Le papillon des etoiles

Bernard Werber · Chapitre 9 sur 75

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Le papillon des etoiles

9. Larmes d’or

 

La main tremblait.

Gabriel Mac Namarra lâcha le feuillet qui tomba en planant. Le diagnostic était clair et définitif. Trop tard. Le multimilliardaire considéré comme l’homme le plus puissant de la planète n’avait que 53 ans mais en paraissait beaucoup plus.

Il faut dire qu’il avait usé ses dernières années à abuser de tout : alcool, drogue, et surtout cigares. Cela avait un prix. Et ce prix, inscrit sur la feuille tombée par terre, s’appelait « cancer du poumon ». Il se regarda dans la glace. De petite taille, le cheveu gris clair, l’œil torve, toujours barbu de deux jours, vêtu d’une veste en cuir très chic, d’un large tee-shirt à la mode sur son ventre bedonnant, chaussé de bottes à bout pointu, le piercing diamant au lobe de l’oreille, cravate en lacets de cuir tressés, il ressemblait à un vieux rocker alcoolique narquois.

Il avait toujours cultivé un look à la mode.

Il s’adressa un petit signe de connivence, et se sourit en dévoilant son incisive-bijou en or. Il était lui-même devenu de l’or, mais être de l’or, cela lui apportait quoi ? Face au feu de la maladie, l’or fond comme le plomb. Il pensait que cela ne servait à rien d’avoir bâti le plus grand empire technologique et financier du monde, si c’était pour se retrouver réduit à l’état de malade bientôt condamné aux pénibles séances de rayons et de chimiothérapie. Il allait perdre ses derniers cheveux, arborer ce sourire triste des gens rongés de l’intérieur.

Quelle faute avait-il commise pour être ainsi puni dans sa chair ?

Gabriel Mac Namarra songea que le monde était cruel : c’est lorsqu’on croit avoir tout réussi qu’on échoue. Les médecins lui avaient proposé de lui enlever un poumon, le plus noir des deux, mais il avait répondu qu’il préférait laisser son corps gérer seul la maladie et « tant qu’à crever, autant crever entier ».

Comme les médecins n’avaient pas d’avis tranché sur le sujet et que les colères du milliardaire étaient aussi réputées que spectaculaires, ils n’insistèrent pas, pensant que c’était le dernier combat d’un homme condamné. Au soir de la mauvaise nouvelle, Gabriel Mac Namarra dîna avec ses meilleurs amis et se saoula. Il fit l’amour avec des call-girls très chères et prit une drogue très dure, de celles qui détruisent la cervelle mais donnent des hallucinations colorées.

Le lendemain, lorsqu’il s’aperçut qu’il était toujours vivant et que le réel était revenu, cela le fit rire. Il avait voulu mourir et la mort s’était refusée à lui. Le rire de Gabriel Mac Namarra démarrait comme une sorte de siphon qui se met en marche et qui a du mal à s’arrêter. Il pouffait, soufflait, éructait, et finissait invariablement par tousser. Il toussait de plus en plus longuement.

Quand il eut fini de rire, de tousser et d’essuyer ses larmes, il se brancha sur les actualités de la chaîne financière.

Le présentateur évoquait en fin de journal, dans la catégorie « anecdotes de l’industrie », le refus du projet d’un ingénieur original visant à lancer non pas une simple fusée mais un voilier spatial propulsé par la lumière des rayons stellaires.

Gabriel Mac Namarra avait toujours été superstitieux, il conservait un talisman dans son porte-monnaie, une formule avec une incantation magique dans un rouleau suspendu à son cou. Il consultait volontiers les voyantes, les médiums et autres astrologues. Pour lui la chance faisait partie des éléments que tout grand leader se devait de prendre en considération. Il observait les signes.

Pour lui les solutions étaient apportées au moment où on avait besoin de les connaître.

Étrangement, peut-être à cause de sa mort annoncée, ce projet de vaisseau spatial propulsé par la simple lumière des étoiles lui sembla précisément un signe du destin. Il était convaincu qu’il n’avait pas entendu ce message par hasard. Il lui était personnellement destiné.

Après tout « Envoyer un voilier solaire dans l’espace » apparaissait comme une idée originale et amusante. Alors il nota le nom de l’ingénieur qui défendait ce projet insolite, puis il décrocha son téléphone.