Le papillon des etoiles
68. Première Dégustation
Au bout d’une heure de cuisson sur une broche improvisée avec des branches mortes, Adrien finit par grignoter du bout des lèvres un petit bout de cuisse de lézard extraterrestre.
Il eut aussitôt une moue de dégoût.
— C’est pas bon ? demanda la jeune fille.
— Non, pas vraiment. C’est comme l’air, au début ça surprend, mais je pense qu’à la longue nous finirons par nous y habituer. De toute façon nous n’avons pas le choix.
Tout en grimaçant il avala trois bouchées de l’animal devant la moue dubitative de sa compagne.
Elle consentit pourtant à en prendre un morceau, puis, la faim aidant, un second.
— En fait, annonça-t-il un peu embarrassé, je ne te l’ai pas dit, mais celui-là… il désigna du menton la broche…, il était un peu « spécial ».
— C’est-à-dire ?
— Il avait l’air d’avoir envie de « parlementer ». Il s’est approché. Quand j’ai dit « bonjour », il a répondu par un couinement qui aurait pu signifier « bonjour » dans sa langue. Quand j’ai mis ma main ouverte comme ça, en signe universel de paix, il a répondu par le même geste. Main ouverte. Quand j’ai souri il a fait une mimique différente, il a dodeliné de la tête, puis il s’est approché, confiant.
— Et alors ? demanda-t-elle, très intéressée.
— Eh bien…, dit-il, confus, comme ce début de conversation était en train de rendre l’acte de chasse « gênant », j’ai dégainé l’arc et je lui ai tiré une flèche dans la tête à bout portant. Avant qu’il commence à créer un dialogue.
Elle s’arrêta, sidérée.
— Tu plaisantes !
— Pas vraiment. C’est le problème avec les extraterrestres, si nous commençons à faire « copain-copain », nous ne sommes pas près de les manger.
Élisabeth eut un haut-le-cœur, ne put se retenir et alla plus loin vomir ce qu’elle avait absorbé.
Adrien n’avait pas prévu que sa compagne soit si sensible. Il hésita sur la conduite à tenir, voulut la suivre pour s’excuser, puis, haussant les épaules, décida que de toute façon la faim la ferait revenir. En effet, au bout d’un moment, elle réapparut, le visage crispé de colère contenue.
— Et si ces extraterrestres étaient vraiment intelligents ?
— Eh bien, nous essaierons de trouver les plus stupides, et c’est ceux-là, et ceux-là uniquement, que nous mangerons. Pour l’instant le fait que tu aies des états d’âme ne redonnera pas vie à notre « ami étranger ».
Il désigna la carcasse embrochée qui lâchait aux alentours une odeur infâme de chair carbonisée.
— Et s’ils nous en voulaient pour ça ? Après tout, si je comprends bien, c’était peut-être un ambassadeur de leur planète que nous avons « dégusté ».
— Nous nous excuserons.
Elle ne décolérait pas mais s’assit, comme prête à manger de nouveau.
— Et s’il y avait une ville de dinosaures, s’ils formaient une vraie civilisation, et que tu aies assassiné l’un de leurs types importants, je ne sais pas, moi, un ethnologue parti à notre rencontre pour nous étudier, parce que après tout… Pour eux… enfin… ils pensent que c’est nous les extraterrestres !
Pour la calmer il lui tendit un morceau de joue qui lui semblait ni trop cuit ni trop cru.
Elle refusa et afficha un air buté.
— Après tout, c’est vrai, quoi, c’est nous qui sommes les animaux étrangers sur leur planète !
Il voulut lui caresser les cheveux mais elle se dégagea.
— J’aime bien quand tu te poses des questions métaphysiques, Élith, mais là vraiment tu devrais te contenter de reprendre des forces. C’est une question de survie. Tous les animaux mangent. Nous sommes carnivores, nous avons besoin de protéines.
La jeune fille jeta un œil à la broche, puis avec une mine contrariée finit par mâchouiller le bout de viande que lui tendait son compagnon.
— Si ça peut te rassurer, nous enterrerons les restes, au cas où sa famille, ou ses amis, lanceraient des recherches, dit-il sans réelle conviction.
La jeune fille prit un air renfrogné et mangea sans plaisir avant de finalement reconnaître que ce n’était pas mauvais et qu’elle voulait bien encore un peu du dos de l’animal, qui semblait plus tendre.
Le soir, au coin du feu, Adrien continua de lire Nouvelle Planète : mode d’emploi.
Élisabeth se mit à chanter un air que lui avait appris sa mère. C’était une chanson qui parlait du « Dernier Espoir ». Elle chantait faux.
— Je n’arrive pas à réaliser que nous avons réussi, déclara Adrien.
— Moi non plus, reconnut Élisabeth. Finalement, étant née dans le Cylindre j’ai toujours pensé que je mourrais dans le Cylindre. Même l’idée de mettre un jour les pieds sur une vraie planète avec une vraie gravité naturelle m’a toujours semblé irréelle.
— 1 251 ans de voyage…
— … et des milliers d’existences pour aboutir à nous deux. Toi et moi paumés à des millions de kilomètres de la planète d’origine de nos ancêtres au milieu de lézards extraterrestres de toute taille.
Adrien sourit.
— Tu sais quel jour on est ?
— Non.
— Nous sommes le jour de la fête du Carnaval. Il y a pile 1 251 ans, si tu te souviens bien de nos livres d’histoire, Yves et Élisabeth ainsi que les passagers de la première génération faisaient la fête après avoir quitté la planète. Et maintenant nous sommes tous les deux là.
Adrien chercha dans sa besace et finit par sortir une bouteille emplie d’un liquide jaunâtre.
— Tu sais ce que c’est ?
— De l’urine ?
— De l’alcool. J’ai trouvé ça hier en bouclant mon sac à dos, dans un recoin du vaisseau. Sens.
Elle renifla et se pinça le nez.
— Ça pue.
— Allez, c’est la fête ! Je te propose, comme l’ont fait jadis les fondateurs, que nous décidions de remettre les compteurs à zéro. Nous sommes à partir d’aujourd’hui en l’an 00 de la nouvelle ère sur une autre planète.
L’idée intrigua la jeune fille.
— Il y a eu le temps d’avant. Sur Terre. Le temps d’après. Dans le Cylindre. Et il y a le temps nouveau. Sur la nouvelle planète. Du passé faisons le deuil. Ici tout recommence. Ce jour de Carnaval sera le premier de notre nouveau calendrier. Juste à toi et à moi.
Elle hocha la tête, charmée.
Ils burent la bouteille et se sentirent grisés.
Adrien prit la jeune fille par la main. Elle recula aussitôt.
— Qu’est-ce que tu fais ?
— Tu m’as choisi, non ?
Il s’approcha de nouveau pour lui prendre la main.
Elle le repoussa gentiment.
— Non, je n’ai pas envie.
— Mais nous sommes le jour du Carnaval, c’est un jour où l’on doit se saouler et faire l’amour. C’est le premier jour du Nouveau Monde, ce serait une jolie manière de le célébrer. Et si on doit créer une nouvelle humanité…
— Non. Désolée. Je n’ai pas envie, répéta-t-elle.
— Pourquoi ?
— Tu me prendrais pour… une fille facile.
Adrien n’en crut pas ses oreilles.
— Mais non, mais non, qu’est-ce qui peut te faire penser ça… Élith, ce n’est pas que je veuille insister, mais je te rappelle qu’il n’y a que nous deux ici. Et je ne pense pas que l’opinion des dinosaures extraterrestres, au cas improbable où ils nous observeraient de loin… t’importe à ce point !
— Non, pas l’opinion des extraterrestres mais ton opinion à toi. Je veux d’abord que tu me prouves que tu me respectes avant d’aller plus loin.
Le jeune homme était un peu désappointé.
— Je pourrais te violer, tu sais.
— Ça commence bien. Je ne suis pas sûre que tu connaisses les mots pour séduire les femmes. Cependant, sache que j’ai un couteau sur moi et que si tu tentais un geste de violence je me défendrais.
Adrien était de plus en plus décontenancé.
Ils se défièrent du regard.
Il la trouvait de plus en plus belle. Son côté farouche, sauvage, l’excitait.
— Au cas où tu réussirais à me tuer, tu resterais seule sur cette planète. Le fait que tu m’apparaisses comme une « fille facile » t’importe à ce point ?
— Je te l’ai dit, je veux être sûre que tu me respectes, surtout si nous devons aller plus loin.
— Mais bon sang, Élith ! Tu n’as pas le choix ! Nous sommes seuls sur une planète à des millions de kilomètres de toute autre forme de vie humaine. Il n’y a que moi !
La jeune fille prit un air borné.
— Argument fallacieux. Tu veux abuser de la situation. Allez, je crois que ce sera mieux de ne pas fêter Carnaval. Nous dormirons chacun de notre côté, dans nos sacs de couchage, et le plus éloignés possible.
Le jeune homme resta abasourdi, fixant son amie avec incompréhension.
Il se dit qu’il avait résolu l’un des plus grands problèmes de l’univers : « Comment faire renaître l’humanité sur une autre planète », et se voyait incapable de résoudre celui-ci, inattendu : « Comment se faire aimer d’une femme ? »
— Alors… Bonne nuit Élith, lança-t-il tristement en se glissant dans son sac de couchage.
— Bonne nuit, Adrien, répondit-elle. Je n’ai rien contre toi. Mais n’essaie pas de m’approcher dans mon sommeil, je ne lâche pas le couteau et je n’hésiterai pas à m’en servir.
Il haussa les épaules, sonné, puis s’endormit en pensant, comme pour se rassurer, qu’elle devait avoir ses règles.
Élisabeth se mit à ronfler fort, Adrien n’arriva pas à trouver le sommeil.