Le papillon des etoiles
42. Sel transformé en sucre
Le Papillon des Étoiles ne cessait d’accélérer.
Ayant quitté la Terre à une vitesse de 100 kilomètres-heure le premier jour, il était passé à 10 000 kilomètres-heure en une semaine, 100 000 kilomètres-heure en 15 jours, 1 million de kilomètres-heure en un mois.
C’était le formidable pouvoir de la lumière et du vide.
Comme l’avait prévu Yves Kramer, il n’y avait pas de frottement contre l’air, donc pas de résistance.
Rien qui puisse les freiner.
De même il n’existait ni gravité susceptible de les attirer ni obstacles susceptibles de les ralentir.
Le vaisseau glissait donc dans le « Grand Rien Spatial » sans la moindre vibration et sans le moindre souffle de vitesse.
Un point coloré qui s’avéra bientôt être une planète apparut dans les hublots. Sa surface était orange et en dehors de quelques gros cratères on distinguait des veines ocre creusées par le temps.
À l’avant, dans l’œil gauche du Papillon, Élisabeth et Yves s’étaient installés face à leurs instruments de contrôle. L’inventeur avait vérifié sur ses écrans les chiffres et les images renvoyés par les radiotélescopes du vaisseau.
— Il n’y a rien, ici, annonça-t-il.
— C’est la règle : rien nulle part, dit Élisabeth en sortant ses jumelles pour observer à travers la vitre la surface de la planète.
Elle baissa les jumelles.
— Il en faut des coïncidences pour que la vie apparaisse, énonça l’inventeur. Il faut que la planète ait la bonne taille, la bonne ellipse, la bonne température, la bonne gravité, la bonne lune…
— Et accessoirement que des gènes de vie y arrivent d’une manière ou d’une autre.
Le chat Domino entra, profitant que la porte était mal fermée. Il reçut aussitôt son lot de caresses. Il aimait venir dans cette pièce où il sentait qu’il se passait des événements étranges.
— Moi je crois que la vie a été amenée sur Terre par des météorites qui transportaient des acides aminés. Ces météorites sont comme les spermatozoïdes de l’espace. Elles touchent les planètes pour les féconder.
— Les planètes seraient alors des ovules ? L’idée a le mérite d’être poétique.
Élisabeth éclata du rire de Mac Namarra qu’elle singeait parfaitement.
— Et elles venaient d’où tes météorites avec leurs acides aminés ? Il a bien dû y avoir quelque part dans l’espace une première trace de vie qui a contaminé l’univers.
Ils regardèrent au loin les étoiles.
— À moins que la vie ne soit apparue que sur la Terre et uniquement sur la Terre dans tout l’univers. Ce serait un accident unique, et non reproductible, lié exactement à la taille, au centimètre près, de la planète, et à sa position au centimètre près par rapport au Soleil. Un miracle unique et exceptionnel.
— Dans ce cas… ce serait nous les spermatozoïdes de l’espace transportant la vie…
— Nous serions de cette façon les seules traces de vie de l’univers et notre responsabilité serait énorme.
— Et les autres inconscients qui détruisent la planète pour des raisons de politique, d’économie ou de fanatisme religieux.
— Attention ! cria Yves.
En dépassant la planète il venait de voir apparaître une lune. Ils pouvaient facilement dévier, mais compte tenu de la taille des voiles il fallait anticiper longtemps une manœuvre avant qu’elle puisse devenir effective.
Élisabeth tourna le gouvernail et actionna les moteurs qui allaient orienter différemment les deux ailes du Papillon.
Le vaisseau changea légèrement de cap, assez pour s’éloigner du satellite qui ressemblait à une boule de billard.
— Ça va aller, le rassura la navigatrice. Ce que tu peux être inquiet quand même. Il faut que tu te détendes, le Papillon des Étoiles est un vaisseau solide.
— J’ai toujours peur que ses voiles s’abîment, elles sont si grandes. (Il reprit ses jumelles.) Cette planète n’est formée que de glace, dit-il. Aucune chance qu’il y ait de la vie.
Élisabeth ramena sa tignasse rousse sur le côté et le fixa de ses grands yeux turquoise. Elle prit le chat dans ses bras et le caressa avec beaucoup plus de délicatesse que son compagnon.
— Qu’est-ce qui te fait penser que là où nous arriverons dans 1 000 ans l’humanité pourra survivre ?
L’inventeur fronça les sourcils.
— Mon petit doigt. Il y a un moment où il faut écouter ses intuitions plutôt que ses appareils de mesure.
— Et si tu te trompais ?
— Au moins on aura essayé. Tu doutes ?
— Bien sûr. Pas toi ?
— Si, mais j’essaie de ne pas le montrer. Ça démoraliserait tout le monde. Mieux vaut être ferme dans l’erreur que vacillant dans la vérité. On ne prend jamais au sérieux ceux qui doutent.
— Pourtant ce sont eux qui ont raison, non ? Ce monde est trop complexe pour induire la moindre certitude.
— Alors il faut se fier à ses intimes convictions. J’ai l’intime conviction que nous avons bien fait de partir, déclara-t-il.
La navigatrice alluma le téléviseur qui donnait les informations de la Terre et coupa le son. On voyait un politicien parler face à la caméra.
— Quand même, dit-elle, je repense à ton idée, si nous étions seuls dans l’univers et qu’il n’y ait aucune forme de vie ailleurs, nulle part… Quelle responsabilité !
Sur les images du politicien se superposèrent celles d’un dirigeant barbu qui semblait en colère, puis celles d’un homme en uniforme qui affichait un grand calme, puis un défilé militaire.
— Et… les humains ont fabriqué suffisamment de bombes atomiques pour détruire ce joyau unique dans le temps et l’espace.
— Ces bombes sont entre les mains de gens assez fanatiques pour vouloir les utiliser au nom d’une cause religieuse irrationnelle.
Élisabeth passa ses bras autour des épaules d’Yves.
— J’ai par moments honte d’être de la même espèce que ceux qui détruisent cette Terre, proféra-t-il.
Il lui prit la main et la serra fort avant de l’embrasser.
— Pourquoi est-ce toujours la victoire des menteurs et des médiocres ? Pourquoi est-ce que ce sont toujours les pires qui dictent leur loi ?
— Parce que les gens ont une mentalité d’esclave, affirma Élisabeth. Ils réclament la liberté, mais ils n’ont qu’une appréhension, c’est qu’on la leur offre vraiment. Par contre ils sont rassurés par l’autorité et la violence.
— C’est stupide !
— C’est le paradoxe humain. Et puis la terreur est la meilleure manière de manipuler les gens.
— Nous devrons essayer quand nous aurons des enfants de leur inculquer des valeurs « autres ».
— Encore faut-il comprendre pourquoi nous en sommes arrivés là, dit-elle.
— Peut-être que c’est une question de point de vue. Nous nous voyons toujours comme des singes avec une conscience élevée. Alors que c’est le contraire. Nous sommes des consciences élevées incarnées… dans des singes.
Yves alla s’asseoir au bureau des cartes. Il sortit un stylo et un grand grimoire dont les pages semblaient de parchemin.
— Tu tiens un journal de bord ? demanda la navigatrice.
— En effet, mais ça c’est autre chose.
Elle vint regarder par-dessus son épaule. Il montra le titre de couverture qu’il avait tracé en belles lettres calligraphiées :
« NOUVELLE PLANÈTE : MODE D’EMPLOI ».
— C’est quoi ?
— Les indications de ce qu’il faudra faire quand on arrivera là-bas… enfin, pas pour nous. Pour nos descendants, dans 1 000 ans.
— Tu penses déjà à ça ?
— Je pense loin dans le futur, mais j’ai des difficultés à penser dans le présent.
Il lui embrassa les mains.
— Sauf quand tu es là. Toi tu me remets dans le présent.
Elle l’embrassa sur la bouche et joua avec l’extrémité de sa langue.
— Et là, tu es dans le présent ?
— Je suis dans un présent « élargi », chuchota-t-il en lui rendant longuement son baiser.
Domino subrepticement se glissa dans le cockpit. Il réclamait lui aussi sa part de caresses.