La montée aux enfers

Maurice Magre · Chapitre 29 sur 62

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La montée aux enfers

Le Corbillard Infatigable

Je vois derrière moi toujours ce corbillard… J’ai beau fuir à travers le soir couleur de laine, Au tournant de la rue il surgit du brouillard Et de maigres chevaux empanachés le traînent.

Je vois les yeux brillants et les traits amaigris Et les habits tachés des cousins et des frères, Et je vois le drap noir sous les bouquets flétris, Traînant sur les pavés sa loque funéraire.

Le cortège se met à courir si je cours. Il longe l’avenue ou traverse la place. Je le vois se hâter le long des maisons basses, Il se tient immobile au coin des carrefours.

L’église… Elle est béante et s’ouvre comme un ventre D’orgue et d’encens qui va manger le corbillard… Mais non… Le prêtre, au loin, les panaches, le chantre Parmi les becs de gaz saignant… Il se fait tard…

Un bal public perdu dans un quartier de suie… Des danseurs fatigués que bercent des tambours… Un quatorze juillet attardé dans la pluie Et malade parmi l’automne des faubourgs…

Je me cache au milieu du peuple qui reflue Mais vois toujours couler les larmes du drap noir Et les pauvres parents cheminent tête nue Et parfois la polka les bouscule au trottoir.

Et l’un d’eux se met à polker! Les feuilles mortes En groupe d’or dansent autour du corbillard… Le port s’éteint… Je me tapis contre ma porte… Le cortège apparaît au fond du boulevard…

J’ai gravi l’escalier et j’allume la lampe. Ils sont derrière moi, ils montent lentement, Et j’entends le cercueil qui cogne sur la rampe… Ils entrent solennels dans mon appartement…

Au parfum délicat des robes suspendues, Aux tiédeurs des coussins pour l’amour préparés La mortuaire odeur du bois se substitue Et le fade relent des vêtements mouillés…

Ils sont tous là… La chambre est à peine assez grande. J’ai quelques fleurs au fond des vases. Les voici! Ils tiennent leur chapeau dans la main, ils attendent… Et leur cercle autour du drap noir s’est rétréci…

Ah! quand repartira ce cortège d’automne?… Quel est le cimetière où le mort dormira?… Le prêtre s’est assis et le chantre fredonne Et quelqu’un dans un coin esquisse une polka…

 

COMPLAINTEDE L’HOMME QUI S’EST PERDU

 

Je me suis perdu dans la ville immense. Chaque réverbère est un peu de sang. Chaque ruisseau luit comme une espérance Qui vous tord le cœur en disparaissant, En tâtant les seuils je vais, gémissant. A des carrefours je croise des danses. Je vois l’assassin guetter le passant Sur un boulevard gelé de silence. Je me suis perdu dans la ville immense.

Dois-je m’arrêter ou marcher toujours? Je passe le pont, j’ai peur et je cours. Le fleuve a crié; c’est mon nom qu’il crie. Dois-je m’arrêter à l’hôtellerie Des mauvais vivants qui sont sans amour? Voici la maison de la rêverie, Et voici l’église et ses quatre tours… Les portails sont clos, les portiers sont sourds, La ville est si vaste et l’espoir si court!…

Où sont les amis et la bonne hôtesse Et la table mise et les grands fauteuils? Quelle est la fenêtre et quel est le seuil Où je puis frapper pour que je confesse Que j’ai le corps las et le cœur en deuil? Aux jours de ma joie et de ma jeunesse J’avais des amis pour me faire accueil, Pour m’offrir leur vin et leur allégresse… Où donc les amis, où donc la jeunesse?…

J’entends des volets claquer sur les murs Et tourner des clefs au fond des serrures… C’est l’heure où chacun, le pur et l’impur, Pour la solitude ou pour la luxure Fait la porte close et la chambre obscure. Chacun a sur lui son morceau d’azur Faites-en aumône à la créature! Que les murs sont hauts, que les cœurs sont durs! J’entends les volets claquer sur les murs…

Et je suis tout seul dans la grande ville. L’hôpital se tait, les bouges sont morts… Un dernier reflet de lampe vacille… Mon pas fait sonner les pavés hostiles… La ville à présent est comme un grand corps Plein de gonflements et de corridors De pierre et d’airain, desséché, fossile, Rongé par le temps, marqué par la mort… Et je suis tout seul dans la grande ville…

Ville sans pitié, ville sans pardon, Ville des ingrats et ville des lâches! Je peux appeler, nul ne me répond. L’un a son sommeil et l’autre sa tâche Mystère que seul le soleil arrache. Pour l’homme perdu pas une maison! Pourtant quelque part le bonheur se cache… Mais je butte en vain à tous les perrons Ville sans pitié, ville sans pardon!…