La montée aux enfers

Maurice Magre · Chapitre 14 sur 62

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La montée aux enfers

La Chambre de Barbe Bleue

La chambre en velours noir aux portes cramoisies… Les sept corps suspendus à des crochets de fer Gardent les spasmes morts des vieilles frénésies Dont les plaisirs divins ont dévasté leur chair.

Dans les flaques de sang qui des gorges déferlent Est une tache d’or étroite, c’est la clef. Un petit doigt crispé garde encore une perle, Un cou brisé de diamants est constellé…

J’effeuille un grand bouquet de jasmins et de roses… Le vent du corridor fait trembler mon flambeau. Le souvenir sort des paupières demi-closes… Comme les yeux des morts sont terribles et beaux!

Voilà celles que j’adorais, mes sept compagnes, Que j’ai faites périr de mes mains tour à tour. Et pourtant mon amour chantait dans la montagne Ainsi qu’une fanfare au sommet d’une tour.

Voilà la Florentine avec sa toison brune Qui me faisait crier lorsque je la serrais, Et mon amour était plus ardent que la lune Qui consume, l’été, les lacs et les forêts.

Voilà le torse étroit de la danseuse Grecque Et j’embrassais son corps avec plus de ferveur Qu’un dévot à genoux baise un anneau d’évêque, Un jour de Pâques plein de cloches et de fleurs.

Voilà les cheveux courts de la Visitandine Qui gardait un parfum de sacrilège aux seins Et voilà Belcolor avec ses jambes fines Et Gaétane aux yeux couleur de ciel marin.

Voilà celle qui, nue, en d’épaisses fourrures Se jetait brusquement sur le lit de brocart. Ses dents de louve étaient avides de morsures, Ses reins battaient comme un bélier sur un rempart.

Voilà la plus petite et son visage d’aube, La pudique, dont je n’ai pas baisé les doigts. C’est lorsque mon poignard ouvrit en deux sa robe Que j’ai su quel trésor était perdu pour moi.

Comme je vous aimais, ô mes épouses mortes! Vous pouviez demander mes champs et mes châteaux, Mais vous avez voulu le secret de la porte Cramoisie, et la mort est venue aussitôt…

Vous ne saviez donc pas, ô femmes bien-aimées, Qu’il n’est pas de palais qui ne cache en sa tour La chambre en velours noir, terrible et parfumée Où dort le souvenir du sang et de l’amour.

Plus jamais! Vos bijoux jettent des éclairs fauves… Derrière la fenêtre on entend les corbeaux… Les ongles sont bistrés, la chair est bleue et mauve… J’effeuille le bouquet et j’éteins le flambeau…