Le papillon des etoiles

Bernard Werber · Chapitre 47 sur 75

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Le papillon des etoiles

47. Risque de caramélisation

 

Inspirer. Souffler. Inspirer. Souffler.

Dès le matin, sur la place du village, Caroline dirigeait une séance de gymnastique collective. Sur une musique rythmée, la jeune femme brune indiquait des gestes visant à faire fonctionner tous les muscles et régler la respiration et les battements cardiaques.

Yves Kramer, assez maladroitement, essayait de suivre l’exemple de l’astronome, mais sans grand succès.

Soudain l’alarme rouge se mit à clignoter et la sirène se déclencha.

La dernière fois qu’elle avait résonné c’était lorsque la voile était coincée, remettant en question leur décollage.

À la télévision, le visage barré d’un grand trait de contrariété, Jocelyne apparut pour annoncer la terrible nouvelle.

Il y avait eu un crime à Paradis-Ville.

Yves prit son vélo et rejoignit la mairie où déjà Gabriel Mac Namarra, Adrien Weiss et Jocelyne Perez siégeaient dans la salle centrale.

— C’était trop beau pour durer, souligna Gabriel avec amertume. Il y en a un qui a craqué.

Renseignements pris, c’était une affaire sentimentale. Un amant éconduit avait bu et trouvé dans l’alcool l’énergie de prendre un couteau de cuisine et de poignarder son ex-compagne.

— L’alcool et la jalousie ont suffi à briser la sérénité du paradis, conclut Jocelyne qui semblait la plus affectée par l’événement.

Ainsi l’absence d’armes dans la société papillonienne n’avait pas été un frein suffisant pour empêcher le meurtre. Un simple couteau de cuisine avait suffi pour commettre l’irréparable.

— Nous n’allons quand même pas confisquer tous les couteaux coupants pour les remplacer par des couteaux à bouts ronds comme pour les enfants…

Yves Kramer se rappelait la phrase de son père Jules :

L’amour n’est pas la voie à suivre, on peut tuer par amour, on peut se livrer à des actes ignobles sous le prétexte d’aimer. La seule voie sûre est de suivre la lumière.

— Que faire du coupable ? Le mettre en prison ? Le tuer ? Lui pardonner au nom de la tranquillité générale ?

— Comment se fait-il qu’on n’ait pas détecté le potentiel destructeur de ce type au moment du recrutement ? demanda Mac Namarra.

— C’est un type charmant, travailleur, enthousiaste, en tout point sociable depuis le début du voyage. En plus il détient un savoir-faire particulier.

— C’est le boulanger, reconnut Adrien Weiss. Et pas n’importe lequel, le meilleur boulanger de Paradis-Ville.

Yves se souvint des délicieux croissants qu’il dégustait tous les matins, et fut d’autant plus désappointé. Si on mettait ce boulanger hors du système il faudrait manger des croissants moins bons.

— Manquait vraiment plus que ça… Je vous l’avais dit, c’est le facteur humain qui est le plus difficile à maîtriser. Bon sang pourquoi ? POURQUOI ?

Il ne put se retenir de prendre un des verres d’eau sur la table et de le projeter de toutes ses forces contre le mur où il explosa.

La colère de l’industriel passée, tous se regardèrent avec inquiétude.

— Il faut faire un exemple ! déclara-t-il. Afin que cela ne se reproduise plus. Où est ce boulanger actuellement ?

— Il est enfermé chez lui, et il pleure.

— Nous ne pouvons pas le remettre en liberté et lui pardonner. Cela signifierait qu’on peut assassiner impunément à Paradis-Ville.

— Ni le tuer, cela voudrait dire qu’on fonctionne sur un mode œil pour œil dent pour dent.

— Nous pourrions l’obliger à travailler plus, la nuit par exemple ? proposa Yves, conciliant.

Il se ravisa, comprenant qu’il avait énoncé une stupidité, puisque les boulangers commencent de toute façon à travailler avant le lever du soleil.

Jocelyne Perez proposa de créer un tribunal populaire. Douze personnes tirées au sort.

Ce qui fut fait. Le procès fut rapide, car personne ne savait par quel bout prendre le problème. Le tribunal vota pour une peine de prison. Les Papilloniens durent construire assez vite un lieu fermé pour loger le condamné.

Cependant ce premier crime avait brisé le sentiment d’innocence collective. C’était le premier point noir sur la surface blanche.

Dans la prison, le boulanger criait par moments le soir en prononçant le prénom de sa défunte assassinée.

— Je t’aimais Lucinda ! JE T’AIMAIS !

Jocelyne Perez vint voir Yves Kramer alors qu’il était en train de donner le biberon à Élodie.

— Maintenant nous sommes redevenus une société humaine comme les autres. Je suis tellement déçue. Un seul imbécile et tout est fichu.

— Non. C’est formidable.

— Un crime, formidable ?

— Vous espériez quoi ? 144 000 petits saints ? C’est extraordinaire que nous n’ayons pas eu de problèmes plus tôt. La question reste : comment arriver à créer de la justice sans créer du ressentiment ?

Jocelyne Perez avait du mal à comprendre où voulait en venir l’inventeur.

— Vous croyiez réellement que nous allions avoir 1 000 ans de voyage sans un crime ? demanda-t-il.

— Nous n’aurions peut-être pas dû laisser s’installer l’alcool. Nous l’avions interdit avant le départ.

— Ils font fermenter leurs propres jus de fruits pour distiller de l’alcool clandestin. Normal. Ils ont besoin de se détendre. Même les animaux ont leur « décontractant ».

Il désigna Domino qui mangeait de l’herbe-aux-chats et semblait s’en régaler au point d’en être ivre.

— Nous aurions dû instaurer une interdiction absolue, affirma Jocelyne.

— Ils auraient fini par trouver autre chose. Ils auraient fumé des plantes, des lianes, du chanvre.

— Nous l’aurions interdit aussi.

Yves posa sa fille en travers de son épaule, lui fit émettre un petit rot puis la déposa dans son lit.

Jocelyne Perez regarda le bébé qui gazouillait.

— Pour être vraiment tranquille il faudrait interdire beaucoup de choses. Mais dans ce cas nous tombons dans une dictature. Et nous les infantilisons. Ce n’est pas ainsi que je vois l’Homo Stellaris du futur.

— Bon sang ! dit Jocelyne, pourquoi ne savent-ils pas se tenir ? Je croyais pourtant qu’ils avaient été sélectionnés.

— Faut pas rêver, même avec le meilleur des castings, ce ne sont que des êtres humains et il y a des millions d’années de crimes derrière nous. C’est dans notre sang, ça ne s’efface pas aussi facilement.

Élisabeth Malory, épuisée après avoir évité un astéroïde et dû replacer le vaisseau sur son cap, venait d’entrer dans la pièce. Aussitôt le nouveau-né se mit à gazouiller différemment, appelant sa maman en ouvrant et fermant les mains.

— Tu proposes quoi, Jocelyne ? demanda la navigatrice, se mêlant directement à la conversation.

— Je crois qu’il va être temps de poser clairement les règles du jeu qui étaient jusque-là tacites. Ce qui va sans dire ira mieux en le disant.

La petite Élodie fut sortie du lit, prise dans les bras, embrassée et caressée par sa mère.

— Il va nous falloir créer une Constitution. Nommer ce qui est interdit. Indiquer les sanctions pour chaque délit et chaque crime.

— Des sanctions ? Mais qui va les appliquer ?

— La police. Il va nous falloir une police. Nous ne pouvons plus prendre le risque de ne tenir les gens que par l’enthousiasme, il faut ajouter la peur de la punition, sinon tout va s’effondrer et après la fin de l’innocence nous basculerons doucement vers le début de la barbarie.

Élisabeth Malory, tout en embrassant son bébé comme pour le charger d’amour, se tourna vers eux.

— Tu croyais quoi, Jocelyne ? Qu’on allait se sourire sans le moindre heurt pendant 1 000 ans ?

— Je l’ai espéré. Sans argent, sans propriété privée, sans mariage, sans alcool, sans impôts et sans gouvernement, j’espérais que, naturellement, en comptant sur le civisme de chacun, ça marcherait.

— Il est temps de… j’allais dire « revenir sur terre », disons plutôt « retrouver le réel ». Nous ne sommes que des êtres humains.

Élodie se mit à gazouiller de nouveau. Tous trois se consultèrent du regard, mais Élisabeth trancha :

— C’est une enfant des étoiles, mais sa génération n’est pas encore majoritaire. Nous sommes les « Anciens de la Terre » avant d’être les « Nouveaux de l’Espace ».

Jocelyne Perez fit une moue désabusée.

— Il nous faudra une assemblée de sages pour rédiger la Constitution. Nous n’y arriverons pas à cinq.

Élisabeth reposa le bébé dans son lit et sans réfléchir proposa à Jocelyne un verre d’alcool, que la maire dédaigna avec fermeté.

— Donc une assemblée constituante de sages. Quoi d’autre ? demanda l’inventeur.

— Il faudra prévoir plusieurs cellules pour la prison. Peut-être une centaine. Il y aura d’autres crimes.

Yves, rêveur, prononça une phrase qu’il aurait aimé ne jamais prononcer :

— Est-ce que le seul fait d’avoir des cellules vides n’appelle pas à les remplir… (Il se ravisa.) J’ai l’impression de reprendre un chemin ancien qui a toujours mené à une impasse. N’y-a-t-il pas d’autre solution ?

— C’est un mal nécessaire, mais c’est un moindre mal. Le pire serait qu’il y ait des crimes impunis, alors nous irions vers l’anarchie, signala Élisabeth.

— J’ai été anarchiste. J’ai toujours rêvé d’un monde sans police ni gouvernement, répondit Yves.

— C’est une utopie. Dans la réalité, le vide légal profite aux tricheurs et aux petits chefs qui, vu l’absence de sanction, imposent par la violence leur loi personnelle, lui rappela sa compagne.

— Ainsi donc nous allons devoir composer un « gouvernement ».

Il avait prononcé ce mot comme s’il s’agissait d’un plat répugnant.

— Je ne vois pas d’autre possibilité, articula Jocelyne Perez.

Yves Kramer tapa du poing contre le mur de bambou.

— Pourquoi faut-il que nous retombions toujours dans les mêmes schémas ?

— On ne change pas l’humain aussi facilement, dit Élisabeth en berçant sa fille.

— Nous avons tous reçu un système de perception paranoïaque des autres. Nos parents, l’école, le lieu de travail et la télévision nous ont pressés dans un moule pendant notre jeunesse. On ne s’en débarrasse pas facilement. Même un voyage dans l’espace de plusieurs années ne peut changer une programmation aussi profonde. Ou alors il faudrait faire un lavage de cerveau aux Papilloniens pour qu’ils oublient. Qu’ils soient propres, débarrassés de la violence qu’ils ont vue et reçue. Qu’il n’y ait plus dans une seule mémoire une seule fessée infligée dans l’enfance. Plus une seule peur du noir ou des loups.

— Moi je crois en la prochaine génération, assura Élisabeth en embrassant Élodie. Il faut être patient. Eux, nous essaierons de les programmer pour leur donner l’envie de bonheur.

— Pas simple, reconnut Yves. Car si j’ai bien compris il suffit d’une brebis galeuse touchée par le virus de la violence pour que tout le troupeau soit contaminé.

Jocelyne Perez se servit finalement un verre d’alcool et le but d’un trait.

— C’est justement ce qui fait que notre expérience est unique. Pour la première fois nous avons la possibilité de chercher à modifier les règles anciennes. Mais pour cela dans un premier temps il nous faut en conserver certaines. La Constitution et la loi en font partie. Le gouvernement et la police aussi. En attendant que nous devenions tous parfaits, et que nous puissions vivre sans chefs.