La montée aux enfers

Maurice Magre · Chapitre 37 sur 62

Pages du PDF

La montée aux enfers

Le Miroir Ovale

J’avais tout disposé, le parfum, le peignoir, Les babouches de soie et d’or, le collier noir, La boîte de cristal pour mettre ses opales Et le miroir d’argent, dont elle aimait l’ovale. Elle n’est pas venue. Une femme passait. Je l’appelai, j’ouvris la porte. Elle sentait La laine, le café, la fatigue et la brume. Vite, je lui donnai, pour qu’elle se parfume, Le flacon. A son cou je mis le noir collier Et les babouches d’or et de soie à ses pieds. Le cristal retentit des épingles tordues Et j’eus la nouveauté d’une épaule inconnue. Mais quand sa main toucha l’ovale du miroir Son haleine ou la mienne empêchait de s’y voir, Faisait dans la buée un dessin de visage… J’ai cassé le miroir à cause de l’image…

 

OTE TES VÊTEMENTS…

 

«Ote tes vêtements, étends-toi sur le lit…» Et je la sentirai dans l’ombre qui rougit, Les doigts tremblants au col de sa robe montante, Une rose effeuillée au corsage, hésitante Et déchirée au fond de sa chair par les mots. Ses yeux auront les tons de laque des émaux Sous l’or épais des cils qui se mettront à battre, Ils deviendront plus grands, plus troubles, plus bleuâtres, Elle défaillira sous la brutalité Des gestes et voudra de ses doigts écartés Dérober à demi son regard aux caresses. La crudité des mots augmentant sa faiblesse La fera crier de révolte en se donnant Et mes lèvres des creux de son corps frissonnant Feront courir la volupté comme une eau vive Dans sa froideur de braise et sa pudeur lascive…

 

LE PASSAGE DE LA BELLE HEURE

 

La belle heure est venue et nous n’avons rien su. Elle a sans doute ouvert la porte à notre insu, Elle n’a pas sonné, elle a glissé sans geste. Elle était près du feu merveilleux et modeste. Nous n’avons pas été tous deux bien accueillants, Toi, tu cachais ton beau visage souriant, Tu n’as pas fait de thé, tu disais des paroles Au hasard, tour à tour amicales, frivoles, Et moi je calculais l’ennui de ces moments. Celle qui vient nous voir pourtant si rarement, Disparut sans adieu comme sans bienvenue… Une belle personne, ai-je dit, est venue. Nous l’avons ignorée alors qu’elle était là. Je ne vois qu’à présent son charme et son éclat. C’est dans le grand fauteuil qu’elle s’était assise. Sa robe était en soie éteinte, amande et grise, La chambre est parfumée avec son souvenir. Nous laisserons la porte ouverte à l’avenir… Pourvu que son image aux miroirs se révèle? Quel regret de s’être ennuyé à côté d’elle! On ne le sait qu’après! Qui donc nous préviendra Quand l’heure du bonheur doucement entrera…

 

CELUI-LA, JAMAIS PLUS…

 

Quand tu reposeras près d’un autre, la nuit Et que tu veilleras, comptant le temps qui fuit, Écoutant bourdonner ton ardeur à tes tempes Ou regardant trembler sur les tapis la lampe, Peut-être croiras-tu me voir auprès de toi. Ce seront mes cheveux où glisseront tes doigts. Ce sera mon épaule à côté de la tienne. Ce sera la présence et la chaleur ancienne. Alors, te rappelant l’étreinte sur mon cœur, Peut-être voudras-tu dans un plaisir trompeur Ressusciter l’amour de ces nuits disparues. Au bercement des bruits qui montent de la rue, Au même creux du lit creusé par vos deux corps, Tu chercheras à retrouver le frisson mort Et trois fois tu m’appelleras du fond de l’âme Et du fond de ta chair désireuse de femme. La lampe tremblera toujours sur le tapis Et les bruits monteront de la rue, assoupis, Tu fermeras les yeux pour mieux voir apparaître La volupté sortant du mystère de l’être, Tu tiendras des cheveux, des vertèbres, des bras, L’antique forme humaine en les ombres des draps, Mais le baiser vivant sur nos lèvres fermées, Celui-là, jamais plus, vois-tu, ma bien-aimée…

 

LE FANTÔME

 

Je revois quelquefois dans les glaces nocturnes, Ton visage, l’éclat de tes yeux taciturnes Et tes doigts effilés en ivoire malade. J’entends auprès de moi tes talismans de jade, Le frôlement perdu des robes familières… O vertu des miroirs dans les nuits solitaires! Je m’approche et je tends les bras vers ta pensée Et je vois ton image un peu moins effacée, Dans le clignotement des lampes qui s’endorment. Au bout d’un chemin blanc se précise ta forme. L’air de ma chambre close est plein de ta présence. Le grand mystère ouvre ses portes de silence Pour me rendre, encadré des colliers et des gemmes Et du peigne d’argent, le sourire que j’aime. O bouquet de pavots où se cache une rose! Je suis près du miroir et tendrement j’y pose Un baiser. Et voilà qu’une vie délicate Fait trembler les rideaux, brûler les aromates. J’entends le linge mort qui bouge dans l’armoire Et tes bijoux tombant dans la coupelle noire Et le papier froissé des livres que tu touches. Je vois ressusciter tes petites babouches, Ton peignoir noir et or aux nuances passées… Mais le baiser finit… Mes lèvres sont glacées… Voilà la chambre morne où l’air est moins fluide… Miroir terni! Peignoir défunt! Babouches vides!…