La montée aux enfers

Maurice Magre · Chapitre 57 sur 62

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La montée aux enfers

Le Nageur

Pour aller jusqu’à l’île où sont les fleurs géantes Et les cigognes d’or dans les arbustes nains, Où les magnolias ont l’air d’adolescentes, Où dans le port étroit dorment les brigantins,

J’ai nagé à travers les courants et les barres, Enivré par l’écume et nourri par le sel; L’épave m’a cogné, j’ai heurté des gabarres Et vu les cachalots jouer dans l’archipel.

La mousse et le lichen m’ont couvert d’une robe, Le crabe m’a mordu, l’espadon m’a piqué. Suivi par les requins j’ai vu monter les aubes, De nacre et de corail j’étais le soir casqué.

J’ai frôlé des pontons qui servaient à des bagnes Et les forçats de loin m’ont lancé leur boulet. J’ai troué des typhons hauts comme des montagnes Et les vents furieux m’ont donné des soufflets.

Quand j’ai passé le long de leurs coques énormes Les vaisseaux de haut bord ont tiré le canon. Empoignant les cheveux d’herbages équivoques J’ai saisi des noyés mangés par les poissons.

Je me suis débattu parmi les pieuvres bleues Qui me fixaient avec mille yeux surnaturels, Et les baleines du battement de leur queue M’ont projeté dans leur jet d’eau plein d’arc-en-ciel.

Mais toujours je fendais allégrement la lame, Sûr que je ne serais ni noyé, ni mangé, Et porté sur les flots par la force de l’âme L’infini de la mer me semblait sans danger.

Et lorsque j’émergeai couvert de coquillages Et d’algues et pareil à quelque crustacé Sur l’île merveilleuse et le divin rivage, Mon corps marin par l’air terrestre fut glacé.

Et mes yeux n’avaient vu jamais de paysage Plus désolé. Le sol était pauvre et crayeux. Les grandes fleurs semblaient faites de cartilages Et leur exhalaison était un souffle affreux.

Des squelettes de pélicans sur des eaux ternes Claquaient du bec, non loin d’un cratère fumant. Un soleil jaune ainsi qu’une horrible lanterne Se balançait sur des collines d’ossements.

Alors j’ai dit: J’ai fui les grottes et les criques Pour cela! Trahison de l’idéal humain! J’aurais pu m’endormir sur les eaux magnétiques, Chevaucher l’hippocampe ainsi qu’un roi marin.

Que le poulpe m’aspire et le crabe me ronge! Je descends dans l’azur des abîmes profonds Pour dormir à jamais dans un linceul d’éponges Auprès de la méduse aveugle des bas-fonds…