Le papillon des etoiles

Bernard Werber · Chapitre 6 sur 75

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Le papillon des etoiles

6. Obscurcissement des chemins

 

Les deux vies étaient gâchées.

Élisabeth Malory savait que jamais elle ne récupérerait l’usage de ses jambes et de son bassin. Elle ne pouvait même plus avoir de rapports sexuels tant ses hanches la faisaient souffrir.

L’ex-championne ne se déplaçait plus qu’en chaise roulante, aidée d’une infirmière pour sortir de chez elle. Elle dut déménager et habiter un rez-de-chaussée. Puis, murée dans sa révolte, elle commença à boire et à fumer. Son caractère difficile avait obligé plusieurs infirmières à démissionner, elle les faisait pleurer ou les frappait.

Elle se gava de nourriture de manière compulsive : bonbons, beurre d’arachides, tartines beurrées au chocolat, chips, crème glacée.

Comme elle avait du mal à dormir elle prit des somnifères.

Comme elle souffrait d’élancements dans son articulation du bassin, elle prit des analgésiques. Comme elle était nerveuse, elle prit des tranquillisants.

Comme elle était démoralisée, elle prit des antidépresseurs.

Et sous l’effet combiné des médicaments la vie ne lui parvint plus en direct, mais comme estompée par des murs de coton.

Moins vite, moins fort.

Élisabeth Malory, immobilisée après tant d’années d’action, fit ce qu’elle n’avait jamais fait jusque-là : elle resta des heures vautrée entre les coussins et les sucreries, à fixer, béate et la bouche pleine, la petite lucarne de son téléviseur. Quand elle ne mangeait pas elle fumait, quand elle ne fumait pas, elle sirotait des liqueurs. Quand elle ne buvait pas elle avalait des cachets.

Elle découvrit alors par les actualités ce monde qui était le sien et qu’elle avait toujours fui sur les océans.

Et les images étaient crues.

Son monde c’était la guerre.

Son monde c’était le fanatisme religieux.

Son monde c’était le terrorisme aveugle.

Son monde c’était la pollution endémique.

Son monde c’était la surpopulation exponentielle.

Son monde c’était la pauvreté, la faim, la misère.

Avec au milieu de tout ça une classe de nouveaux riches apparus dans tous les pays du globe, et qui surnageaient avec cynisme sur la masse des souffrances.

Et parmi eux, Gabriel Mac Namarra, pionnier de l’informatique qui progressivement rachetait ses concurrents et s’était depuis peu reconverti dans la génétique. Ainsi il maîtrisait les machines et les êtres vivants.

On le prétendait première fortune mondiale. Les chefs d’État eux-mêmes le recevaient comme l’un des leurs. Élisabeth Malory, l’entendant décrire sa maison idéale du futur, songea que si elle avait encore eu ses jambes assurément elle serait allée demander à ce Mac Namarra de la sponsoriser pour construire un voilier bien plus performant que tous ceux qu’elle avait maniés jusqu’à ce jour.

Ce soir-là elle rêva de Poisson volant 2, financé par le milliardaire, et qui l’emporterait loin de toutes ses douleurs.

Mais un autre rêve vint estomper le premier. Elle devenait un de ces oiseaux qu’elle avait croisés une fois près d’un pétrolier naufragé : une mouette engluée dans le mazout et qui essayait en vain de déployer ses ailes.