La montée aux enfers
Le Chatiment du Luxurieux
Il est dans un boudoir aux tentures vivantes Et touche sans cesser, de la chair et des yeux. Tous les objets sont des poitrines languissantes. Il s’enfonce dans un divan gélatineux.
Il hume à pleins poumons l’odeur des sexes fades Dont l’écœurant bouquet obscurcit son cerveau. Il les voit par milliers dans les miroirs malades, Il est illuminé par ces flasques flambeaux.
Lourde et belle, une femme avec des dents pourries, Se penche sur sa bouche et la baise et la mord. Dans sa salive et son haleine de carie Elle verse à la fois le désir et la mort.
Elle se colle à lui, le parcourt et le presse Et lui donne un plaisir plus cruel qu’un tourment. Elle le serre avec une telle caresse Que sa sève s’écoule intarissablement.
Il décroît, s’aplatit, se vide comme une outre, Mais pour renaître avec un corps qui s’est gâté, Une chair tachetée et par endroits dissoute Avec des plaques parsemant sa nudité.
On dirait qu’une mouche énorme et verte pompe Ses cellules et les substances de son sang Et qu’une tentacule inlassable, une trompe De bête, le dévore et tour à tour le rend.
Plus son désir grandit, plus il se décompose Dans la sueur d’amour du salon corporel. Il devient dans l’excès des odeurs et des roses Une tombe vivante, un charnier sensuel.
Les meubles hoquetant autour de lui s’accolent, Il est enveloppé par d’invisibles mains, Par l’aspiration de mille bouches molles, Un peuple jaillissant de jambes et de seins.
Des démons caressants et velus le renversent, Ses nerfs vibrent jusqu’aux racines des cheveux Et des doigts en forme de fourche le transpercent, Il se sent pénétré par des langues de feu.
«Seigneur, dit-il, pitié, mets un sceau sur ma bouche! Je voudrais allonger et reposer mon dos. Une heure de sommeil seulement dans la couche Dont l’étroitesse ne permet que le repos…»
Mais la femme éternelle à la bouche édentée, La Parque de la terre et qui file la chair Lui prodigue toujours son haleine gâtée Et ses reins réguliers et forts comme la mer.
L’ANE A CORNES SUR LA TOUR
L’âne à cornes gravit l’escalier de la tour, Sur les dalles faisant sonner ses sabots lourds… Les nains au corset bleu, les courtisanes grecques, Les eunuques, les ruffians et les évêques, Les mendiants, les sorciers, les nègres, les imans, Avec les bracelets, les croix, les talismans, Regardent sur la place, immobiles, la bête Dont le vent fait gonfler la robe violette Et demeurent figés, épouvantés, muets. Et quand l’âne royal atteignit le sommet, Le soleil flamboya dans sa mitre écarlate, On le vit se dresser sur ses puissantes pattes Et debout il se mit à braire puissamment. Et bien mieux que l’éclat des cloches, ce braîment Retentit à travers les couloirs, les portiques. Les jeunes gens firent voler leur dalmatique, Les courtisanes s’allongèrent en riant Et des eunuques fous tournèrent en dansant. Aux balcons du palais des princesses parurent, Otant leurs vêtements et criant de luxure. Des musiciens brisaient leur luth sur les piliers. Des femmes avalaient les perles des colliers. Une négresse alla dépouiller la statue De Pallas Athéné et marcha, revêtue Du casque en bronze vert et du bouclier bleu. Et là-haut, sur la tour, le soir baignait de feu L’âne à cornes, ses grands bijoux talismaniques Et son dos recouvert d’une gale magique…