentes ordures, Loin du soleil injuste et des hommes mauvais, Dans cette tombe affreuse et pour nous la plus pure Ce pauvre paria, pour qu’il dorme à jamais.

«Et puisque tu n’as pu lui donner en partage Que le coin de la rue et le lit du ruisseau, Qu’au moins notre pitié plus profonde et plus sage Le couche malgré toi dans le meilleur berceau.»

 

L’ARBRE DE CHAIR

 

Je suis l’arbre de chair qui pourrit dans la nuit, Je cache des poisons dans le suc de mes fruits Et sous le rougeoiment de feu des soirs de paie, Comme une bête en rut l’homme boit à mes plaies. Il ne me parle pas, il n’a pas de pitié, Il déchire mes draps des clous de ses souliers, Il se vautre à loisir, il me possède, il crie Et retourne aussitôt à l’ombre de sa vie. Ainsi que les forçats je porte un numéro. Le malheur dans mon lit comme dans un terreau Malsain s’épanouit sur ceux qui me besognent, Sur des sommeils de pauvre et des réveils d’ivrogne. Mes amours sont toujours précédés d’un débat Sur le prix, pour adieux je reçois des crachats. Je vois se refléter dans ma glace ternie L’image de l’horreur et de l’ignominie Et pourtant comme un mort dressé hors du cercueil, Je me tiens droite sur ma porte avec orgueil. Si, de ses bons travaux il faut faire la somme, Mon apport vaudra bien celui des autres hommes. J’offrirai comme un feu d’amour, comme une fleur, Mon sexe fatigué d’innombrables labeurs. Parmi les êtres purs j’élèverai ma face, Où l’alcool et la maladie ont mis leurs traces, Mon front chauve où l’on voit le crâne blanchissant Sous la peau et branlant ma mâchoire sans dents Je montrerai mon mal, ses trous, ses boursouflures, Disant: je l’ai transmis à mille créatures! S’il est un châtiment, je l’ai connu déjà. Et s’il est un pardon, qui me le donnera?

 

L’ORGIE PAUVRE

 

Le garni fastueux se farde et se parfume Comme une courtisane avide de plaisir. Par les pores fanés des vieux rideaux il hume L’odeur des corps humains d’où montent les désirs.

Il s’étale sous le crépuscule des lampes Qui pare ses fauteuils d’une vague splendeur. Dans le miroir malade aux reflets faussés rampe L’encens qu’on a brûlé dans une assiette à fleurs.

La descente de lit est toute parsemée De bouquets bon marché effeuillés avec soin. Des coussins d’orient et des robes lamées, D’un clinquant de bazar animent chaque coin.

La tête renversée, une jambe pendante, Une femme se pâme hors des draps rejetés, Une autre la caresse et de sa main tremblante Peuple ce ciel de chair d’éclairs de volupté.

Une autre, fauve et lourde, en gémissant s’affale, Se crucifie et meurt sur le divan crevé. Plus loin, les yeux brillants et la face animale, L’homme est comme un forçat à son spasme rivé.

Le champagne et l’éther coulent et se mélangent. Près d’une tache d’huile un genou trop épais Prend dans le demi-jour une importance étrange, Le tapis est usé, les sièges contrefaits…

Mais soudain, au milieu de ces caricatures De la magnificence absente de l’amour, Un souffle délicat descend des moisissures Du plafond, sort des trous des draps et des velours.

Et malgré l’espoir vain, la détresse profonde, Malgré l’odeur humaine et les relents du mal, Un frisson de beauté circule une seconde Dans ce rez-de-chaussée où vomit l’idéal…

 

JE VOUDRAIS BIEN ENTRER…

 

Je voudrais bien entrer dans cette maison-là… Je vois le corridor baigné d’un vague éclat… Mais tu me prends la main en disant: Pas encore! Ta robe en tissu de chagrin se décolore Et la rue est si longue et mon cœur a si mal. Arrêtons-nous. J’entends comme le bruit d’un bal Étouffé… Mais tu dis: Plus loin! Pas cette danse Ni ces danseurs plaintifs qui tournent en silence… —J’ai tellement besoin de rêver quelque part Au jeune adieu qui pleure auprès du vieux départ. Il pleut et ta figure est tellement voilée!… La bonne porte luit au fond de cette allée… Tu vois, on m’a fait signe… Et tu dis: Pas encor! —Je serre contre moi le lis noir du remords… On voit les flaques d’eau étinceler par terre… Ah! que les bonheurs morts renferment de mystère!