Le papillon des etoiles
63. Émulsion à chaud
Quelques heures plus tard, Adrien-18 avait appris par cœur toutes les informations liées à la navigation de Moucheron 2.
Après avoir salué les malheureux perdants, il pénétra dans la navette accompagné d’une Élisabeth-15 plus ravissante que jamais, comme si elle s’était apprêtée pour une cérémonie de mariage.
Le sas extérieur s’ouvrit, les tuyères furent activées. Le Moucheron 2 décolla du Papillon des Étoiles.
Ils prévoyaient, une fois arrivés, de se nourrir des sachets hermétiquement fermés stockés dans les sacs à dos. Ils avaient aussi pris deux arcs, des couteaux et des outils : marteau, truelle, pioche, pelle…
Quand les réacteurs à combustible eurent permis un éloignement suffisant par rapport au vaisseau, le Moucheron 2 déploya ses petites ailes dorées en Mylar.
Le destin de l’humanité tenait entre les mains de deux adolescents de 17 et 18 ans.
— Tu as peur ? demanda Élisabeth-15.
— Bien sûr, pas toi ?
— J’ai l’impression d’avoir des milliards d’âmes dans mon sang. Comme si depuis le premier homme, ils étaient tous là, tels des fantômes, à nous observer et à se demander si nous allons réussir.
Devant eux la sphère sombre de la planète étrangère ne cessait de grossir. Élisabeth-15 se souvenait de la dernière phrase du livre d’Yves-1 :
« Le Papillon des Étoiles n’est biologiquement que ça : un transmetteur de vie qui voyage à la recherche de la planète-ovule à féconder. »
— Quand j’étais plus jeune je croyais que l’univers était vivant. Et que les étoiles étaient des yeux qui nous regardaient.
Elle sourit.
— Je crois que l’univers a des projets. Quand il n’arrive pas à les réaliser par une voie, il emprunte un autre chemin, puis un autre. C’est pour cela qu’il y a autant de spermatozoïdes. Pour qu’au moins l’un d’eux réussisse. Si nous échouons, d’autres nous imiteront, plus tard, ailleurs, autrement.
— S’il reste des humains sur l’ancienne Terre…
Elle déglutit puis passa à une autre question.
— Et c’est quoi, selon toi, le grand projet de l’Univers ?
Le jeune garçon vérifia son tableau de contrôle, pour gagner du temps avant de répondre.
— Je dirais : la complexité. D’abord rien. Rien étant l’expérience de complexité de base. Puis la matière, ça se complique un peu. Puis la vie, ça se complique beaucoup. Puis l’intelligence, puis la conscience.
— Là ça se complique énormément.
— Nous sommes porteurs de l’expérience de complexité probablement la plus avancée de l’univers : la conscience humaine terrienne. Tout du moins ce qu’est cette conscience maintenant, après la maturation de plusieurs millénaires dans plusieurs milliards d’esprits servant d’éprouvettes. C’est ce fruit que nous transmettons.
La jeune fille sourit, amusée par l’idée, puis son sourire se transforma en moue inquiète.
Par la vitre du cockpit, elle pouvait voir le vieux Papillon des Étoiles. De l’intérieur, elle ne s’était jamais rendu compte de sa taille. Les immenses ailes de Mylar étaient criblées de milliers de trous, comme si le voilier avait participé à une guerre au canon.
Il y avait juste une petite lueur au niveau de la baie la plus élevée du thorax. Le dernier néon épargné par les guerres internes. Pour la première fois, elle pouvait contempler de l’extérieur l’immense vaisseau issu du rêve fou d’Yves-1.
— Et s’il n’y a pas d’autres vaisseaux qui décollent de l’ancienne Terre ? demanda-t-elle. Si nous étions le seul « spermatozoïde », issu de la seule planète où il y a de la vie, de l’intelligence et de la conscience ?
Adrien-18 prit son temps avant de répondre.
— Alors l’univers restera vide. Et tout ne sera que calme, froid, silence, et immobilité jusqu’à la fin des temps. Tout retournera à Rien.
La jeune fille eut un irrépressible frisson. Elle prit une pomme qu’elle avait ramassée avant le départ, mordit dedans, et eut envie de ne jamais mourir.
Jamais elle n’avait autant pris conscience de sa chance d’être vivante et de son envie de le rester.