La montée aux enfers
Femme aux Bijoux
Un piano bleuté Couleur de nuit d’été, Des tentures mauves En velours byzantin, Des bijoux, des écrins, Sur des peaux de fauves,
Du feu, des miroirs froids, De vieux panneaux chinois, Des cuivres, des laques… Dans un vase en cristal Se mêlent le santal Et la sandaraque…
Les rideaux sont épais, Le jour ne luit jamais, C’est le lieu que j’aime… Et sur ton ventre impur Tu fais couler l’azur, Le grenat des gemmes.
Ah! laisse à tes genoux Ce ruisseau de bijoux, Ce torrent de bagues, Car il n’est de saphir Qui vaille un souvenir Dans tes grands yeux vagues.
Je préfère aux anneaux Sculptés dans les métaux, Aux splendides chaînes, Aux perles par milliers, L’invisible collier Tressé de mes peines.
Sa forme et sa beauté, Ni ce qu’il m’a coûté Afin qu’il existe, Tu ne sais pas cela. Tes yeux ont plus d’éclat Lorsque je suis triste.
Voir tes yeux noirs verdir Est mon plus cher plaisir Et tous les topazes Semblent moins orangés Que ton corps allongé Sans turban, ni gaze.
Aussi voici ce soir Le collier aux grains noirs Que seuls mes yeux voient. Des perles de mes pleurs, Du fil de mes douleurs, Tu feras ta joie.
L’AME DES PAVOTS MORTS
L’âme des pavots morts monte dans la fumée… Je contemple, étendu, les visages humains, Les meubles délicats, les choses bien-aimées, Bercé sur le vaisseau de l’opium divin.
L’homme à tête de chien se penche sur la lampe, La femme aux anneaux d’or avec son corps étroit, Ainsi qu’un serpent blond et métallique rampe, Ondule et me saisit et s’enroule sur moi.
Une autre, épaisse et fauve, ainsi qu’une crinière, Fait tournoyer dans l’air ses boucles de lion, Tandis qu’un peu plus loin les yeux d’une panthère Fixent sur moi le vert glauque de leur rayon.
Dans les feux de la soie errent des chats magiques, Tordant nonchalamment leur corps phosphorescent, Des oiseaux font pleuvoir dans un vol féerique Un arc-en-ciel de leur plumage éblouissant.
Tout un peuple grouillant dans les coins s’accumule, De fourmis d’or, de vers ailés, de scorpions. Les élytres, les corselets, les mandibules Vibrent en se froissant et craquent par millions.
Je vais être mangé par cette vie étrange, Par ce règne animal puissant qui vient du fond Des ombres, mais voilà que l’homme-chien se change En un arbre si haut qu’il perce le plafond.
Des fleurs vivent dans la crinière léonine. Le long des murs coule un torrent de végétaux. Le bambou de la pipe, ainsi qu’une racine, S’enfonce fortement dans le sol du plateau.
Une forêt de lis et de roses géantes Monte des satins bleus, jaillit des noirs velours, Je vois naître et grandir des arbres et des plantes Avec des troncs épais et des feuillages lourds.
C’est un fourmillement d’herbes parasitaires, De lichens animés, de lierres vivants. Le flot continuel des forces millénaires, Dans les germes, les sucs, coule en les dévorant.
Puis, un dessèchement par l’excès de la vie Se produit. Les forêts prennent des airs spectraux. Dans l’humus qui s’amasse et qui se stratifie, Je vois la fougère fossile et les coraux.
Je suis dans un désert de schiste et de calcaire, Où sont carbonisés des herbages marins, Dans un monde de houille et de couloirs lunaires, De cristaux condensés par des feux souterrains.
Je vois des gisements de sel et de pétrole, Des lacs vitrifiés stagnant dans du mica, Des monts diluviens m’entourent et me frôlent, D’étranges geysers m’aveuglent de leurs gaz.
Immobile, j’assiste aux naissances des pierres, A la formation secrète des métaux, Et sous les astres bleus d’époques tertiaires, Le naphte en fusion m’emporte sur ses eaux…
—Ainsi, je vois, le soir, des milliers d’images Que l’âme des pavots répand sur les coussins, Je remonte le cours des races et des âges, Bercé sur le vaisseau de l’opium divin.
L’INCONNU FAMILIER
Les meubles de ma chambre étaient tous à leur place, La lampe à la clarté tamisée, un peu lasse, Le livre ouvert, le lit compagnon blanc et nu. Mais au fond du miroir marchait un inconnu. Il était plus âgé que moi. Sur son visage La tristesse et le mal avaient fait leurs ravages. Ses yeux étaient brillants, un peu faux et glacés. Il semblait revenir des pays du passé… Il n’avait pas l’air bon. Il grisonnait aux tempes. Et lorsque je voulus baisser un peu la lampe Pour le voir moins, je vis qu’il la baissait aussi. Ah! nous devrions pourtant ainsi que deux amis Sincères, se trouvant après un long voyage, Compter les actions mauvaises, le bagage De bien et les regrets que l’on a rapportés. Mais non, on ne veut pas, c’est triste de compter. Le bagage de mal est si pesant et l’autre Si léger! Mes chagrins et mes plaisirs, les vôtres Valent-ils que tous deux nous en parlions ce soir? Non, je ne dirai rien à l’homme du miroir… L’on rentre, l’on est las. C’est tard, on se rappelle… Le lit est trop étroit… Le miroir trop fidèle… L’on voudrait tant penser à celui qu’on n’est plus! Il ne faut pas… Laisse le livre à demi lu, Et laisse les remords autour de toi qui rampent… Pauvre homme, couche-toi, éteins vite la lampe.