La montée aux enfers

Maurice Magre · Chapitre 24 sur 62

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La montée aux enfers

Les Dieux sur les Quais

Le jeune Grec sauta de la barque, léger. Le vent du port souffla dans sa tunique orange, Ses cheveux blonds étaient sur le front partagés, Il avait des yeux verts d’une lumière étrange.

La jeune fille au corps couleur de bronze éteint Le suivit et durant qu’il attachait l’amarre, Sur son cou long et pur et dans ses cheveux fins Elle ajusta ses bijoux bleus et sa tiare.

Les bouges clignotaient le long des quais déserts. La lune sur le golfe endormait la nuit rose. Ils dégageaient l’odeur des fleurs et de la mer. Lui portait un miroir d’argent, elle une rose.

Quand sur le seuil fumeux ils se tinrent debout, On cessa de cogner les tables et les verres. Il fit de la beauté d’un mouvement de cou, Elle versa l’amour en baissant les paupières.

«Qui donc es-tu, forme d’Éros au buste étroit? Dans quel temple es-tu née, Aphrodite d’Asie? Nul n’avait jamais vu tes seins sombres et droits… Et l’âme devant toi, jeune homme, s’extasie…

«Jusqu’ici les vaisseaux venus de l’Orient Ne rapportaient ici que des Arabes hâves, Des juives en haillons avec des yeux brillants, Les rebuts des harems et des marchés d’esclaves…

«Quels sont ces talismans autour de vos poignets, Ces étranges bijoux et ces pierres coniques? Pourquoi ces ongles peints et ces longs doigts soignés? De quel tissu tressé sont faites vos tuniques?»

Un marin attirait la jeune fille à lui Et ses doigts noirs de vin lui maculaient l’épaule. Vers la bouche du Grec ainsi que vers un fruit Se penchaient goulûment Carmen et la Créole.

L’accordéon boiteux se remit à bercer Le rougeâtre minuit de sa musique fausse, Les ivrognes recommencèrent à crier Et l’alcool ralluma le bleu des yeux féroces.

Un obscène danseur au visage épilé Qui pour rire agitait une grande mâchoire Et qui tournait parmi les buveurs attablés Saisit d’un bras velu le jeune homme d’ivoire.

La femme aux seins géants, jalouse, se dressa Et la maigre en hurlant lui lança la bouteille, Un couteau luit. Un air de bagarre passa Sur les cols bleus et blancs et les trognes vermeilles.

Le Grec dans une odeur de rut et de sueur Se sentit pris par sa chevelure frisée. Et les hommes changés en bêtes en fureur, Par terre écartelaient la vierge à peau bronzée.

On se les partagea comme un butin charnel, Comme un trésor qu’on pille après une bataille. Le bouge où se mêlaient marins et criminels Vit une sexuelle et splendide ripaille.

Puis, comme la laideur et le mal sont puissants, Les deux êtres parfaits sourirent dans l’orgie, Le plaisir et le vin remuèrent leurs sens, De la nuit animale ils surent la magie.

Lui rendait à présent l’étreinte et le baiser. Elle s’offrait pâmée, impudique aux lumières… Ils tendaient le désir de leurs bras épuisés. Leur visage bouffit, leurs traits se déformèrent.

Quand l’aurore parut sur les pavés glissants Vidant dans un hoquet le port et sa racaille. L’Aphrodite à peau mate et l’Éros vomissant Titubaient dans la boue et cognaient les murailles.

C’est depuis lors qu’on voit dans la tourbe des quais Au milieu des calfats et des marchands d’oranges Errer à demi nus, provocants, efflanqués, Exsangues et lascifs les voyageurs étranges.

Ils rient stupidement, mais parfois le soleil Dans le miroir cassé qu’ils regardent encore Dessine indulgemment un beau pays vermeil Et le fantôme d’or d’un temple callichore.

 

LA TREIZIÈME ANNÉE

 

Un soir, j’ai rencontré la treizième année Avec ses yeux trop peints de fillette damnée Et sa robe trop courte et ses bas bien tendus… L’ange bas et flétri des plaisirs défendus Aguichait à présent les passants sur la place Où jadis, dans le temps de sa précoce grâce, Elle essayait sur moi ses lèvres et ses mains, Le long du mur, au pied du bec de gaz éteint. —Viens-tu? dit-elle en se cambrant et sur son torse De fausse enfant tombaient ses seins lourds dans leur force. —Nous avons trop vieilli. Tes mains ont des bijoux Et mes cheveux sont gris…—Tu me plais malgré tout. —La police pourrait passer. Petite fille De quarante ans, je vois quelqu’un à cette grille Qui regarde.—Il s’éloigne et l’endroit est désert. —Je ne reconnais plus le mur. Il fait trop clair. C’est l’ombre qui jadis te faisait jeune et belle… —Le vent souffla le bec de gaz…—Tu vois, dit-elle…

 

LA COMPLAINTE DE L’HOPITAL

 

Le vieil hôpital est en briques rouges, Palais de la mort avec quatre tours Il a sur la porte un fanal qui bouge, Le fleuve le baigne et serpente autour. Auprès sont les bas quartiers et les bouges. Le peuple, le soir, cherche ses amours Près de l’hôpital fait de briques rouges.

Le vieil hôpital est rempli d’humains Marqués par le mal et par la misère. Dans les lits étroits ils tordent leurs reins. Là sont les perdus et les solitaires, L’homme sans amis et l’homme sans mère. Grimaçants, gelés et levant les mains, Le vieil hôpital est rempli d’humains.

On entend le vent à travers les salles, Il fait des récits dans les corridors Et chaque visage est un peu plus pâle, Quand il dit par où, pieds devant, l’on sort, Qu’avec sa bougie et son linceul sale, La petite chambre où l’on met le mort Est à droite, au fond, dans le corridor.

Que les yeux sont grands dans les faces blêmes! Dans les maigres corps que de cœurs fervents! Combien ont offert aux êtres qu’ils aiment L’élan éperdu de moignons en sang! Que de cris d’appel vers des Christ absents! Quelle écume d’âme et que de blasphèmes! Que les yeux sont beaux dans les faces blêmes!

O vieil hôpital dont les murs encerclent Le mélancolique et l’affreux troupeau, Marmite enfermant avec ton couvercle Les membres, les os, les nerfs et les peaux, Gîte de douleur, enfer aux cent cercles Dont les torturés n’ont pas de repos, O vieil hôpital, voici le troupeau, Voici l’éclopé qui penche et se traîne, Voici le manchot, voici le boiteux, Ceux qui n’auront plus jamais avec eux Le bonheur d’avoir une forme humaine, L’homme sans mâchoire et l’homme sans yeux, La jambe fendue et le cœur boiteux, Corps mangé de plaie et pauvre âme en peine…

Fais-leur bon accueil, ô vieil hôpital! Incline tes tours, ouvre-leur ton porche! Pour leur tenir chaud, éclairer leur mal, Allume ta brique ainsi qu’une torche! Ouvre comme un ciel ton dôme ogival! Pour ceux qu’on déchire et ceux qu’on écorche, Un peu de pitié, ô vieil hôpital!

 

LE VOILE FROISSÉ

 

Voilà ce que je vis au fond du quartier vieux… La jeune fille en deuil s’avançait au milieu Des sordides bazars et des marchands d’oranges. Le soir resplendissait dans les loques étranges, Les haillons bigarrés aux fenêtres pendus. Sa robe frémissait comme un songe perdu Parmi le peuple affreux grouillant dans la ruelle. Elle m’apparaissait tendre, rêveuse et frêle Et je souffrais sentant combien les bruits, l’odeur, Les visages devaient déchirer sa pudeur. Je vis un torse épais, une chemise rouge… Des voix d’homme sortaient du demi-jour d’un bouge Et deux yeux d’assassin guettaient dans un couloir… Et là, vint s’engouffrer soudain le voile noir Le visage pudique et pur sous la voilette. La nuit appesantit ses ombres violettes Sur les fruits, les ruisseaux, les bars du quartier vieux. Je voyais une lampe à des volets lépreux… Plus tard on l’éteignit… Un pas léger dans l’ombre… Le sang du bec de gaz… Pâle en sa robe sombre, Elle passe et je vois que le voile est froissé, Je comprends que des mains dans sa jupe ont passé, On a mordu son cou, sa bouche a des empreintes, Je sens qu’elle a tremblé sous une forte étreinte… Elle va, les yeux clos, pudiquement, sans voir Et deux yeux d’assassin la suivent du couloir…

 

LE CAFÉ-CONCERT MAUDIT

 

C’est au fond du faubourg, après les cheminées… Le chemin de charbon mène au café-concert… Les maisons sont autour lépreuses, lézardées Et les enfants qu’on voit sont rongés d’un mal vert.

Et là, pour le plaisir de l’alcool et des femmes Viennent les matelots halés par les saisons, Les chauffeurs qui se sont roussis auprès des flammes Dans les soutes, les déchargeurs de cargaisons.

Et là, viennent les trafiquants de chair humaine, Le troupeau paria des quais et des chalands, L’arabe d’un gris sale et le nègre d’ébène, Déchets d’orientaux pourris par l’occident.

Sur la porte flamboie une lanterne rouge. Le ruisseau semble autour charrier des typhus. C’est un bouge d’enfer maudit entre les bouges, C’est le café-concert dont on ne revient plus.

Car la mauresque juive a des seins magnifiques Qui pendent pesamment sur son corps glorieux, Et sa danse du ventre est grotesque et lubrique Et la faim de sa chair vous coule par les yeux.

Car le clown en gants blancs, en chapeau haut de forme Grimace en imitant le hibou et le chat, Si drôlement qu’on est saisi d’un rire énorme Dont on roule par terre au milieu des crachats.

Dans les verres le vin rougeoie et le punch flambe. L’air est opaque et sent le tabac et la chair Et les filles montrent leurs gorges et leurs jambes Dans des tangos coupés de coups de revolver.

Et le plaisir est tel de danser, d’être ivrogne, De toucher des corps mous en beuglant des refrains, De sentir la sueur des torses et des trognes, Qu’on ne ressort jamais de cet enfer divin.

Pendant l’éternité durera cette fête. On voit, en regardant de près, sous les gants blancs Du clown, bouger les os de sa main de squelette, Il a l’orbite vide et le crâne branlant.

Ces accroche-cœur bruns sont collés sur des tempes Dont la peau est séchée et tombe par endroits. Et la juive qui danse aux clartés de la lampe Tourne son ventre ainsi qu’un astre mort et froid.

L’opulente Carmen a des tibias maigres Pour supporter un corps qui va se dissolvant, Et la rouquine étreint un long spectre de nègre Et dans leur rire on voit se déchausser leurs dents.

Le matin charbonneux sur des quais de halage Apparaît à travers des formes de vaisseaux… Et les hommes dans le quartier des débardages, Avec le dos courbé cheminent en troupeau…

Le bouge au loin frémit et danse dans la pluie… Et titubant, un matelot, sous le fanal, Regarde au ciel passer la brume avec la suie… —O soleils qui montaient sur l’océan austral!…

 

LA TRESSE COUPÉE

 

Sur le seuil d’or du magasin d’antiquités L’enfant se fait coiffer par l’ancienne beauté. La marchande aux yeux peints admire, palpe et flatte L’éblouissante peau, les lèvres écarlates Et la tresse qui tomberait jusqu’aux talons Si ses doigts secs ne la tordaient sur le cou blond. Quelquefois le miroir ornant la devanture Lui montre son visage avec des bouffissures, Ses lèvres retombant, son teint parcheminé… Le parfum de la mort sort des meubles fanés. L’enfant que le soleil de la rue illumine Suit des oiseaux en cage aux boutiques voisines… Mais soudain au moment de nouer les cheveux, La femme, la poussant parmi les objets vieux Du magasin, les oripeaux, les ors des frusques, Tranche avec ses ciseaux la natte d’un coup brusque, La suspend à son cou comme un souple serpent Et danse, geai flétri, sous ces plumes de paon Pendant que les ciseaux font un bruit métallique Et que de tous côtés, sur le seuil des boutiques, Des commères tapent leur ventre en s’esclaffant De voir le beau visage abîmé de l’enfant.