Le papillon des etoiles
20. Sublimation du sel
Les cerveaux étaient en ébullition. Ils avaient la sensation d’être des pionniers. L’ampleur des défis leur donnait des ailes. Une idée en entraînait une autre. Après avoir calculé la taille idéale du vaisseau par rapport à la taille idéale de la voile, par rapport aux contraintes de création d’un immense cylindre tournant avec une gravité opérationnelle et une écologie complète, les ingénieurs du projet « Dernier Espoir » parvinrent à fixer des chiffres définitifs. Ceux-ci paraissaient exorbitants.
Le thorax du Papillon des Étoiles serait un tube de 32 kilomètres de long.
Le cylindre serait au décollage de un kilomètre de long et se déploierait grâce à 32 tubes coulissants l’un dans l’autre comme une longue-vue.
Le diamètre du cylindre du thorax serait de 500 mètres.
La taille de la voile de Mylar serait de 1 million de kilomètres carrés soit l’équivalent d’un grand pays ou d’un petit continent.
Le nombre de passagers idéal pour garantir une survie au bout de 1 000 ans serait de 144 000 personnes.
Le soir, après le travail, les ingénieurs se relaxaient dans la branche gauche du T. Le restaurant et la cafétéria étaient devenus des lieux de détente avec jeux, musique, bibliothèque. Le samedi soir le restaurant se transformait en salle de danse. Une petite salle de cinéma était apparue à l’arrière de la cafétéria.
Élisabeth Malory, quant à elle, fuyait toujours Yves Kramer. Ce dernier ne s’en offusquait pas. Il ne tentait même pas de la saluer quand il voyait son fauteuil roulant passer au loin.
Et si par inadvertance celle-ci lorgnait dans sa direction, par respect pour elle, il détournait la tête, lui évitant ainsi la gêne d’avoir à le faire. Élisabeth Malory continuait sa reconquête d’elle-même par des séances de musculation intensives. Elle avait progressivement arrêté de boire et de fumer. Son alimentation s’était recentrée sur les fruits et les légumes frais. Elle avait arrêté les antidépresseurs et ne prenait plus que des somnifères. Jusqu’au jour où elle parvint à quitter sa chaise roulante pour se tenir debout. Elle essaya de marcher avec des béquilles. Après plusieurs chutes, elle parvint à parcourir quelques dizaines de mètres en tirant la langue et en ahanant.
Plus vite, plus fort.
Elle avait l’impression de renaître, ou plutôt de revivre cet instant exceptionnel de son enfance, quand pour la première fois elle était passée du déplacement à quatre pattes à la marche debout.
À cet instant son objectif était d’atteindre les poignées de porte pour passer d’un espace clos à un autre espace clos.
Atteindre les poignées de porte.
Elle réussit à sortir de sa chambre. À sortir de son appartement. À sortir de son jardin.
Elle poussa alors un immense cri de joie, que certains voisins prirent pour un cri de douleur.
Pour marquer l’événement elle donna le soir même une grande fête dans le restaurant et, devant les habitants du centre « Dernier Espoir », elle arrosa sa chaise roulante d’essence et y mit le feu. Tous savaient l’importance de ce geste pour la jeune femme et cette victoire du mental sur la matière leur donna un regain d’entrain.
Yves Kramer ne vint pas, mais envoya un simple mot qui fut lu à haute voix par Satine.
— « J’ai vu un papillon perdre ses ailes et redevenir chenille.
J’ai vu une chenille ramper.
J’ai vu une chenille œuvrer à redevenir le papillon qu’elle avait été.
J’ai vu ses ailes repousser.
Il y a toujours une métamorphose possible.
Il y a toujours un moyen de prendre son envol.
Bravo Élisabeth. YK. »
Le cuisinier du restaurant présenta son propre cadeau.
Il avait confectionné un gâteau sur lequel il avait sculpté un papillon en sucre posé sur une chaise roulante.
Puis un musicien se mit au piano, un autre à la guitare électrique, un troisième fit une batterie avec des casseroles et ils dansèrent en vaste ronde autour de la chaise roulante en feu.
Élisabeth chanta un air de son enfance. Sa voix éraillée et fausse avait quelque chose de réjouissant. Gabriel Mac Namarra invita la nouvelle marcheuse à danser et la soutint fermement. Alors qu’elle perdait l’équilibre il la retint et éclata de son grand rire particulier que la jeune femme adorait entendre. Comme par contagion, elle s’esclaffa elle aussi d’un rire énorme, libérateur, relâchant d’un coup la terrible tension qu’elle avait accumulée depuis plusieurs mois.
Durant ce moment de détente Adrien Weiss dansa avec Satine Vanderbild et on les vit s’embrasser avec timidité puis avec fougue. D’autres couples se formèrent. La vie dans les grandes mégapoles était loin et, réunis dans ce centre isolé, ils avaient la sensation de former une nouvelle tribu.
Le lendemain, Adrien Weiss provoqua une réunion d’urgence afin de définir qui formerait l’équipage des 144 000 du Papillon des Étoiles. Son regard avait changé. Il semblait beaucoup plus investi dans le projet.
— Nous sommes en train de nous livrer à une expérience d’autant plus merveilleuse et unique qu’elle sous-entend la possibilité de recréer ailleurs, comme l’a nommée Yves, une « nouvelle » humanité. Mais comment procéder pour que cette nouvelle humanité ne reproduise pas les erreurs anciennes ?
Devant eux la maquette réduite du thorax du Papillon des Étoiles était maintenant construite et on voyait des petites figurines en plastique sur la paroi intérieure marcher sur la pelouse.
— Comme vous le savez tous, j’ai échoué dans mon expérience d’Aquarium 1. Des humains réunis dans un espace clos finissent instinctivement par reproduire les schémas qui ont entraîné notre espèce vers ce qu’elle est actuellement. Quel que soit le groupe d’individus il finit par produire des exploiteurs, des exploités, des autonomes et des souffre-douleur. Plus on rassemble de gens plus les chefs deviennent durs, plus les souffre-douleur sont maltraités. Il faut réfléchir et trouver un moyen de sortir de ce schéma pour notre « nouvelle humanité ». Surtout qu’en augmentant le nombre de cobayes de l’expérience nous jouons avec de la nitroglycérine. (Il contempla l’assistance.) Si c’est pour reproduire ailleurs les mêmes catastrophes, ce projet n’a aucun sens. Pire, avec notre bêtise, nous allons souiller et contaminer une autre planète.
— Que proposes-tu alors ? demanda calmement Yves Kramer.
— Je propose qu’on fasse une sélection draconienne pour que dans le Papillon des Étoiles, il n’y ait ni « cons » ni « salauds ».
Ces deux mots dans la bouche du scientifique jusque-là si flegmatique accentuèrent l’impact de l’idée.
Un murmure de gêne parcourut l’assistance.
Satine Vanderbild ne put s’empêcher de remarquer :
— Nous sommes tous le « con » ou le « salaud » de quelqu’un.
— Soit. Alors disons de gens violents, destructeurs ou suicidaires.
— Même ces mots sont perçus par chacun d’une manière différente, reconnut Gabriel Mac Namarra.
— Alors soyons positifs, dit Adrien, prenons les « moins mauvais possible ». Je fais confiance à Yves Kramer pour inventer le vaisseau « extraordinaire » qui nous permettra de quitter notre système solaire. Faites-moi confiance et donnez-moi les moyens pour inventer une nouvelle humanité « extraordinaire ».
Gabriel Mac Namarra comprit que cela allait demander un nouveau budget lui aussi « extraordinaire ». Mais cela ne le perturbait pas.
— Vu l’ampleur de la tâche j’aurai besoin de nombreux spécialistes en « matière humaine ». À commencer par Satine, si elle veut bien se joindre à moi.
La jeune femme prit un air soucieux. Elle plongea la main dans la boîte remplie des petites figurines en plastique qui servaient à symboliser l’équipage et les laissa couler entre ses doigts, comme une poudre.