La montée aux enfers

Maurice Magre · Chapitre 33 sur 62

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La montée aux enfers

Le Vase Imparfait

Je ne puis m’empêcher de penser à leur corps. La jambe est-elle longue avec un duvet d’or, Le ventre a-t-il un pli et le sein est-il ferme? Quelles sont les beautés que les robes enferment Et quels sont les plaisirs en puissance, dormant Sous le zaimph quotidien que sont les vêtements? Comment, quand on le prend, ce corps doit-il se tordre? Quelle force ont ces dents sous ces lèvres pour mordre? Et quel étirement doivent avoir ces bras Lorsque la volupté s’apaise dans les draps. Le mystère de chair plus que celui de l’âme Est profond, douloureux, chargé de sang, de flamme. On le voit dans les nœuds des mains, les tons bistrés Des paupières, cet air tendre et désespéré Qu’ont les fronts féminins pliant sous le silence, Le souvenir amer et la vaine espérance. O forme, vase pur dont une anse a toujours Un défaut, versant l’eau des terrestres amours, Eternelle statue émanant sous le voile Une clarté comme n’en donne aucune étoile, Marbre changeant, fragile et toujours imparfait, Sans cesse je t’étreins et je ne t’ai jamais.

 

J’ENTR’OUVRIS DOUCEMENT…

 

J’entr’ouvris doucement la porte: elle était là, Parmi la soie éteinte et les ors sans éclat, Les ivoires jaunis, les fleurs inanimées, La laque des panneaux, le jade et la fumée. Elle dormait, un bras replié sous son cou. Par la robe écartée on voyait son genou Et l’élan de la jambe longue hors de l’ombre, Pareille au sureau blanc qui supporte un fruit sombre. Elle attendait, docile, et s’offrait en dormant. La lampe basse alors charbonna brusquement Comme une fleur d’argent qui jette de la suie. Ses pollens noirs sur nous retombèrent en pluie. Alors, moi, sur le seuil, je me suis souvenu De coussins sans couleur sous un corps presque nu, D’une heure évanouie et d’une chambre morte, Je me suis souvenu…—j’ai refermé la porte…

 

L’AMITIÉ ET LE BAISER

 

Je danse le bonheur, disait-elle, et légère Sous ses gazes, dans la fumée et la lumière Elle faisait tourner son buste de cristal. Je danse tout, l’espoir, les rêves et le mal… —Dansez les souvenirs… Elle dansa l’enfance, Le rayon disparu d’un soleil de vacances, Des passages de jeunes filles dans des parcs. —Dansez l’adieu d’amour et dansez le départ… La danse avait alors tant de mélancolie! —Dites-lui de danser l’amitié, dit l’amie Qui s’appuyait sur moi peut-être tendrement. Et la danseuse alors, qui voyait son amant Sourire au loin dans le miroir, baisa la bouche D’un baiser qui se pose et frôle sans qu’il touche, Sur l’image apparue en le verre embué, Et le dessin en demeura diminué, Puis s’effaça comme un baiser qui s’évapore. Et celle qui m’aimait d’amitié dit encore, Fixant longtemps mes yeux d’un regard sans espoir: —Oui, l’amitié, c’est un baiser dans un miroir…