Le papillon des etoiles
25. Élixir de vie
La tension monta d’un cran.
Beaucoup de chefs d’État exigèrent l’arrêt pur et simple du « Dernier Espoir », quand ce n’était pas l’emprisonnement du dangereux maniaque mégalomane qui en était l’instigateur. Mais le droit à la propriété individuelle empêchait d’obliger le milliardaire à abandonner son projet.
Il se poursuivit donc, envers et contre les espions et les paparazzis qui, perchés sur des grues, photographiaient l’intérieur du Centre.
On vit bientôt apparaître dans la zone de construction des alignements de cônes-réacteurs de taille phénoménale. Chaque réacteur s’élevait à vingt mètres du sol ce qui laissait présager de la taille du futur Papillon des Étoiles V.
C’est alors qu’une bombe incendiaire explosa dans le hangar principal.
En une minute ce furent des semaines de travail gâchées.
La méfiance s’installa. Yves Kramer dut remplacer certains ingénieurs suspects. Même les membres du service de sécurité se révélèrent peu fiables. La suspicion s’installa partout.
Après l’enthousiasme du début, une grande tension régnait dans le centre « Dernier Espoir ».
Une deuxième bombe incendiaire, placée cette fois dans Papillon-Ville, détruisit la cafétéria, heureusement déserte la nuit. Le message était clair, leurs ennemis comptaient s’attaquer aux machines, et si cela ne suffisait pas, ils s’attaqueraient aux personnes.
Comme un malheur ne vient jamais seul, un des 144 000 harangua les autres pour les inciter à abandonner leur travail.
— Nous ne pouvons pas lutter contre le monde entier, affirmait-il. Nous ne pouvons pas défendre le projet d’un seul individu qui s’oppose à toutes les nations du monde.
Il parvint à convaincre deux cents personnes de partir. Il fallut les remplacer.
Yves Kramer était déprimé, il avait l’impression que quelque chose, peut-être l’enthousiasme initial, était brisé.
Gabriel Mac Namarra, lui, ne perdait pas courage. Il convia Yves à partager une pizza et un verre de vin dans le restaurant en pleine reconstruction.
Là, autour d’une table qui n’avait plus rien à voir avec celle de leur première rencontre, il lui dit :
— Prenons ces épreuves comme des opportunités. Vous espériez quoi, que tout serait facile ? Cette contestation nous permet de décanter un peu plus la masse de nos candidats au vol. Vous imaginez la catastrophe si ces types avaient embarqué ? Ces événements nous permettent de vérifier la qualité de la motivation de chacun. Croyez-moi, tout ce qui nous arrive, aussi déroutant que cela paraisse, est dans l’intérêt du « Dernier Espoir ».
Ils déjeunèrent, puis Mac Namarra le guida vers la fenêtre.
— J’ai confiance. Nous y arriverons.
Yves semblait songeur.
— Il faut intégrer la notion de « Paradoxe ». Par exemple nous pensons que le jour nous voyons mieux que la nuit. C’est faux, le jour nous discernons des événements tout au plus à quelques dizaines de kilomètres, et dans le ciel notre vision est limitée par les nuages ou la couche atmosphérique. Alors que la nuit… la nuit nous apercevons des étoiles à des millions de kilomètres. La nuit nous voyons loin, nous voyons dans l’espace et dans le temps.
Le milliardaire, amusé par cette remarque, alluma son cigare.
— Et comme par hasard c’est au moment où nous pouvons scruter le plus de choses, que les gens dorment et ne pensent pas à regarder…
Gabriel eut un début de grand rire mais le contint comme on retient un cheval qui s’emballe.
— Moi, je possède une méthode secrète, qui n’explique peut-être pas ma réussite matérielle mais en tout cas mon équilibre cérébral.
— Je vous écoute.
— À ma manière je suis comme vous : j’utilise la nuit pour « y voir ». Juste avant de me coucher, je pense à une question. Et le lendemain je sais qu’au réveil j’aurai la réponse.
L’ingénieur regarda différemment le milliardaire.
— Pas bête. Vous posez la question à votre ange gardien ?
— Ou à mon lutin, ou à mon inconscient ou à Dieu ou à l’univers. J’exprime en tout cas clairement ce que je veux savoir. Durant mon sommeil, je ne suis plus influencé par l’angoisse, le désir, l’émotion. Un instant je suis libre. Même la peur n’a plus prise sur moi.
Gabriel Mac Namarra lâcha une bouffée de fumée en direction des étoiles.
— Vous poserez quelle question avant de vous coucher ce soir ? demanda Yves Kramer.
— Je ne sais pas encore. J’accomplis un autre travail avant de poser la question. J’examine ma journée. Je m’efforce de voir où je me suis trompé, et en pensée j’essaie de rectifier mes erreurs du jour. Alors la question m’apparaît.
— Réparer les erreurs ? Mais le soir il est trop tard, les erreurs de la journée sont déjà réalisées.
Gabriel sourit, énigmatique.
— Non, il n’est jamais trop tard. On peut nettoyer « après ». Nous pouvons enlever les insultes reçues ou proférées. Nous pouvons gommer les erreurs de choix. Comme une tête de magnétophone qui efface et qui remplace un son par un autre.
— La pensée plus forte que le temps et l’espace ?
— Je le crois, oui.
— Alors si l’on peut aller dans le passé pour nettoyer, on peut aller dans le futur pour interroger, votre théorie est un peu compliquée mais elle a le mérite de se tenir, reconnut Yves, intéressé.
Le ballet des insectes qui tournaient dans le ciel se fit plus bruyant. Un papillon de nuit s’approcha de la lampe et heurta la vitre de protection de l’ampoule.
— Ça c’est mon père, Jules Kramer. Il vient me voir de temps en temps pour me dire ce que j’ai à faire.
— Il répond à vos questions ?
— Mieux : il m’indique les questions que j’ai oublié de me poser.
Ils observèrent ensemble l’insecte nocturne.
Le papillon aux ailes grises avait quitté la lampe et venait de se poser sur le bord de l’assiette, comme pour renifler les restes du repas, puis il s’envola vers le rebord d’un pot de fleurs. Il déploya alors sa trompe et se mit à boire le nectar dans le cœur de la fleur.
— Alors, ça signifie quoi selon vous ? Qu’il faut penser à amener des fleurs dans le vaisseau ? plaisanta le milliardaire.
— Je vais poser la question à mon ange gardien avant de m’endormir, répondit Yves pour montrer qu’il avait saisi la force de l’idée.