Le papillon des etoiles
58. Phase de fossilisation
Une semaine. 1 mois. 1 an. 10 ans. 20 ans. 30 ans.
L’arbuste planté sur la tombe d’Élisabeth-1 avait donné plusieurs récoltes et était maintenant un beau pommier dont les branches s’élevaient vers le soleil artificiel du Cylindre.
Dans les champs les socs des charrues tirées par des bœufs attiraient des nuées d’oiseaux friands de vers. Dans les jardins les papillons aux couleurs étranges venaient se poser sur les fleurs.
Sur la place centrale des vieillards voûtés évoquaient la vie sur la Terre et comparaient leurs souvenirs. Le linge à sécher pendait aux fenêtres. Les poissons à fumer étaient posés sur des tréteaux, exhalant des odeurs fortes. Le bruit des forges rythmait Paradis-Ville alors que des gouttes d’eau issues de la condensation s’accumulaient sur les tubes-néons de l’axe central avant de tomber dans toutes les directions à la fois.
La gravité était stable. La zone forestière formait une belle masse végétale. Le lac débordait de vie aquatique : grenouilles, crapauds, brochets, salamandres. Partout la vie aérienne, terrienne foisonnait.
Yves-1 avait le poil blanc et les rides creusaient son visage mais il avait toujours son regard brillant et vif. Sa santé n’avait cessé de se détériorer depuis la mort de sa compagne. Les médecins n’arrivaient à aucun autre diagnostic que : « La vie le quitte progressivement. »
Juste avant de mourir d’une maladie qui le faisait tousser mais qu’aucun médecin n’avait clairement identifiée, l’inventeur du projet « Dernier Espoir » signala à Élo-2 l’existence du coffre-fort serti dans le gouvernail.
— Pour trouver le mot qui déclenche l’ouverture il faut résoudre une énigme, expliqua-t-il à son enfant.
« C’est à la fin du matin.
C’est au début de la nuit.
Et on peut le voir quand on regarde la lune. »
La jeune fille ressemblait beaucoup à sa mère. Elle nota les phrases avec attention. Yves toussa longtemps, puis se reprit :
— Il y a aussi le Journal de bord, c’est l’histoire du lancement de notre projet, et Nouvelle Planète : mode d’emploi, c’est le manuel qui sera utile lors de l’aboutissement probable de notre projet.
Il les lui montra.
— Enfin il y a un troisième livre, il s’appelle l’Encyclopédie de l’ancien monde. Celui-là c’est un livre d’histoire et c’est aussi une vraie encyclopédie du savoir avec des connaissances précises dans une multitude de domaines. J’ai rédigé cet ouvrage ces vingt dernières années grâce à ma mémoire mais aussi à l’aide de tous les spécialistes du vaisseau qui m’ont raconté leurs souvenirs des technologies et des événements passés.
— C’était quoi l’« ancien monde » ?
Yves-1 caressa le visage d’Élo-2.
— Ma fille… Cela s’appelait la Terre…
Il hésita, voulant s’arrêter sur ce suspense, mais il sentait une telle soif de connaissance chez son enfant.
Comment raconter toute l’histoire d’une humanité juste avant de mourir ?
— Disons que jadis les hommes vivaient sur une planète, mais leurs instincts de singes agressifs et territoriaux les submergeaient. Ils ont bâti une civilisation, mais celle-ci a fini par stagner puis par péricliter.
— Je veux que nous revenions là-bas, dit Élo-2.
Yves-1 n’avait pas prévu une telle réaction.
Il fallait trouver un argument.
— Ils ont été frappés par sept plaies.
— Lesquelles ?
— Eh bien dans le désordre :
1. Des tremblements de terre qui faisaient s’effondrer les maisons.
2. Des fanatiques religieux qui voulaient imposer leur pensée en semant la terreur.
3. Des moustiques qui en piquant entraînaient le sommeil.
4. Des bombes atomiques qui libéraient des nuages empoisonnés.
5. Des oiseaux qui transmettaient des fièvres qui faisaient que les gens étouffaient.
6. Des vagues géantes qui submergeaient les continents.
7. Et puis les rats.
— Les rats ?
— La mentalité des rats. C’est-à-dire l’égoïsme et la loi de la force. Chacun pour soi et on laisse crever les plus faibles. C’est ainsi que pensaient les humains de l’ancienne Terre.
— Ça s’est terminé comment ?
— Probablement par… l’Apocalypse.
— L’Apocalypse ? C’est quoi ?
— Littéralement cela signifie la « levée du voile ». La révélation de la vérité. Elle est si insupportable que pour chacun elle correspond à la fin du monde.
— Les gens de l’ancienne Terre sont morts ?
— Je n’en sais rien mais en tout cas avant l’Apocalypse, nous avons « mis les voiles » pour partir. Le dernier espoir c’est la fuite.
— C’est cela que raconte le livre ?
Elle désignait l’Encyclopédie de l’ancien monde.
Yves-1 caressa les cheveux de la jeune fille.
— Oui, il parle un peu de la politique, mais il contient aussi la description physique et technique de l’ancien monde. Comment s’appellent les animaux qui sont dans les tubes. Il énumère clairement les mots de la langue ancienne, celle que nous utilisons encore, d’ailleurs. Il explique beaucoup de savoir-faire : la culture, l’élevage, la poterie, le tissage.
— Fabriquer des vélos ?
— Oui, un jour les gens oublieront et redécouvriront tout cela, grâce à ce livre ou grâce à ceux qui l’auront lu. Il s’agit de préserver le maximum de savoir, sachant que celui-ci va se décanter.
Le regard de l’inventeur se perdit par la fenêtre où l’on voyait passer des oiseaux.
— Ils oublieront et grâce à ce savoir caché, malgré tout ils se rappelleront et ils transmettront. À leur rythme. Progressivement. En déformant, mais au moins tout ne sera pas perdu.
— Quel immense pouvoir renferme ce livre…, murmura la jeune fille.
— Oui. Et quel immense pouvoir ont les imbéciles à oublier les connaissances des livres. C’est pour cela qu’il ne faut pas les transmettre n’importe comment à n’importe qui. Et c’est pour cela que tu devras les cacher.
— Où ça ?
— Tu devras cacher les trois livres, le Mode d’emploi, le Journal de bord, et l’Encyclopédie dans un creux du tronc du pommier qui pousse au-dessus du corps de ta mère. Ainsi elle continuera de les protéger par la sève qu’elle insuffle dans l’arbre.
— Mais les gens dans mille ans ne les trouveront pas.
— Ne t’inquiète pas, j’ai déjà ajouté dans le coffre-fort du gouvernail un papier qui indique qu’il faut les chercher là.
Il regarda Élo-2 et lui prit la main avec un geste exactement similaire à celui d’Élisabeth trente ans plus tôt.
— Il faut que tu saches… nous n’avions pas le choix. Notre dernier espoir était la fuite. Jamais, je dis bien jamais, ne laisse la nostalgie de la Terre revenir. Il faut avancer sans regarder en arrière. Tu me le promets ?
— Je vivrai pour le futur, père, pas pour le passé. Je te le promets.
Le visage de l’inventeur se détendit.
— C’est bien, Élo. Dans le nom de tous tes enfants mets un « El » au début ou à la fin, en référence à Élisabeth. Je veux que jamais personne ne l’oublie.
Élo-2 enterra son père à côté de sa mère. Elle planta au-dessus de son corps un abricotier. Dans son éloge funèbre elle dit seulement qu’il avait été un bon père car jusqu’à la fin il lui avait raconté des histoires qui l’avaient fait rêver, et que si elle avait une définition pour Yves-1 ce serait : « Un homme qui savait faire rêver les autres avec des histoires, et qui avait su transformer un de ces rêves en actes. »
Élo-2 n’eut pas d’enfants car elle était plutôt attirée par les femmes. Ce furent ses frère et sœur Éli-1 et Éla-1 qui prolongèrent la lignée d’Yves et d’Élisabeth.
Dans le Cylindre tournant à 1,01G on voyait maintenant de plus en plus de jeunes de la nouvelle génération. Ils étaient plus petits que leurs parents, un peu plus fragiles aussi du fait de la vie en milieu confiné.
L’absence de vent, de pluie, de froid, de chaud, les transformait en êtres sensibles.
Ce fut à cette époque que Jocelyne-1, qui était bien âgée elle aussi, instaura en souvenir du monde terrestre des saisons nettes. L’année fut divisée en 4.
Un printemps doux.
Un été chaud.
Un automne doux.
Un hiver froid.
Jocelyne proposa non seulement un changement de température mais aussi un changement de couleur du tube solaire. En hiver il émettait une lumière plus bleutée. En été, une lumière plus jaune.
À son initiative fut lancée une campagne de loisirs, des sports et des jeux censés mettre en valeur l’intelligence et l’adresse en créant des compétitions artificielles.
Jocelyne-1 proposa de construire une bibliothèque encore plus grande où chacun consignerait ce dont il se souvenait de la Terre ancienne, au cas où l’on en aurait besoin un jour.
Ce fut son dernier grand chantier.
Puis Jocelyne-1 mourut, ainsi que Caroline-1 et Adrien-1.
De l’équipe dirigeante du début il ne restait plus personne. Juste un coin du cimetière où poussaient côte à côte un olivier, un pommier, un abricotier, que vinrent rejoindre par la suite un figuier, un noisetier, un marronnier.
Le Papillon des Étoiles glissait toujours dans le vide de l’espace, indifférent à ce qui arrivait aux petits parasites qui s’agitaient dans son long thorax cylindrique.